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Littérature étrangère - La diagonale du fou

Stéphane Baillargeon   8 juin 2002  Livres
Ça y est, il est revenu. Eduardo Mendoza vient de ressusciter son héros de roman policier loufoque et à vrai dire complètement siphonné du ciboulot. Les indéfectibles fidèles, comme moi, attendaient ce retour messianique et macaronique depuis deux décennies. On se signe et on dit merci.

Le nouveau trucmuche littéro-zinzin s'intitule L'Artiste des dames. La traduction paraît au Seuil, un an après La Aventura del Tocador de señoras. Le verdict? À mes yeux, c'est rien de moins que jouissif.

Le secret, la touche, la recette même, tient d'abord au héros. La littérature policière a décliné le type de l'enquêteur de toutes les manières imaginables, du commissaire beau mec tombeur de ses dames (genre San-Antonio) aux petites grosses brillantes (comme Maude, l'héroïne de Chrystine Brouillet). Les recoins de la grande bibliothèque du crime abritent des limiers gays, aveugles, moines ou amérindiens, des petits, des grands, des laids, des alcooliques anonymes, des cocus, des brutes et des tendres. Name it.

Sauf erreur, dans ce monde où tout a déjà été vu et lu, le héros de la série de Mendoza demeure unique en son genre. Il s'agit d'un personnage sans nom et sans visage, dont le principal trait caractéristique est d'être fou. Enfin, pas complètement fou, juste un peu zinzin, hors foyer, à peine à côté de la norme.

Dans les deux premiers volumes de ses aventures, Le Mystère de la crypte ensorcelée et Le Labyrinthe aux olives, un commissaire véreux de Barcelone sortait le zigoto de l'asile et lui donnait deux ou trois jours pour résoudre une énigme emberlificotée au possible. Cette fois, c'est l'asile psychiatrique qui expulse son pensionnaire, comme tous les autres, pour cause de magouille foncière et de projet immobilier douteux. Le directeur le met à la porte avec une poignée de pièces en poche et l'aventure recommence.

La désinstitutionnalisation force le pauvre zig, qui se révèle être un ancien filou, à renouer avec sa soeur prostituée, mariée à un homosexuel scabreux. Le beauf place son beauf à la tête de son salon de coiffure miteux, L'artiste des dames. Mais le champion autoproclamé des tifs est évidemment entraîné dans une affaire tirée par les cheveux coupés en quatre.

Eduardo Mendoza se révèle encore une fois complètement abracadabrant. Surtout, il développe son délire sans jamais faiblir, ligne après ligne, au plus grand plaisir et étonnement des lecteurs. Ce qui donne par exemple ceci, au moment où le commerce familial explose sous l'effet d'une bombe:

«Nous avions à peine atteint la porte que nous avons entendu un coup de tonnerre, avons été enveloppés d'une épaisse fumée, avons senti dans notre dos une chaleur ardente et avons exécuté un bref vol plané au cours duquel j'ai tenté sans succès d'attraper, au fur et à mesure qu'ils passaient près de moi, les différents éléments composant la boutique (le séchoir, le fauteuil, la cuvette) qui, du fait de leur moindre densité, se déplaçaient plus vite que moi.»

La dérive littéraire est contrôlée sur plus de 300 pages. On comprend que dans son pays, l'Espagne, Mendoza, qui a 59 ans, soit considéré comme un des plus importants auteurs contemporains.

La chose vaut en elle-même. Une fois les larmes de plaisir séchées, on pense aussi découvrir que l'immense delirium tremens cache une féroce satire sociale. Tout dans cette ville des prodiges empeste la corruption et la magouille. Même le maire de Barcelone est écorché drolatiquement au passage.

Mais est-ce bien le cas? Mendoza a-t-il vraiment voulu caricaturer sa société, son époque, la nôtre? On sent plutôt la volonté de se laisser aller au pur plaisir de l'imagination débridée, dans une pure tradition surréaliste. La convention mendozienne — et cela ajoute à la fascination de l'ouvrage — lance et relance les échappées discursives, multiplie les jeux de langage, délie le batifolage narratif, propage les bizarrerie du récit. Et on en redemande. Et on en obtient. Et on redit merci.






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