Le malavenant
Photo : Agence France-Presse
William Burroughs, photographié en 1983
Après la morne étendue de forêt rasée, sans vie jusqu'à l'horizon, puis reboisée, puis re-rasée et arrosée au Round-Up pour accueillir une bleuetière, j'étais arrivé sur des parterres de coupe en régénération et j'entendais enfin des parulines. Des flamboyantes, des à flancs marron, petits guerriers de beauté sonore dans leurs peintures nuptiales. Le plaisir suprême, pour un mélomane aviaire, consiste à comparer entre elles les variantes régionales d'un même chant.
J'ai alors l'impression d'être le critique Christophe Huss jonglant avec ses feuilles de musique, le doigt sur la partition. Ce que j'entends n'est pas toujours fidèle au disque. J'avais déjà noté les différences d'interprétation des parulines à tête cendrée de Lanaudière et de l'Abitibi, les libertés prises avec le maestro. Alors, où fixer la norme? Où sont les Yves Berger et les Maurice Druon de l'Académie des bruants? Quand les oiseaux eux-mêmes se mettent à cultiver l'accent local, le combat pour la diversité culturelle n'est plus seulement quotidien, il devient aussi parfaitement naturel.
La veille, au bord du lac, j'avais entendu pour la première fois, avec une sorte d'ébahissement, le chant d'amour du tétras du Canada. Et ils doivent avoir des amours bien discrètes, parce que j'ai passé quatre ans dans leur cour sans jamais entendre cette sourde roulade dont le crescendo sonore et passionné paraîtrait plus à sa place dans une jungle du Guatemala. Au nord de la Laurentie, dans le crépuscule avancé, l'effet est tout simplement remarquable. Je veux dire: je n'entendais que ça, le son m'occupait comme le rugissement du lion s'empare de l'imagination et des entrailles de Francis Macomber dans la nouvelle de Hemingway. La trouille en moins. Je suis le genre de gars qui prête l'oreille à ce genre de choses. Entre la grive solitaire et le trépassé afghan, l'heure du souper ne me voit jamais hésiter. Les créatures musiciennes me le rendent bien. Je sais que le jour où il me faudra glisser un ours polaire dans une fente pour l'écouter, le chant des grives va se retrouver à la une d'un cahier du samedi. En attendant, elles me font don de leur don.
J'étais si bien concentré sur celui des parulines, ce matin-là, quelque part au sud de la rivière Saguenay, que j'ai à peine entendu les deux détonations. Un premier claquement, sec, sa brève résonance dans le fond du bois, et pas besoin d'une oreille faite aux zinzinulements de deux douzaines d'espèces de parulines pour savoir dire la carabine du fusil de chasse: ça parlait gros calibre, là-bas dans les collines.
Pas au diable, ni même au lion, mais presque. Plus tard dans la journée, le mari de la chasseresse et son beau-père sont venus nous présenter la victime affalée sur le plateau de leur pick-up. Ils sont arrivés en klaxonnant, un peu comme s'ils venaient (pardonnez mon langage) de lyncher un nègre. Ce n'est pas d'hier que je songe à m'étonner que soit permise, au Québec, cette chasse printanière à l'ours noir. Il faudrait peut-être débaucher quelques militants de la campagne des phoques et les assigner à la défense des quelques dizaines ou centaines d'oursons qui, année après année, sont condamnés à mourir de faim une fois que leur mère les a quittés pour aller servir d'essuie-pieds dans un cossu pavillon de banlieue de la Pennsylvanie. C'est parfois pur assassinat, comme je l'ai vu faire à la télé: un tir de cinq mètres, d'une plateforme surélevée, sur un plantigrade plongé jusqu'au garrot dans un baril de beignes à la confiture de framboises.
J'écris, j'aime les beaux personnages, et j'en avais tout un devant moi: le Beau-Père. D'un type humain aussi éternel que l'Achab de Melville. Le petit-cousin nordique de l'officier de cavalerie héliportée incarné par Robert Duvall dans Apocalypse Now. Sauf que lui n'avait pas besoin de l'odeur du napalm pour s'exciter. Celle du sang lui suffisait. J'ai vu ses pareils à Clova et ailleurs. Ça fait 400 ans qu'ils essaient de se prouver entre eux, et au diable, et au bon Dieu, qu'ils sont plus forts que la nature. «Ça leur fait juste du bien...», a plaisanté celui-là pendant que son gendre empoignait le mufle ensanglanté à deux mains et exhibait fièrement la mâchoire fracassée par le premier coup de feu. Il a eu le temps de ramper un peu avant le coup de grâce.
