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Frères ennemis dans un Québec divisé

Danielle Laurin   12 septembre 2009  Livres
Oui ou non? Faut-il lire à haute voix le manifeste du FLQ sur les plaines d'Abraham aujourd'hui? J'aimerais bien entendre ce qu'auraient à dire les personnages de L'oeil de Marquise là-dessus. Mais le roman de Monique LaRue s'arrête en 2008.

Peu importe, c'est tout un questionnement sur l'évolution politique du Québec depuis les années 1960 qui prend place ici. Depuis les premiers attentats terroristes au nom du nationalisme jusqu'aux retombées de la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables.

L'astuce de la romancière: nous faire revivre les métamorphoses du Québec, avec ses divisions et affrontements de toutes sortes, nous faire voir le chemin parcouru, à travers l'histoire de deux frères. Deux frères ennemis, que tout sépare. Et dont l'inimitié va aller en grandissant au fil des années.

Tout commence dans l'enfance. Dès la naissance, en fait. Quand, à l'été 1957, le petit dernier pointe son nez. Qu'il vient déranger l'ordre établi. Très tôt, il sera moqué, humilié par le père autoritaire, et pris en grippe, malmené par son grand frère. Mais la vengeance est douce...

Le tournant? 1995. Lors du deuxième référendum. Du fameux «on a été battus par l'argent et le vote ethnique» de Parizeau. Quand, comme l'écrit Monique LaRue, «le «démon des origines s'est échappé de sa boîte».

D'un côté, Doris. Il a voté oui en 1980, mais en a assez de la question de l'indépendance, qu'il trouve anachronique. De l'autre, Louis, son aîné de 10 ans, qui accuse son frère d'avoir annulé son vote. Ça se termine dans le sang.

Ce n'est qu'un début. Les deux vont se faire la guerre par médias interposés. La guerre, oui. Car «les guerres de mots sont de vraies guerres, pas des métaphores», comme le dit l'un des personnages, qui ajoute: «Un mot est un acte, un acte de parole.»

Tout le monde va s'en mêler. Les accusations de racisme ne lâcheront plus Louis qui, tout comme son père, d'ailleurs, est persuadé que «les immigrants ne peuvent pas comprendre le projet de l'indépendance du Québec».

Même la fille de Louis va répudier son père. Son père qui ne se remet pas de la séparation avec la femme qui a partagé sa vie pendant 25 ans, une anglophone, en passant... à qui il a tu son passé de terroriste.

C'est la soeur, l'enfant du milieu, qui raconte les événements. Marquise. C'est par son oeil à elle qu'on voit tout. Elle qui est prise entre Doris et Louis comme entre deux feux.

Elle tente de les comprendre, chacun de leur côté. Mais à ses yeux: «Comprendre n'est pas excuser. Raconter n'est pas excuser. Expliquer n'est pas excuser. À chacun d'en juger.»

Elle-même ne sait pas toujours sur quel pied danser. Elle est aux prises avec ses propres contradictions, ses propres questions. Mariée à un Juif mi-anglophone, mi-francophone, elle est persona non grata aux yeux de sa belle-famille, qui ne lui pardonne pas d'avoir un frère ultranationaliste mêlé à un attentat terroriste dans lequel une victime innocente a laissé sa peau.

La pauvre Marquise aura beau tenter l'impossible pour réconcilier ses frères, elle se heurtera à un mur. Même quand la vie de l'un d'eux sera en jeu...

Complexe, tout ça. Avec plusieurs allers-retours dans le temps. Et une constellation de personnages, qui s'ajoutent au fil des pages. Qui arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe, entourés de mystère.

Plus on avance, plus ça devient rocambolesque, pour tout dire. Un moment, quand l'action se transporte au Japon, on en vient à se demander si ce n'est pas trop.

Mais au final, la romancière parvient à rattacher les fils de remarquable façon. Et à nous émouvoir au possible. Elle nous réserve tout un choc. Avant de regarder vers l'avenir.

À quoi tient une famille? Qui nous apprend à aimer, à pardonner? Qu'est-ce qui fait de nous l'individu que l'on est? Et qu'est-ce qui fait de nous le peuple que l'on devient? Ces questions s'entremêlent, s'appellent dans L'oeil de Marquise.

En toile de fond: la peur de l'autre. Les malentendus, les non-dits, les mensonges que l'on entretient. Sur sa propre vie, sur l'histoire de sa famille, de son peuple.

Comme l'indique Monique LaRue à travers sa narratrice: «Aucun être humain n'est transparent. C'est pour cela que nous avons tant besoin de la confiance. La confiance est le point qui enjambe le fossé entre les humains.»

Qu'on se le dise, le cinquième roman de Monique LaRue, par ailleurs essayiste, est exceptionnel. Tellement percutant, pertinent, convaincant. L'auteure de Copies conformes, Grand prix du livre de Montréal, et de La Gloire de Cassiodore, Prix du Gouverneur général, maîtrise plus que jamais son art.

***

L'oeil de Marquise

Monique LaRue

Boréal

Montréal, 2009, 384 pages






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