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Oser le pathétique

Danielle Laurin   26 septembre 2009  Livres
Lauréat du prix Piché de poésie 2009, Simon Boulerice publie son premier roman, Les Jérémiades.
Photo : FRANCIS-WILLIAM RÉHAUME
Lauréat du prix Piché de poésie 2009, Simon Boulerice publie son premier roman, Les Jérémiades.
Un premier roman, ça émeut toujours un peu. Va-t-on découvrir ce je-ne-sais-quoi qui n'a rien à voir avec la recette toute faite? Va-t-on entendre une voix, une vraie? Va-t-on voir quelqu'un véritablement foncer, sauter dans le vide, se mouiller?

Pour Les Jérémiades, de Simon Boulerice, une seule réponse possible: oui. C'est clair et net. Dès les premières pages, pour ne pas dire les premières lignes. On entre dans un univers tout à fait particulier, singulier.

« Il m'est arrivé de coller ma gomme à mâcher en boule, dans l'une de mes narines, et de paniquer avec sincérité, ne pouvant la retirer de l'endroit fâcheux. » Le roman commence ainsi. Aucune idée où cela va nous mener en vérité. Mais on y va.

Un peu plus bas: « J'allais mourir une gomme engoncée dans une narine. J'allais mourir, car j'allais me taire. » Suit un scénario catastrophe au conditionnel. On est dans la surenchère, on le restera.

On a envie de rire en même temps qu'on sent, qu'on sait tout de suite qu'on doit s'attendre au pire. Pas en ce qui concerne cette histoire de gomme Trident dans la narine, non. Ce n'était qu'une entrée en matière, pour donner le ton. Quoique... La fin du roman nous réserve une surprise là-dessus.

Avant d'aller plus loin, une précision, tout de même: nous ne sommes pas vraiment, ici, dans le balbutiement, le commencement d'une oeuvre. Dans les faits, l'auteur, jeune artiste polyvalent de 27 ans par ailleurs acteur et metteur en scène, n'en est pas à ses premières armes dans l'écriture.

Dramaturge, Simon Boulerice a signé entre autres pièces Qu'est-ce qui reste de Marie Stella, présentée en reprise récemment à La Petite Licorne, et Simon aime danser, un solo qu'il a lui-même interprété lors du dernier Carrefour international de théâtre. Il est aussi poète. Son recueil Saigner des dents lui a d'ailleurs valu le prix Piché de poésie 2009, remis par l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Bref, le roman n'est qu'une corde de plus à son arc, un prolongement de sa démarche. On a là quelqu'un qui a le sens du théâtre, qui manie la langue et sait comment faire naître les images, quelqu'un qui cultive son univers propre.

On reconnaît d'ailleurs dans Les Jérémiades deux pôles de cet univers-là: l'enfance et l'homosexualité. Jérémie, neuf ans, tombe amoureux fou d'Arthur, un adolescent roux. C'est le véritable point de départ du roman. Dès la deuxième page, c'est là. Et ce sera là jusqu'à la toute fin.

C'est la version de Jérémie qu'on aura, celui-là même qui un jour a pensé mourir à cause d'une gomme Trident mâchouillée qui lui bouchait le nez. Mais ce n'est pas le Jérémie de neuf ans qui parle. Plusieurs années se sont écoulées depuis son aventure amoureuse, la première qu'il a connue.

Sans doute ce recul, cette distance sont-ils salutaires. Car le Jérémie de neuf ans que le Jérémie jeune adulte décrit est tellement intense, excessif, délirant, qu'il fallait d'une façon ou d'une autre désamorcer le récit par l'autodérision.

C'est ce qui fait la force du roman. Cette voix narrative tragicomique qui ose tout. Qui ose le pathétique. Et derrière laquelle on perçoit une réelle émotion, une réelle douleur, une réelle blessure, un réel désarroi.

L'histoire est à la fois banale et unique. Banale dans le sens que s'y déploient toutes les étapes, tous les stades prévisibles de la passion dévorante, de l'amour absolu, sans demi-mesures. Mais unique parce que ces sentiments exacerbés, c'est un petit garçon de neuf ans qui les éprouve, envers un gars de 15 ans.

Tout y est: la découverte exaltante de l'autre, le secret, l'interdit, le septième ciel sexuel. Puis la trahison, le désir de vengeance, le je-t'aime-je-te-hais, la descente aux enfers.

Tout y est vécu par le Jérémie de neuf ans, menteur, manipulateur, qui joue l'innocent et se brûle les ailes. Ce Jérémie enfant que le narrateur porte encore en lui. Qu'il sait si bien faire parler, bouger, agir. Mais en ne perdant pas de vue qu'il s'est brûlé les ailes, justement.

C'est très puissant. Pour le reste... Il y a toutes sortes de références d'époque, qui vont dans tous les sens. Nous sommes en 1992, quand Jérémie rencontre Arthur; il est maniaque des soaps à la télé, en particulier de Top Model: « J'aurais donné ma vie inutile pour que Ridge Forrester me prenne dans ses bras. »

Il y a même les chansons de Martine Sinclair. Plusieurs incursions dans le cinéma aussi, même un peu trop, à la longue. Le récit, par bouts, prend les allures d'une enfilade de gags comme autant de clins d'oeil aux films qu'affectionne le petit Jérémie.

L'impression que ça stagne, qu'on n'avance plus un moment donné. Que l'auteur cherche à faire à tout prix diversion. Que c'est échevelé, même. Pas suffisamment resserré. Que s'est-il passé?

Vient un moment où, pour tout dire, l'exaspération guette devant les jérémiades de Jérémie, fussent-elles bien envoyées, bien enveloppées. Jérémiade: « plainte sans fin qui importune », selon la définition du Petit Robert. L'auteur aurait-il voulu tester nos limites?

On ne saurait lui en vouloir trop longtemps. Après avoir mis le pied sur le frein un temps, il file ensuite la pédale d'accélérateur au plancher. Les dernières pages du livre sont un pur délice, un peu délire, dans ce que la littérature produit de mieux.

***

Les jérémiades

Simon Boulerice

Éditions Sémaphore

Montréal, 2009, 154 pages






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