Il s'est avéré que la chasseresse avait envie d'une descente de lit. Et je dois cette justice au beau-père et au mari: ils nous ont offert de la viande. Eux n'avaient certainement pas l'intention d'y goûter. J'avais tourné le dos à la scène et sentais sur ma nuque les regards de ces hommes qui prenaient mon écoeurement pour de la faiblesse. Je les écoutais chercher, au-delà du prétexte un peu mince, même à leurs yeux, de la transformation en tapis, des raisons à cette mise à mort. L'ours, a expliqué le gendre, devait être tué parce que c'est un grand malavenant, voilà. Il avait vu sur YouTube une vidéo montrant le Martin de la fable en train d'écharogner un bébé orignal. Les orignaux n'aiment pas beaucoup non plus les bleuetières et le Round-Up, mais ça, c'est une autre histoire. Dans celle-ci, il fallait un bouc émissaire. Je laisse de nouveau la parole au beau-père: «Il y a une grosse mère qui rôde dans le coin avec ses deux oursons. Si tu la vois, même pas besoin de permis: tue, pis enterre!» La formule lui plaisait visiblement, assez pour qu'il la répète, encore et encore: «Tue, enterre!»
Je me suis rappelé cet homme dernièrement quand j'ai ouvert la réédition en poche d'un livre de Burroughs: Entre chats, dont j'ai déjà parlé dans cette chronique. Old Bull y décrit, entre autres, la mort d'un blaireau flingué à bout portant par une sorte de chef scout: «Il aurait pu mordre les garçons.» Il rapporte aussi la réaction d'une grosse femme de l'Oregon qu'on interroge au sujet du fameux Big Foot. Le journaliste: «Quelle serait votre opinion si de telles créatures existaient?» Réponse: «Les tuer. Elles pourraient blesser quelqu'un.» Je vous souhaite une bonne épidémie de grippe.
***
Entre chats
William Burroughs
Traduit de l'anglais par Gérard-Georges Lemaire
Christian Bourgois
Paris, 2009, 108 pages
J'ai alors l'impression d'être le critique Christophe Huss jonglant avec ses feuilles de musique, le doigt sur la partition. Ce que j'entends n'est pas toujours fidèle au disque. J'avais déjà noté les différences d'interprétation des parulines à tête cendrée de Lanaudière et de l'Abitibi, les libertés prises avec le maestro. Alors, où fixer la norme? Où sont les Yves Berger et les Maurice Druon de l'Académie des bruants? Quand les oiseaux eux-mêmes se mettent à cultiver l'accent local, le combat pour la diversité culturelle n'est plus seulement quotidien, il devient aussi parfaitement naturel.
La veille, au bord du lac, j'avais entendu pour la première fois, avec une sorte d'ébahissement, le chant d'amour du tétras du Canada. Et ils doivent avoir des amours bien discrètes, parce que j'ai passé quatre ans dans leur cour sans jamais entendre cette sourde roulade dont le crescendo sonore et passionné paraîtrait plus à sa place dans une jungle du Guatemala. Au nord de la Laurentie, dans le crépuscule avancé, l'effet est tout simplement remarquable. Je veux dire: je n'entendais que ça, le son m'occupait comme le rugissement du lion s'empare de l'imagination et des entrailles de Francis Macomber dans la nouvelle de Hemingway. La trouille en moins. Je suis le genre de gars qui prête l'oreille à ce genre de choses. Entre la grive solitaire et le trépassé afghan, l'heure du souper ne me voit jamais hésiter. Les créatures musiciennes me le rendent bien. Je sais que le jour où il me faudra glisser un ours polaire dans une fente pour l'écouter, le chant des grives va se retrouver à la une d'un cahier du samedi. En attendant, elles me font don de leur don.
