Rawi Hage - Survivre à son passé
À retenir
- Le Cafard
- Rawi Hage
- traduction de l'anglais par Sophie Voillot
- Alto, Québec
- 389 pages
Son roman précédent, Parfum de poussière, acclamé internationalement, se déroulait dans les rues d'un Beyrouth profondément divisé par la guerre et la corruption. Dans Le Cafard, qui vient d'être traduit en français chez Alto, Rawi Hage a transporté la violence intérieure de ses personnages dans le décor figé de Montréal sous la neige, dans le froid et parmi les cafards qui accompagnent son narrateur dans ses allers-retours dans la folie.
On a évoqué La Métamorphose, de Kafka, pour parler de ce roman où le narrateur se transforme périodiquement en cafard géant. Mais Rawi Hage réfute cette influence. Dans la genèse de son dernier roman, il parle plutôt de Schéhérazade, cette femme qui racontait les histoires des mille et une nuits à son mari pour éviter de se faire couper la tête, et aussi du roman La Faim, de l'écrivain norvégien Knut Hamsun, qui raconte l'histoire d'un jeune homme pauvre tenaillé par la faim et le froid, dans la ville nordique d'Oslo, au XIXe siècle.
Le Cafard, pour sa part, se passe au XXIe siècle, à Montréal, où un narrateur fauché, en proie à des hallucinations passagères, sorti de l'hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, poursuit des rencontres hebdomadaires avec une psychologue qui tente de lui faire parler de sa souffrance et de sa vie.
« Il y a cette tension entre le héros, disons, et la psychologue. Il y a cette exigence à se confesser, elle le pousse à se confesser, à parler, dit Rawi Hage, en entrevue dans un café du Mile End. Il y a un décalage entre eux deux. Lui, il est plus réservé, alors que, pour elle, c'est essentiel qu'il se confesse. Je crois que c'est Foucault qui a dit que ces thérapies, c'est une extension de l'acte de confession dans la religion chrétienne, peut-être plutôt catholique. Pour lui, venant d'une autre culture, se confesser, c'est avouer qu'il est coupable. Mais, en même temps, il sait que, s'il ne parle pas, [...] il se peut qu'elle le renvoie à l'hôpital psychiatrique. Alors, il devient une espèce de Schéhérazade qui fait des récits, qui raconte. On ne sait pas si les histoires qu'il raconte sont vraies ou pas. Parce que raconter, cela devient un acte de survie. »
Les secrets que le narrateur dévoile, les uns après les autres, sont d'abord liés à son pays d'origine, qui pourrait bien être le Liban, pays d'origine de Rawi Hage, qu'il a quitté pour s'établir à New York, puis à Montréal. Au coeur de ces souvenirs, on sent une violence, dure et froide, mais aussi chargée de culpabilité et de regrets. Le narrateur a d'ailleurs aussi des choses à cacher à Montréal, lui qui se glisse dans les appartements de différentes personnes avec l'aisance d'un cafard, pour y voler quelques biens, sentir les draps, y casser la croûte.
Les cafards, Rawi Hage les déteste. En entrevue, il admet même qu'« ils le terrifient ». Mais ces cafards sont en même temps extraordinairement résilients. Ces bêtes basses sur pattes ne sont-elle pas apparues sur terre il y a 400 millions d'années?
Pour le narrateur, le fait de se glisser dans les appartements des autres à leur insu, notamment dans celui de sa psychologue, est une façon de s'approprier une certaine intimité, lui qui n'arrive pas à en vivre dans sa vie quotidienne.
Car Le Cafard est aussi un livre sur le choc des cultures. Celui des immigrants qui transportent en eux les drames de leur pays natal, sans toujours pouvoir les partager avec la communauté d'accueil. En entrevue, Rawi Hage se demande d'ailleurs jusqu'à quel point cette psychologue, qui n'a manifestement jamais connu la violence et la guerre, peut arriver à le soulager, lui, le Cafard, de sa souffrance et de son passé.
« Vous n'êtes pas pacifiste, je présume? », demande la psychologue au Cafard.
