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Roman québécois - Requins drôles

Christian Desmeules   3 mai 2003  Livres
De Rock Island à Saint-Jean-de-Matha, en passant par Maniwaki, Chute-aux-Outardes et New Richmond, un groupe de musiciens écume les bars du «Québec profond» au milieu des années 1980. Le circuit classique du top-40 de l'époque: des «covers» de U2, de Bryan Adams ou d'Honeymoon Suite.

Premier roman d'Éric McComber, Antarctique est pour l'essentiel tissé d'anecdotes de tournées et d'observations immobiles d'Étienne, narrateur et nouveau batteur du groupe Antarctique: «J'étais le plus jeune du groupe; si jeune, en réalité, que je n'étais même pas en âge d'entrer dans les bars où je travaillais.» Les musiciens baignent dans un univers crado de bars minables et de chambres de motels de sous-catégorie, caisses de bières à la clé et groupies omniprésentes. Au milieu de personnages qu'on dirait tout droit sortis d'un film de Robert Morin (Ma vie c'est pour le restant de mes jours, par exemple), le jeune narrateur fait preuve d'un détachement qui lui permet d'examiner cette faune de biais. «Comme nous vivions dans nos valises, déménageant nos pénates toutes les deux ou trois semaines, changeant constamment de lits, d'amis, de copines, de paysages, nous avions tout naturellement tendance à nous inventer des routines et à établir rapidement nos quartiers généraux.»

Étienne est une sorte d'amoureux transi et sentimental au milieu d'une bande d'ours en rut et parfaitement dégénérés qui n'ont absolument rien en commun et se détestent en silence — une véritable famille. «Alcool, drogue et antibiotiques: voilà le cocktail qui alimentait nos nuits, alors que nous répandions activement nos MTS parmi les populations locales, agissant de village en village à titre d'ambassadeurs microbiologiques.» Le portrait sensible d'une époque révolue, celle d'avant les lois contre l'alcool au volant, bien avant La Fureur et autres «juke-box» télévisuels.

Des années plus tard, dans l'autre temps du récit, Montréal est devenu une sorte de «Beyrouth boréal» à la suite de ce que le narrateur appelle «les Troubles», où un Québec indépendant (bonjour l'utopie) est réprimé sous la botte de forces étrangères. De petits commandos de patriotes résistants (dont Étienne, toujours musicien, «monté en grade», devenu à son tour chanteur-guitariste) combattent dans l'ombre un envahisseur qu'on devine être un mélange de Yankees et de Canadiens anglais.

Espèce périlleuse de roman bicéphale, Antarctique présente les défauts propres à la fois au genre et aux premières oeuvres. Ainsi, les deux récits ne s'emboîtent pas très bien et auraient pu constituer, chacun de leur côté, une oeuvre parfaitement distincte. Mais il y a parfois quelque chose du premier Louis Hamelin chez Éric McComber: une certaine dégaine, des lieux, une désillusion tranquille qui nous font oublier tout cela. Il y a dans Antarctique une promesse, il y a une voix, un ton, un regard sensible posé sur les gens et sur les choses, une écriture qui met sérieusement en appétit.






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