J'étais si bien concentré sur celui des parulines, ce matin-là, quelque part au sud de la rivière Saguenay, que j'ai à peine entendu les deux détonations. Un premier claquement, sec, sa brève résonance dans le fond du bois, et pas besoin d'une oreille faite aux zinzinulements de deux douzaines d'espèces de parulines pour savoir dire la carabine du fusil de chasse: ça parlait gros calibre, là-bas dans les collines.
Pas au diable, ni même au lion, mais presque. Plus tard dans la journée, le mari de la chasseresse et son beau-père sont venus nous présenter la victime affalée sur le plateau de leur pick-up. Ils sont arrivés en klaxonnant, un peu comme s'ils venaient (pardonnez mon langage) de lyncher un nègre. Ce n'est pas d'hier que je songe à m'étonner que soit permise, au Québec, cette chasse printanière à l'ours noir. Il faudrait peut-être débaucher quelques militants de la campagne des phoques et les assigner à la défense des quelques dizaines ou centaines d'oursons qui, année après année, sont condamnés à mourir de faim une fois que leur mère les a quittés pour aller servir d'essuie-pieds dans un cossu pavillon de banlieue de la Pennsylvanie. C'est parfois pur assassinat, comme je l'ai vu faire à la télé: un tir de cinq mètres, d'une plateforme surélevée, sur un plantigrade plongé jusqu'au garrot dans un baril de beignes à la confiture de framboises.
J'écris, j'aime les beaux personnages, et j'en avais tout un devant moi: le Beau-Père. D'un type humain aussi éternel que l'Achab de Melville. Le petit-cousin nordique de l'officier de cavalerie héliportée incarné par Robert Duvall dans Apocalypse Now. Sauf que lui n'avait pas besoin de l'odeur du napalm pour s'exciter. Celle du sang lui suffisait. J'ai vu ses pareils à Clova et ailleurs. Ça fait 400 ans qu'ils essaient de se prouver entre eux, et au diable, et au bon Dieu, qu'ils sont plus forts que la nature. «Ça leur fait juste du bien...», a plaisanté celui-là pendant que son gendre empoignait le mufle ensanglanté à deux mains et exhibait fièrement la mâchoire fracassée par le premier coup de feu. Il a eu le temps de ramper un peu avant le coup de grâce.
Il s'est avéré que la chasseresse avait envie d'une descente de lit. Et je dois cette justice au beau-père et au mari: ils nous ont offert de la viande. Eux n'avaient certainement pas l'intention d'y goûter. J'avais tourné le dos à la scène et sentais sur ma nuque les regards de ces hommes qui prenaient mon écoeurement pour de la faiblesse. Je les écoutais chercher, au-delà du prétexte un peu mince, même à leurs yeux, de la transformation en tapis, des raisons à cette mise à mort. L'ours, a expliqué le gendre, devait être tué parce que c'est un grand malavenant, voilà. Il avait vu sur YouTube une vidéo montrant le Martin de la fable en train d'écharogner un bébé orignal. Les orignaux n'aiment pas beaucoup non plus les bleuetières et le Round-Up, mais ça, c'est une autre histoire. Dans celle-ci, il fallait un bouc émissaire. Je laisse de nouveau la parole au beau-père: «Il y a une grosse mère qui rôde dans le coin avec ses deux oursons. Si tu la vois, même pas besoin de permis: tue, pis enterre!» La formule lui plaisait visiblement, assez pour qu'il la répète, encore et encore: «Tue, enterre!»
Je me suis rappelé cet homme dernièrement quand j'ai ouvert la réédition en poche d'un livre de Burroughs: Entre chats, dont j'ai déjà parlé dans cette chronique. Old Bull y décrit, entre autres, la mort d'un blaireau flingué à bout portant par une sorte de chef scout: «Il aurait pu mordre les garçons.» Il rapporte aussi la réaction d'une grosse femme de l'Oregon qu'on interroge au sujet du fameux Big Foot. Le journaliste: «Quelle serait votre opinion si de telles créatures existaient?» Réponse: «Les tuer. Elles pourraient blesser quelqu'un.» Je vous souhaite une bonne épidémie de grippe.
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Entre chats
William Burroughs
Traduit de l'anglais par Gérard-Georges Lemaire
Christian Bourgois
Paris, 2009, 108 pages
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