- « Le pacifisme est un luxe. »
- « Vous pouvez m'en dire plus? »
- « Non, je ne peux pas. Bon, d'accord. Je veux dire que, pour être pacifiste, il faut avoir les moyens. ?¶tre riche ou sans inquiétude, comme vous. Vous pouvez vous permettre d'être pacifiste parce que vous avez un emploi, une jolie maison, un grand écran de télé, un frigo bourré de jambon et de fromage, un amoureux qui vous emmène en villégiature au soleil. »
La violence, la corruption, les armes et la guerre sont au coeur des romans de Rawi Hage. Dans la blancheur de l'hiver montréalais, cette réalité est diffuse, moins franche que dans les rues de Beyrouth, par exemple, mais néanmoins présente, possible, partout. « Combien de fois m'avait-il dit: seuls les paranos survivent, mon ami », écrit-il.
Comme des revolvers chargés
« [Le Canada] est un pays pacifiste à l'intérieur. La violence est exportée quelque part d'autre. Cela se passe quelque part d'autre », dit Rawi Hage en entrevue. Lors de la parution de son premier roman, qui lui a notamment valu le prestigieux prix IMPAC Dublin, Rawi Hage avait annoncé qu'il travaillait sur un livre portant sur le commerce des armes à Montréal. Finalement, le sujet est traité en filigrane du Cafard. Entre autres par le biais des commentaires de ce chauffeur de taxi, qui relève que ce pays de démocratie (le Canada) qui accueille les immigrants contribue aux guerres ou à la misère dans leurs pays d'origine, en vendant des armes entre autres.
« Je crois qu'en littérature on n'a pas à expliquer beaucoup, on n'a pas à donner beaucoup de détails pour faire présenter notre idée ou notre idéologie politique, cela peut être fait en une ligne. Cela peut être très bref », dit Hage en entrevue.
Le Cafard met entre autres en scène un échange de contrat de vente d'armes entre un entrepreneur canadien et un représentant du gouvernement iranien.
« Cela pourrait être actuel, dit-il encore, parce qu'il y a une grande industrie d'armes à Montréal. On produit beaucoup d'armes, il y a des compagnies qui font de la recherche sur l'armement. »
En fait, les romans de Rawi Hage ont la froideur et la dureté du métal et on les manie avec prudence, comme des revolvers chargés.
« Le drame de mes personnages, c'est de ne pas arriver à se soulager de leur passé », reconnaît-il finalement. Cette femme violée par son gardien dans une prison en Iran et cet homme qui a sacrifié sa soeur par avarice sont tous les deux des porteurs obligés d'une violence qu'ils n'ont pas réussi à oublier ou à transcender. Selon Hage, il est possible de s'alléger dans l'immigration. Mais, pour cela, il est nécessaire d'accéder à une vie meilleure, qui prouvera que tous ces déplacements valaient la peine d'être tentés.
On a évoqué La Métamorphose, de Kafka, pour parler de ce roman où le narrateur se transforme périodiquement en cafard géant. Mais Rawi Hage réfute cette influence. Dans la genèse de son dernier roman, il parle plutôt de Schéhérazade, cette femme qui racontait les histoires des mille et une nuits à son mari pour éviter de se faire couper la tête, et aussi du roman La Faim, de l'écrivain norvégien Knut Hamsun, qui raconte l'histoire d'un jeune homme pauvre tenaillé par la faim et le froid, dans la ville nordique d'Oslo, au XIXe siècle.
Le Cafard, pour sa part, se passe au XXIe siècle, à Montréal, où un narrateur fauché, en proie à des hallucinations passagères, sorti de l'hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, poursuit des rencontres hebdomadaires avec une psychologue qui tente de lui faire parler de sa souffrance et de sa vie.
« Il y a cette tension entre le héros, disons, et la psychologue. Il y a cette exigence à se confesser, elle le pousse à se confesser, à parler, dit Rawi Hage, en entrevue dans un café du Mile End. Il y a un décalage entre eux deux. Lui, il est plus réservé, alors que, pour elle, c'est essentiel qu'il se confesse. Je crois que c'est Foucault qui a dit que ces thérapies, c'est une extension de l'acte de confession dans la religion chrétienne, peut-être plutôt catholique. Pour lui, venant d'une autre culture, se confesser, c'est avouer qu'il est coupable. Mais, en même temps, il sait que, s'il ne parle pas, [...] il se peut qu'elle le renvoie à l'hôpital psychiatrique. Alors, il devient une espèce de Schéhérazade qui fait des récits, qui raconte. On ne sait pas si les histoires qu'il raconte sont vraies ou pas. Parce que raconter, cela devient un acte de survie. »
Les secrets que le narrateur dévoile, les uns après les autres, sont d'abord liés à son pays d'origine, qui pourrait bien être le Liban, pays d'origine de Rawi Hage, qu'il a quitté pour s'établir à New York, puis à Montréal. Au coeur de ces souvenirs, on sent une violence, dure et froide, mais aussi chargée de culpabilité et de regrets. Le narrateur a d'ailleurs aussi des choses à cacher à Montréal, lui qui se glisse dans les appartements de différentes personnes avec l'aisance d'un cafard, pour y voler quelques biens, sentir les draps, y casser la croûte.
