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Essais québécois - Fallait-il refaire la bataille des plaines d'Abraham ?

Louis Cornellier   12 septembre 2009  Livres
Yves Tremblay, historien au ministère de la Défense nationale à Ottawa, est en colère. Dans Plaines d'Abraham. Essai sur l'égo-mémoire des Québécois, un ouvrage polémique sur la controverse engendrée par le projet de reconstitution de la célèbre bataille du 13 septembre 1759, il s'en prend sans ménagement aux fossoyeurs de cette idée. Au nom du respect de l'histoire et de la mémoire blessée du peuple québécois, écrit-il, les opposants à ce projet ont trahi la science de l'histoire — et ses vertus pédagogiques — au profit d'une cause actuelle, le nationalisme, qui n'en exigeait pas tant.

«On ne nie pas une défaite, lance Tremblay; on l'accepte, on l'assume, on devrait même chercher à la comprendre, à l'étudier et pourquoi pas la rappeler et la commémorer [...].» Or, les Québécois, ajoute l'historien, «ont une mémoire égocentrique»; le passé qu'ils disent chérir doit servir leur vanité pour en faire partie. Cette «ego-mémoire» aurait donc «pour ennemi naturel toute méthode qui ne lui retourne pas une bonne image; par conséquent, la méthode critique est son ennemi mortel». Cette instrumentalisation nationaliste de l'histoire, dans laquelle un passé fantasmé devient «un moyen de façonner le présent», est précisément ce que Tremblay, monté sur ses grands chevaux, dénonce.

Oeuvre pédagogique

La volonté de reconstituer la bataille des Plaines, explique-t-il, qui devait s'accompagner d'une activité semblable reproduisant la victoire du 28 avril 1760, émanait d'abord de clubs de reconstitution privés, composés de «fanatiques de l'exactitude». Il s'agissait, écrit Tremblay, de proposer «une manifestation historique, mais déclinée sous une forme pédagogiquement abordable». La

Société du 400e anniversaire avait été blâmée pour le manque de contenu historique de ses activités. La Commission des champs de bataille nationaux, en collaboration avec les «reconstituteurs», allait proposer mieux et faire oeuvre pédagogique, avance Tremblay.

Or, les opposants à cette initiative ont tué l'affaire dans l'oeuf. «Il ne fallait surtout pas tirer les Québécois de leur torpeur mémorielle», ironise l'historien, en identifiant les coupables de cette faute: Michel David et Le Devoir en général, qui auraient fait preuve de «mauvaise foi éditoriale» et d'«acharnement» dans ce dossier, Pierre Falardeau, Yves Beauchemin, Normand Lester et la plupart des souverainistes. «Je veux bien que le Québec devienne indépendant, conclut froidement Tremblay, mais je ne peux admettre que Frégault ou Groulx ou Courtois ou David sélectionnent ce qui fait leur affaire dans l'histoire touffue du Québec pour promouvoir leur projet.»

«Nous avons perdu, et aucune rhétorique n'y changera rien», insiste l'historien. Les Québécois, toutefois, gagneraient à revenir sur l'affaire et à réviser la «mauvaise version de 1759» qu'ils entretiennent depuis un siècle et demi au lieu de stériliser «un effort interprétatif déjà assez peu fécond». C'est là l'autre raison de la colère de Tremblay: non seulement les opposants à la reconstitution ont-ils rejeté la pédagogie historique que recelait ce projet, mais ils colportent, de plus, une version égocentrique de la bataille, qui relève de la dénégation. «Nous avons perdu, disent-ils, mais nous aurions pu gagner si...» S'ensuivent, selon l'historien, des stéréotypes — Wolfe et Montcalm étaient incompétents, Vaudreuil et les Canadiens furent brillants et courageux — qui nourrissent un «refoulement historique» plein de mensonges et de manipulations. On sauverait ainsi l'honneur, mais pas la vérité.

Bonne ou mauvaise version?

Cette mauvaise version de 1759 serait due, d'abord, à François-Xavier Garneau. Selon ce dernier, Montcalm, jaloux de Vaudreuil, aurait précipité l'assaut contre les Anglais, causant ainsi la défaite des troupes franco-canadiennes. Casgrain reprendra cette version qui ne sera, au fond, que modernisée par Frégault: les coupables, ce sont les autres, Français corrompus, comme Bigot, ou hautains et incompétents, comme Montcalm. La persistance de cette thèse, incorrecte selon Tremblay, mais reprise par le collègue Michel Lapierre, s'expliquerait par deux raisons: notre ego national s'en trouve préservé, et la domination de l'histoire sociale, depuis les années 1960, a discrédité l'histoire au Québec, donc les recherches sur la Conquête. «Ne faisant plus d'histoire militaire au Québec, résume Tremblay, on n'a aucun besoin de trouver des successeurs à Frégault, qui de toute façon fait l'affaire.» Parce qu'ils n'aiment pas les guerres, les Québécois se refusent à les penser et — «c'est ici que la conquête est la plus totale» —, déplore Tremblay, abandonnent la Conquête comme problème historique aux Anglais.

