Mourir la plume à la main
Il est si tentant de chercher mille explications psychologiques au suicide de la romancière Nelly Arcan. Pour se rassurer soi-même, pour caser quelque part dans sa raison la peur du grand gouffre: ce moment qui sépare la respiration du néant, avec la souffrance de l'agonie au milieu. On peut évoquer la douleur présente dans tous ses livres, l'aspiration à l'éternelle beauté tissée de jeunesse, avant qu'elle ne fane; soudain à portée de main.
Dire tout cela et son contraire sur celle qui écrivit Folle, Putain et Paradis, clef en main, ce dernier à publier de façon posthume, avec son style concis qui trempait la plume dans la plaie sans s'offrir la consolation d'enjoliver une insupportable réalité, consiste sans doute à passer à côté de l'essentiel, qui glisse sans s'expliquer. Nelly Arcan n'aimait guère le psychologisme de toute façon...
Alors, décoder, traquer la phrase écrite annonçant le geste... Le mystère demeure entier quand une jeune femme belle et amoureuse décide de faire le grand saut. Encore que la mort de Nelly Arcan, par-delà sa tragédie personnelle, est aussi celle de la condition féminine, qui fut son fer de lance. On cherche à comprendre, en sachant vaine la tentative d'explication: Drame de la confusion de l'être et du paraître, alimentée à pleins médias, revendiquée par elle dans une ivresse de séduction universelle, avec une date de péremption dans un futur plus ou moins rapproché? Oui, mais encore?
Reste que nombreux sont les écrivains à avoir choisi le suicide. À croire que la lucidité, la pensée individuelle, l'angoissante quête d'une vérité éternellement fuyante, traquée en idées, en mots, ouvraient souvent des portes sur un inaccessible absolu. Ici, une déclaration ultime avant d'entrer dans la légende; là, la mort élargie d'une société, dont l'individu doté d'une surconscience se fait le symbole immolé; ailleurs, la sensibilité écorchée, épuisée de vivre. Ajoutez au tableau des motifs possibles ce désespoir né sur le terreau de l'enfance, que la littérature ne saurait apaiser, la mort de Dieu, le poids de la liberté, la lucidité trop grande, ce maître mot, le refus de dormir sur terre parmi les somnambules. Tout le romantisme du geste appartient à ceux qui restent. Mais ce moment terrible avant l'acte... Ce dernier regard, ce cri muet, qui les décodera?
Rapprocher le suicide du grand auteur québécois nationaliste Hubert Aquin en 1977 à celui de Nelly Arcan semble dérisoire, tant leurs univers, leurs préoccupations ont divergé. Encore que tous deux portaient depuis longtemps la mort en eux avant de franchir le gué. « Le vide qui m'entoure semble émaner de mon existence démantelée », écrivait Aquin. Arcan aurait pu exprimer les mêmes mots, en y greffant d'autres images.
Les écrivains japonais furent particulièrement nombreux à choisir le moment de leur mort, de Kawabata à Mishima. Akutagawa, l'auteur de Rashomon et autres contes, avait laissé, avant de tirer sa révérence, cette note d'un rare laconisme: « Une vague inquiétude... » Le Japon, marqué par la tradition des samouraïs, considère davantage que d'autres sociétés le suicide comme une porte de sortie honorable. Il devient en sol nippon au besoin acte politique, comme à travers la méthode atroce et spectaculaire choisie par le nationaliste Mishima, décédé par hara-kiri, en appelant à lui l'âme et le sang de son empire à ressusciter.
D'autres, comme la Britannique Virginia Woolf, depuis toujours hantée, brisée, psychologiquement perturbée, ont trouvé dans l'abîme sans doute une vraie libération. Le Suédois Stig Dagerman, auteur de l'admirable Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, après diverses tentatives qui l'avaient laissé estropié, rencontra enfin la Grande Faucheuse, femme de sa vie. Le Français Romain Gary, englouti par le poids de son double littéraire Émile Ajar, plongea à son tour. Le grand écrivain juif autrichien Stefan Sweig se donna la mort avec sa femme sur une terre d'exil, refusant de regarder plus longtemps la civilisation sombrer sous le joug d'Hitler.
