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Des deux côtés de l'exil

Caroline Montpetit   19 septembre 2009  Livres
Photo : Jacques Grenier
C'est un roman qui évolue en boucles, qui passe alternativement de l'enfance à l'âge adulte, de Montréal à Port-au-Prince, de la colère à l'apaisement. La forme est épurée. L'auteur parle de «haïkus», lui qui s'est glissé, dans son roman précédent, dans la peau d'un écrivain japonais. Dans L'Énigme du retour, en lice pour au moins trois prix littéraires en France et publié ici chez Boréal, Dany Laferrière lance un livre maîtrisé, magnifique et émouvant, sur Haïti, l'exil, le père qu'on retrouve après l'absence et la mort, dans le souvenir des autres.

Vingt-trois ans en Haïti, trente-trois ans à Montréal, c'est ce que l'on sait d'emblée du narrateur de L'Énigme du retour, appelé à retourner en Haïti notamment pour assister aux funérailles de son père, mort à New York après des années d'exil. Ce père, il ne l'a pas connu; pourtant, on croit sentir jusqu'à son odeur, chez le coiffeur où il avait coutume d'aller, dans ce café, dans le regard de sa soeur, qui l'a mieux connu que lui, dans la mémoire de sa mère, à qui il doit annoncer la triste nouvelle. Il faut dire qu'en Haïti, où la vie est si fugace et si fragile, les morts ne disparaissent pas tout à fait. «Les morts se promènent parmi nous, dit la mère du narrateur à son fils. On les reconnaît à cette manière d'apparaître et de disparaître sans qu'on sache ce qu'ils étaient venus faire.» La mort, pourtant, est présente tout autour, par la violence, la faim, la maladie.

«La mort pourrait venir n'importe quand. Une balle dans la nuque. Un éclat rouge dans la nuit. Elle arrivait si rapidement qu'on n'avait jamais le temps de la voir venir. Cette vitesse a fait douter de son existence», écrit Laferrière dans un chapitre intitulé «On ne meurt pas ici».

«[La mort en Haïti] n'existe pas à cause de l'absence de confort, dit Dany Laferrière en entrevue. C'est le confort qui crée l'idée de la mort. Comment peut-on quitter tout cela, après avoir accumulé tout cela? Cest cela toute la réflexion philosophique autour de la mort en Occident. C'est une réflexion autour de ce qu'on va perdre, un genre de vie que l'on aime. Quand on vit dans une situation toujours douloureuse, il y a moins de cela. Les gens sont dans la vie, il n'y a pas de commentaire sur comment garder cette vie, sur comment rester le plus longtemps en vie.»

Nous sommes dans un café de Montréal. C'est l'automne. Bientôt il fera froid, une réalité à laquelle le narrateur de L'Énigme du retour s'est habitué avec les années, jusqu'à la trouver désirable, tout en la redoutant. «La chose la plus subversive qui soit, et je passe ma vie à le dire, c'est de tout faire pour être heureux à la barbe du dictateur», écrit-il. Dany Laferrière est devant moi, moitié Québécois, moitié Haïtien. Occupé, dans son livre comme ici, à faire la navette entre ces deux parties de lui, celle qui s'ennuie de Montréal lorsqu'elle est à Port-au Prince et celle qui s'ennuie de Port-au Prince lorsqu'elle est à Montréal. «Ce sont deux univers. La mort, ce serait de n'être dans aucune de ces deux villes. [...] L'idéal, ce serait qu'on me croie à Port-au-Prince quand je suis à Montréal et qu'on me croie à Montréal quand je suis à Port-au-Prince», dit-il. D'abord et avant tout, il se sent exilé de l'enfance. Pour lui, les livres sont des «trajets», plus que des romans. Celui-là donne l'impression au lecteur de faire un voyage en train, à la fois mobile et immobile. Un trajet douloureux, continuel et exigeant, entre le monde des riches et le monde des pauvres, entre la tendresse et l'absence, avec quelqu'un qui pose sur le monde un regard attentif et perçant, souvent impuissant.

Se noyer en riant

Essayer de manger, essayer de baiser, essayer de dormir, c'est ainsi que se décline la survie d'une majorité de la population de cette île belle et terrible, que Dany Laferrière décrit avec ces mots troublants: «un fleuve de douleurs dans lequel on se noie en riant». Parce que dans cette île on rit, on parle, on fait de la musique, on peint. «On a toujours quelque chose à raconter dans un pays où la parole est justement la seule chose qu'on peut partager», écrit-il.

«La peinture, les livres, la musique, c'est extrêmement important [en Haïti], ajoute-t-il en entrevue. C'est étonnant. Et c'est ça, l'énigme véritable. Je ne dis pas que c'est l'énigme du livre, mais c'est l'énigme véritable. La grande question que les gens devraient se poser au lieu d'avoir pitié de ce peuple de misère, c'est: comment, dans une pareille misère, l'art a-t-il pu fleurir avec cette force? C'est la question la plus importante. On nous a dit: si vous n'avez rien, c'est que vous n'êtes rien. Vous ne pouvez pas produire autre chose, vouloir autre chose que survivre; et voilà des gens qui brusquement se mettent à produire la chose la plus inutile selon le thème de Gilles Marcotte, la littérature, l'art, le luxe le plus total, ce qui est considéré comme le luxe en Occident.»

Écrire, c'est aussi ce qu'a fait le narrateur de L'Énigme du retour dès sa jeunesse, alors qu'il était critique littéraire, forme de journalisme qui ne le mettait pas à l'abri de la censure du régime. Lorsque l'une de ces critiques paraît dans le journal, le dirigeant de «la chambre de torture de Papa Doc [Duvalier père, NDLR]» le fait venir à son bureau, le triture un peu avant de le féliciter pour «ce style lisible et clair si peu dans la manière haïtienne».

Ce style lisible et clair, c'est peut-être ce qui a marqué d'abord la rupture de Dany Laferrière avec sa terre natale, dès les premiers livres. Les écrivains haïtiens ont souvent une manière «très XIXe siècle», dit-il. «Moi, j'étais plus proche des arts populaires que des arts de salon.»

«Je ne crois pas au progrès en littérature», ajoute d'ailleurs l'écrivain, qui se défend d'avoir écrit ici un roman de la maturité et qui ne compte pas le «nombre de vieux cons qui n'ont rien appris». «Cela donne trop d'autorité à l'âge», dit-il. «Au moment de la publication de L'Odeur du café, déjà les gens avaient parlé de sérénité», remarque-t-il d'ailleurs.

Être heureux même en exil, c'était l'outrage que le jeune Dany Laferrière voulait faire au dictateur qui l'a chassé de son pays natal. Un exil que seule l'écriture, avec sa faculté de réunir dans un seul texte le passé et le présent, le Nord et le Sud, le Noir et le Blanc, cet espace contenu entre la naissance et la mort, peut, sinon apaiser, du moins arriver à décrire tout entier.

***

L'énigme du retour
Dany Laferrière
Boréal
Montréal, 2009, 286 pages
 
 
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