Les cafards, Rawi Hage les déteste. En entrevue, il admet même qu'« ils le terrifient ». Mais ces cafards sont en même temps extraordinairement résilients. Ces bêtes basses sur pattes ne sont-elle pas apparues sur terre il y a 400 millions d'années?
Pour le narrateur, le fait de se glisser dans les appartements des autres à leur insu, notamment dans celui de sa psychologue, est une façon de s'approprier une certaine intimité, lui qui n'arrive pas à en vivre dans sa vie quotidienne.
Car Le Cafard est aussi un livre sur le choc des cultures. Celui des immigrants qui transportent en eux les drames de leur pays natal, sans toujours pouvoir les partager avec la communauté d'accueil. En entrevue, Rawi Hage se demande d'ailleurs jusqu'à quel point cette psychologue, qui n'a manifestement jamais connu la violence et la guerre, peut arriver à le soulager, lui, le Cafard, de sa souffrance et de son passé.
« Vous n'êtes pas pacifiste, je présume? », demande la psychologue au Cafard.
- « Le pacifisme est un luxe. »
- « Vous pouvez m'en dire plus? »
- « Non, je ne peux pas. Bon, d'accord. Je veux dire que, pour être pacifiste, il faut avoir les moyens. ?¶tre riche ou sans inquiétude, comme vous. Vous pouvez vous permettre d'être pacifiste parce que vous avez un emploi, une jolie maison, un grand écran de télé, un frigo bourré de jambon et de fromage, un amoureux qui vous emmène en villégiature au soleil. »
La violence, la corruption, les armes et la guerre sont au coeur des romans de Rawi Hage. Dans la blancheur de l'hiver montréalais, cette réalité est diffuse, moins franche que dans les rues de Beyrouth, par exemple, mais néanmoins présente, possible, partout. « Combien de fois m'avait-il dit: seuls les paranos survivent, mon ami », écrit-il.
Comme des revolvers chargés
« [Le Canada] est un pays pacifiste à l'intérieur. La violence est exportée quelque part d'autre. Cela se passe quelque part d'autre », dit Rawi Hage en entrevue. Lors de la parution de son premier roman, qui lui a notamment valu le prestigieux prix IMPAC Dublin, Rawi Hage avait annoncé qu'il travaillait sur un livre portant sur le commerce des armes à Montréal. Finalement, le sujet est traité en filigrane du Cafard. Entre autres par le biais des commentaires de ce chauffeur de taxi, qui relève que ce pays de démocratie (le Canada) qui accueille les immigrants contribue aux guerres ou à la misère dans leurs pays d'origine, en vendant des armes entre autres.
« Je crois qu'en littérature on n'a pas à expliquer beaucoup, on n'a pas à donner beaucoup de détails pour faire présenter notre idée ou notre idéologie politique, cela peut être fait en une ligne. Cela peut être très bref », dit Hage en entrevue.
Le Cafard met entre autres en scène un échange de contrat de vente d'armes entre un entrepreneur canadien et un représentant du gouvernement iranien.
« Cela pourrait être actuel, dit-il encore, parce qu'il y a une grande industrie d'armes à Montréal. On produit beaucoup d'armes, il y a des compagnies qui font de la recherche sur l'armement. »
En fait, les romans de Rawi Hage ont la froideur et la dureté du métal et on les manie avec prudence, comme des revolvers chargés.
« Le drame de mes personnages, c'est de ne pas arriver à se soulager de leur passé », reconnaît-il finalement. Cette femme violée par son gardien dans une prison en Iran et cet homme qui a sacrifié sa soeur par avarice sont tous les deux des porteurs obligés d'une violence qu'ils n'ont pas réussi à oublier ou à transcender. Selon Hage, il est possible de s'alléger dans l'immigration. Mais, pour cela, il est nécessaire d'accéder à une vie meilleure, qui prouvera que tous ces déplacements valaient la peine d'être tentés.
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