À chacun sa raison intime, sa fêlure, son vertige, sa révolte, son impuissance. À chacun sa part d'ombre qu'il emporte avec lui. À tous le repos après tous ces tourments. Ni putain, ni folle, juste brisée.
Dire tout cela et son contraire sur celle qui écrivit Folle, Putain et Paradis, clef en main, ce dernier à publier de façon posthume, avec son style concis qui trempait la plume dans la plaie sans s'offrir la consolation d'enjoliver une insupportable réalité, consiste sans doute à passer à côté de l'essentiel, qui glisse sans s'expliquer. Nelly Arcan n'aimait guère le psychologisme de toute façon...
Alors, décoder, traquer la phrase écrite annonçant le geste... Le mystère demeure entier quand une jeune femme belle et amoureuse décide de faire le grand saut. Encore que la mort de Nelly Arcan, par-delà sa tragédie personnelle, est aussi celle de la condition féminine, qui fut son fer de lance. On cherche à comprendre, en sachant vaine la tentative d'explication: Drame de la confusion de l'être et du paraître, alimentée à pleins médias, revendiquée par elle dans une ivresse de séduction universelle, avec une date de péremption dans un futur plus ou moins rapproché? Oui, mais encore?
Reste que nombreux sont les écrivains à avoir choisi le suicide. À croire que la lucidité, la pensée individuelle, l'angoissante quête d'une vérité éternellement fuyante, traquée en idées, en mots, ouvraient souvent des portes sur un inaccessible absolu. Ici, une déclaration ultime avant d'entrer dans la légende; là, la mort élargie d'une société, dont l'individu doté d'une surconscience se fait le symbole immolé; ailleurs, la sensibilité écorchée, épuisée de vivre. Ajoutez au tableau des motifs possibles ce désespoir né sur le terreau de l'enfance, que la littérature ne saurait apaiser, la mort de Dieu, le poids de la liberté, la lucidité trop grande, ce maître mot, le refus de dormir sur terre parmi les somnambules. Tout le romantisme du geste appartient à ceux qui restent. Mais ce moment terrible avant l'acte... Ce dernier regard, ce cri muet, qui les décodera?
Rapprocher le suicide du grand auteur québécois nationaliste Hubert Aquin en 1977 à celui de Nelly Arcan semble dérisoire, tant leurs univers, leurs préoccupations ont divergé. Encore que tous deux portaient depuis longtemps la mort en eux avant de franchir le gué. « Le vide qui m'entoure semble émaner de mon existence démantelée », écrivait Aquin. Arcan aurait pu exprimer les mêmes mots, en y greffant d'autres images.
Les écrivains japonais furent particulièrement nombreux à choisir le moment de leur mort, de Kawabata à Mishima. Akutagawa, l'auteur de Rashomon et autres contes, avait laissé, avant de tirer sa révérence, cette note d'un rare laconisme: « Une vague inquiétude... » Le Japon, marqué par la tradition des samouraïs, considère davantage que d'autres sociétés le suicide comme une porte de sortie honorable. Il devient en sol nippon au besoin acte politique, comme à travers la méthode atroce et spectaculaire choisie par le nationaliste Mishima, décédé par hara-kiri, en appelant à lui l'âme et le sang de son empire à ressusciter.
D'autres, comme la Britannique Virginia Woolf, depuis toujours hantée, brisée, psychologiquement perturbée, ont trouvé dans l'abîme sans doute une vraie libération. Le Suédois Stig Dagerman, auteur de l'admirable Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, après diverses tentatives qui l'avaient laissé estropié, rencontra enfin la Grande Faucheuse, femme de sa vie. Le Français Romain Gary, englouti par le poids de son double littéraire Émile Ajar, plongea à son tour. Le grand écrivain juif autrichien Stefan Sweig se donna la mort avec sa femme sur une terre d'exil, refusant de regarder plus longtemps la civilisation sombrer sous le joug d'Hitler.
À chacun sa raison intime, sa fêlure, son vertige, sa révolte, son impuissance. À chacun sa part d'ombre qu'il emporte avec lui. À tous le repos après tous ces tourments. Ni putain, ni folle, juste brisée.
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