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    Pour une démocratie pacifique

    26 avril 2003 |Caroline Montpetit | Livres
    Il a plongé dans une époque peu connue de l'histoire, une époque de guerre de religions et d'intérêts économiques. Cette époque, celle de la guerre de Trente ans et du XVIIe siècle, présente, malheureusement, quelques similitudes avec la nôtre. Avec Comenius, l'art sacré de l'éducation, qui paraît chez JC Lattès, Jean Bédard clôt sa trilogie biographique entamée il y a quelques années avec Maître Eckhart et Nicolas de Cues. Son héros, cette fois, est rien de moins que l'inventeur de la démocratie paysanne, avec l'éducation pour tous comme fondement de cette démocratie.

    On dit de Jean Bédard qu'il est un ermite. Bien campé à Saint-Fabien-sur-Mer, au bord du fleuve, où il vit, il voyage peu, mais réfléchit et écrit beaucoup. Ses livres sont des oeuvres intenses, difficiles, qui tentent, à travers la forme romanesque, de capter l'essence de la pensée d'un personnage historique et de son oeuvre. Depuis trois ans, c'est Comenius, de son vrai nom tchèque Jan Amis Komensky, qui occupe son esprit.

    «C'est un homme qui est dans le concret, qui vise la paix directement, qui travaille à la paix et aux institutions possibles», dit-il au sujet de ce personnage qui a traversé la guerre religieuse de Trente ans, au XVIIe siècle, et qui y a aussi perdu une épouse et deux enfants. «Son oeuvre et sa vie sont extrêmement chargées d'actualité», ajoute-t-il, elle illustre l'opposition entre les forces de la guerre et les forces de la paix.

    En fait, c'est entre autres une idée de Comenius qui a inspiré l'organisation des Nations unies, après la Seconde Guerre mondiale. Cette démocratie universelle paysanne, c'est une démocratie dont les pauvres ne sont pas exclus. Cette idée était contenue dans un texte de Comenius qui s'intitulait La Consultation universelle pour la réforme des affaires humaines.

    «Sa notion de démocratie paysanne est un apport extrêmement important», explique Bédard, qui définit la démocratie comme une prise en charge, par les individus, de leur liberté individuelle et collective. Parmi les principes de cette démocratie qui n'est pas encore réalisée, on retrouve la déconcentration des pouvoirs, la collégialité des décisions, la justice sociale, le désarmement symétrique, puis l'éducation «de tout l'humain et de tous les humains». Et la démocratie authentique, croit Bédard, est garante de la paix.

    Dans le cours actuel des choses, au milieu du renversement de l'ONU et dans un contexte d'affrontement religieux potentiel, on pourrait penser que Comenius, qui a tenté de rapprocher non seulement les être mais les religions, est un utopiste.

    «Il est souvent considéré comme tel, mais je dirais plutôt que c'est un antiutopiste [...]. Il essaie de faire le contraire de l'utopie. Une utopie serait doctrinaire», répond Bédard. Or, Comenius est l'apôtre de la liberté. «Pour lui, le premier point de l'éducation, c'est le contraire de l'endoctrinement. C'est arriver à retrouver, à se réapproprier sa propre liberté».

    Jean Bédard dit lui-même être hanté par la notion de liberté, et c'est cette obsession qui l'a mené à écrire cette trilogie dont ce dernier tome vient de paraître chez Jean-Claude Lattès en France.

    «Maître Eckhart (Stock) fonde la liberté à partir du tréfond de l'être humain, cet être essentiellement créateur, explique-t-il. Cela m'apparaissait extrêmement important de ramener cela. Nicolas de Cues (l'Hexagone) exprime la liberté de façon plus collective. Pour lui, la liberté est une liberté d'action de réformer les institutions humaines. Chez Comenius, la liberté va s'exprimer de façon plus politique avec son idée de démocratie paysanne».

    Il faut dire que la philosophie a de tout temps habité Jean Bédard. Né dans un quartier ouvrier, il se souvient de son père, un frère défroqué, qui parlait de Karl Marx, de Henry Miller et de Saint-Augustin, pendant que sa mère, une ancienne soeur grise, était férue de poésie. Il fait des études de philosophie à l'Université de Montréal. Mais c'est en Abitibi, au hasard d'un poste d'enseignant au secondaire, après avoir échoué dans une tentative d'héberger une adolescente en tant que famille d'accueil, que Jean Bédard bifurque vers le travail social. Enfin, il y a quelques années, il démissionnait de son titre d'intervenant dans le réseau des centres jeunesse pour protester contre le manque criant de ressources financières et humaines dont on disposait dans ce secteur, pour venir en aide aux familles les plus démunies, et les plus brisées.

    «J'ai mené un combat pour essayer d'améliorer cette organisation qui est en manque de ressources humaines. Il manque carrément de ressources humaines et financières pour s'attaquer au problème de la misère dans notre société», constate-t-il.

    Pourtant, Jean Bédard s'intéresse toujours beaucoup aux enfants, notamment à travers les personnages qu'il étudie, et plus particulièrement à travers Comenius, qui est lui-même un éducateur.

    «Les enfants sont toujours réactifs à la guerre», dit Bédard. Ils comprennent que l'usage de la force ne résout pas les conflits. Dans son roman, qui s'inspire directement de la vie de Comenius, l'histoire nous arrive par sa fille Élizabeth, qui participera, en tant que professeur, à la grande entreprise d'éducation de son père. Élizabeth adopte même une fille, comme Bédard l'a fait, et tente de nouer avec elle des liens filiaux.

    Aujourd'hui, Jean Bédard consacre beaucoup de temps à la littérature. Il enseigne aussi ponctuellement, en Suisse et à l'Université du Québec à Rimouski. Au cours des dernières années, il s'est beaucoup consacré à lire sur les XIVe et XVe siècles, avec Maître Eckhart

    et Nicolas de Cues, puis, les noirceurs du XVIIe siècle avec Comenius.

    «La guerre de Trente ans est particulièrement cruelle, c'est une guerre au cours de laquelle entre 40 et 70 % de l'Europe a été décimée. Et parmi les philosophes qui ont été touchés, Comenius est celui qui a été atteint de plus grand fouet», rappelle-t-il.

    Dans une situation de crise, croit-il, il faut revenir aux fondements, aux fondations. La connaissance et la compréhension du passé est le meilleur moyen de ne pas répéter les erreurs. Ceux qui se fichent de l'histoire, dit-il, sont ceux qui sont le plus susceptibles de revenir au passé et à des choses qu'on a éliminées.

    Pour lui, l'essentiel, c'est de mettre l'intelligence au-dessus de la force, et non la force au-dessus de l'intelligence.

    Reste que Jean Bédard garde espoir que des jours meilleurs paraîtront pour la planète.

    L'être humain, croit-il, a la capacité de faire des choses qu'il n'aurait pas imaginées. «Il y a des forces qui naissent dans l'obscurité qui sont très grandes».

    En attendant, Jean Bédard travaille déjà à un prochain roman, qui pourrait se passer en Amérique, auprès de grandes figures comme Henry David Thoreau ou Emily Dickinson...

    Comenius ou l'art sacré de l'éducation

    Jean Bédard
    Éditions JC Lattès
    Paris, 2003, 330 pages












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