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L'ancien et le nouveau

Danielle Laurin   19 septembre 2009  Livres
Photo : Jacques Grenier
Il a toujours dit qu'il refusait d'être enfermé dans une identité, qu'elle soit haïtienne ou québécoise... ou même japonaise. Et voici qu'avec L'Énigme du retour, il est en lice pour les prix Médicis et Femina, dans la catégorie «romans français». Dany Laferrière nous surprendra toujours.

De façon terre à terre et concrète, la chose s'explique par le fait que L'Énigme du retour, qui débarque ici en édition québécoise, est publié là-bas par une maison française, Grasset. Le phénomène n'est pas nouveau. Et de plus en plus d'auteurs d'ici et d'ailleurs en profitent.

On s'en réjouit, bien sûr. On attendra la suite. Mais au-delà de sa reconnaissance littéraire en France et de l'écho médiatique que cela soulève chez nous, ce qui enchante, vraiment, c'est le livre lui-même que Dany Laferrière a écrit.

Un livre comme il n'en a jamais écrit. Qui ne ressemble à rien. Qui entremêle poésie et prose, vers libres et récits, notes éparses et carnets de route. Et qui se tient. Et qui nous tient.

Ô combien.

Un livre qui fait valser les mots, valser le temps, suspendu entre passé et présent.

Un livre fluide, fort, entier.

Un livre plein, celui d'une mise à nu. Une mise à nu pudique, mais une mise à nu quand même.

Un livre grave. Un livre de la maturité. Un livre-bilan. Bilan d'une vie, à 56 ans. Alors que le père vient de mourir. Le père exilé, méconnu. «Il m'a donné naissance. / Je m'occupe de sa mort. / Entre naissance et mort, / on s'est à peine croisés.»

Après les dix volumes de sa vaste «Autobiographie américaine», après l'inattendu Je suis un écrivain japonais qui a suivi, on n'en croit pas nos yeux. C'est bien Dany Laferrière qui écrit. Mais un Dany Laferrière transformé. Méconnaissable. Comme homme, et comme écrivain.

Comment dire? C'est bien lui, mais sans les artifices qu'on lui connaît, sans les fanfaronnades du gars qui ne veut surtout pas avoir l'air de s'apitoyer sur sa personne. Sans légèreté feinte. Sans tentative de provocation. Et sans remontrances.

C'est lui qui écrit en plongeant au fond de lui. Comme malgré lui. «Je recommence à écrire comme / d'autres recommencent à fumer. / Sans oser le dire à personne. / Avec cette impression de faire une chose / qui n'est pas bonne pour moi / mais à laquelle il m'est impossible / de résister plus longtemps.»

Bien sûr que sa vie, son histoire familiale, réinventées par lui, réécrites par lui, mythifiées par lui, on les connaît. Son exil sous Duvalier fils, son arrivée à Montréal en 1976. Son père lui-même contraint de quitter Haïti plusieurs années auparavant, sous Duvalier père. Sa mère restée là-bas qui n'a jamais revu son mari terré à New York. Sa grand-mère Da sur la galerie avec son café à Petit-Goâve. Ses tantes. Et Vava en robe jaune. Tout ça.

Tout ça est présent dans L'Énigme du retour. Mais autrement vu, autrement écrit. Par un homme de 56 ans qui revient au pays natal, accompagné par Retour au pays natal, d'Aimé Césaire. Un homme qui ne reconnaît plus rien, ou presque, du pays qui l'a vu naître, du pays qui a vu naître son père dont il est venu honorer la mémoire.

Et c'est ce tiraillement, entre passé et présent, entre vie et mort, aussi, qui prend à la gorge dans L'Énigme du retour. Tandis que l'on quitte le Québec pour Haïti, dans la peau, la tête, les os de Dany Laferrière.

Tout commence par un coup de fil au milieu de la nuit, annonçant la mort du père. Tout finit avec des funérailles sans cadavre dans le village natal du père. Entre le début et la fin: Haïti hier et aujourd'hui, vu par le Dany Laferrière d'aujourd'hui avec les yeux d'hier.

On pourrait citer des pages entières. Sur la misère, la pauvreté, le désespoir haïtien. Mais aussi sur la vie qui bat, qui se débat là-bas. Sur le courage des femmes haïtiennes. Sur la beauté nue et désolée des paysages.

On pourrait s'arrêter longuement sur le neveu de Dany Laferrière. Dany Charles, à qui l'écrivain a dédié son livre. Qui vit à Port-au-Prince, et retourne sans cesse la même question angoissante dans sa tête: partir ou rester. Dany Charles qui, comme son oncle, rêve d'être écrivain. Et regarde vers l'avenir.

On pourrait ne parler que du père de Dany Laferrière. Qu'il a si peu connu. Qu'il cherche à connaître à travers ceux qui l'ont connu. Qu'il parvient à nous dépeindre à fleur de peau.

On pourrait parler encore et encore de la mère, toujours en creux, toujours vibrante, pourtant, dans ces pages. La mère à qui son fils vient annoncer la mauvaise nouvelle: voilà, il est mort.

La mère qui demande à son fils comment, comment ça s'est passé pour lui toutes ces années, comment il a vécu ça, l'exil, la vie à Montréal... «Elle attend ma réponse. C'est une question que j'ai longtemps évitée, et si je suis ici c'est en partie pour y faire face. Il n'y a qu'une mère pour exiger de descendre avec toi au fond d'un gouffre pareil.»

On pourrait voir L'Énigme du retour comme une réponse de Dany Laferrière à sa mère. On pourrait se dire, aussi, qu'il s'agit avant tout de littérature, d'écriture. Quoi qu'il en soit, voici un grand livre, le livre le plus puissant, le plus achevé de l'écrivain à ce jour.

***

L'énigme du retour

Dany Laferrière

Boréal

Montréal, 2009, 296 pages






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