Dans des pages plutôt savantes qui font la part des considérations stratégiques, diplomatiques et logistiques ayant trait à la fameuse bataille et des travaux les plus récents à son sujet, l'historien contredit la version «égocentrique» de 1759. Il réhabilite Montcalm, accable Vaudreuil et montre que la défaite était presque inévitable. Cette contribution au débat historique sur

la Conquête est riche, bien documentée et donne raison à Tremblay sur un point: la cause nationaliste ne doit pas interdire la remise en question de l'histoire officielle ou nuire aux efforts interprétatifs scientifiques.

L'historien est toutefois plus difficile à suivre quand il s'entête à considérer les opposants à la reconstitution de la bataille comme des ennemis de l'histoire. S'il est vrai, comme il l'écrit, que «les guerres sont des choses compliquées», comment croire qu'un «spectacle à grand déploiement» puisse adéquatement en rendre compte, surtout si l'objet du spectacle en question est très controversé et si l'activité est parrainée par un des camps qui se disputent la vérité? Parmi les opposants au projet de reconstitution, il y eut certes des nationalistes qui instrumentalisent l'histoire — comment l'éviter, au demeurant, dès lors que l'interprétation est en cause —, mais il y eut aussi des esprits réfractaires à une mise en spectacle indélicate de notre tragédie nationale. Ce n'est pas l'histoire, même dure à avaler, que rejetaient ces derniers, mais le mépris spectaculaire de sa gravité.

Tremblay a certes raison de refuser l'hégémonie d'une histoire nationale sacrée à l'usage exclusif d'une cause. On ne pleurera toutefois pas avec lui la foirade des «reconstituteurs».

***

Plaines d'Abraham

Essai sur l'égo-mémoire des Québécois

Yves Tremblay

Athéna

Outremont, 2009, 252 pages
 
 
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  • Dany Leblanc
    Abonné
    samedi 7 novembre 2009 08h55
    Nous sommes un peuple qui se fait organiser
    Ce n'est pas la reconstitution qui me dérange personnement mais le bal masqué qui était prévu.

    On ne fête pas une défaite comme celle-là mais on le commémore. Il nous faut des historiens qui nous enseignent ce qui c'est réellement passé. C'était une guerre très violente et qui a eu des conséquences assez graves. Une personne sur sept est morte et une ville grandement détruite.

    Je suis un peu tanné d'entendre que notre niveau de vie est dû à notre défaite et si nous étions restés avec les Français, nous serions plus pauvres.

    Ce que je connais de l'histoire, les habitants Néo-Français vivaient assez bien, sauf pendant les guerres. Nous n'étions pas dans le même contexte que les pays africains.

    Après la défaite, l'immigration des Français fût remplacée par des Anglais. Nous avons accru notre population principalement par le taux élevé de naissance. Un peu d'Irlandais et de mercenaires Allemands sont venus se mélanger à nous.

    Nous avons aussi perdu les deux tiers de la population qui ont immigrés vers les États-Unis.

    Nos alliés amérindiens ont été massacrés, soufferts de famine après avoir éliminé les bisons et placés dans des réserves.

    Aujourd'hui, nous sommes six millions au Québec. Comment nous serions sans la défaite en incluant le métissage avec les Amérindiens?

    Nous ne pouvons répondre à cette question mais nous savons qu'en tant que Français d'Amérique, nous nous sommes fait organiser par les Anglais.

  • Louis Valiquette
    Inscrit
    jeudi 12 novembre 2009 19h08
    Commémoration vs reconstitution - Réponse à Martin Dumas
    Et il faudrait évidemment définir "reconstitution de la guerre", chose que vous semblez déjà avoir fait.

    La reconstitution historique semble pour moi, qui la pratique depuis 20 ans, une toute autre chose.

    Au plaisir,
    Louis Valiquette
    Montréal

  • Louis Valiquette
    Inscrit
    jeudi 12 novembre 2009 19h11
    Circulez, circulez, y'a rien à voir - Réponse à Claude Boucher
    Et voilà, en relisant votre message, l'une des principales raisons pourquoi je m'éloigne de plus en plus du mouvement 'séparatisse'.

    Bizarrement, nos amis 'séparatisses' n'ont pas de complexes à refaire des reconstitutions historiques autour des patriotes, voir même réinventer le message qu'ils livraient il y a de ça 175 ans.

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