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Essais québécois - Le prix de l'éthique : donner son 1 %

Louis Cornellier   8 août 2009  Livres
Il y a des livres qui nous harponnent et refusent de nous laisser tranquilles. Sauver une vie, du philosophe australien Peter Singer, est de ceux-là. Depuis que je l'ai lu, je harcèle mon entourage avec les arguments du professeur de Princeton, rendu célèbre il y a une trentaine d'années par son essai La Libération animale, un plaidoyer en faveur de la reconnaissance des droits des animaux.

Singer, fidèle à son habitude, ne prend pas de gants pour interpeller ses lecteurs. «En consacrant votre argent à des dépenses superflues [restaurant, vêtements, cinéma, concert, vacances, nouvelle voiture, décoration de la maison ou voyage sur la Lune] au lieu de le verser à une organisation caritative, leur lance-t-il, est-il possible que vous laissiez mourir un enfant? Et sa réponse est oui.

Il y a actuellement, dans le monde, environ un milliard d'individus vivant dans l'extrême pauvreté. À l'opposé, un milliard d'autres jouissent d'une relative abondance. «La proportion d'individus privés du minimum vital, précise Singer, est plus faible qu'à aucun autre moment de l'histoire récente, et peut-être de l'humanité. Dans le même temps, la proportion d'individus disposant de ressources largement supérieures à leurs besoins n'a jamais été aussi élevée.» En 1960, 20 millions d'enfants pauvres mouraient avant l'âge de cinq ans. En 2007, alors que la population a doublé, 10 millions d'enfants subissent ce triste sort. Nous pouvons donc et devons faire quelque chose.

L'argument moral avancé par Singer contient trois prémisses et une conclusion. 1- Les souffrances causées par l'extrême pauvreté sont déplorables. 2- Si on peut les empêcher sans se nuire gravement, il est déplorable de ne rien faire. 3- En donnant aux organisations caritatives qui combattent l'extrême pauvreté, on peut empêcher ces souffrances. 4- Le fait de ne pas donner est condamnable. Singer insiste: la charité n'est pas un geste moralement optionnel, mais un devoir éthique.

Cet appel à la charité privée n'est pas bien reçu par tous. Nombreux sont ceux — et il m'arrive d'en être — qui souhaiteraient plutôt que cette lutte contre la pauvreté passe par l'aide étatique internationale, quitte à payer plus d'impôts. Singer ne s'oppose pas à cette voie — il suggère quelques pistes pour améliorer ce type d'aide qu'il juge trop peu substantielle et qui est souvent détournée à des fins partisanes —, mais il doute de son efficacité à court terme. «Si vous pensez, écrit-il, qu'il y a peu de chances de parvenir à la révolution que vous souhaitez, adoptez sans tarder une stratégie plus efficace.» La sienne consiste à nous convaincre de faire les «choix financiers personnels qui s'imposent si l'on aspire à mener une vie éthique».

Comment expliquer que l'argument moral, que peu de gens contestent, ne suffise pas à entraîner les dons nécessaires au combat contre l'extrême pauvreté? «Pourquoi, demande Singer, nous détournons-nous des enfants de pays en développement?» Notre «nature humaine», selon lui, nous rendrait plus sensibles à une «victime identifiable» qu'à une «victime statistique» et nous inciterait à «l'esprit de clocher». Les Américains, par exemple, ont donné plus pour les familles des 3000 victimes des attentats du 11-Septembre que pour les centaines de milliers de victimes du tsunami en Asie du Sud-Est. Cette nature expliquerait aussi le phénomène de «la dilution de la responsabilité» — nous faisons moins quand nous ne sommes pas les seuls à pouvoir aider — et notre sens de la justice qui fait en sorte que «notre disposition à aider les pauvres peut se trouver amoindrie si nous jugeons en faire plus que notre part». Pourtant, demande Singer, «le fait que les autres ne fassent pas leur juste part est-il une raison suffisante pour laisser un enfant mourir alors que vous pourriez le sauver aisément»? L'évolution, ajoute-t-il, explique peut-être ces attitudes, mais elle «n'a pas de sens moral» et ne les justifie pas.

Il importe donc, et vite parce que le temps presse en cette matière, de «créer une culture du partage». L'altruisme, écrit Singer, quoi qu'en dise une idée reçue, existe. Il s'agit de le stimuler. Pour ce faire, il faut agir publiquement parce que «nous avons beaucoup plus tendance à faire le bien si nous pensons que d'autres le font aussi». Philosophe utilitariste, Singer néglige les intentions et met l'accent sur les résultats. «Et si, écrit-il, en le claironnant sur les toits, ces gens en encouragent d'autres à les imiter, c'est encore mieux.» Il suggère ensuite le principe du «bon coup de pouce» qui consiste à mettre en place des programmes de dons automatiques en entreprise (chaque employé donne 1 % de son salaire, sauf s'il refuse expressément de participer au programme).

Singer consacre de nombreuses pages de son essai à des exemples concrets d'aide efficace (santé, éducation, infrastructures, microcrédit) fournie par diverses associations caritatives. Malgré les obstacles (corruption, conflits), ça marche. Après une analyse des enquêtes déjà réalisées visant à évaluer le coût d'une vie sauvée — une mesure essentielle de l'efficacité de l'aide —, il conclut à une somme qui se situe entre 200 et 2000 $.

Si les 855 millions d'individus «riches» de la planète (un salaire de plus de 27 500 $ par année) donnaient 200 $ chacun, la lutte contre l'extrême pauvreté pourrait être gagnée. Singer, par souci d'équité, propose plutôt une échelle progressive qui impose un plus fort pourcentage de don aux riches: 1 % pour les premiers 100 000 $ de revenu, 5 % pour la tranche de revenu entre 148 000 et 383 000 $ et 33 % pour la tranche qui excède 10 millions de dollars. Retenons donc, pour la plupart d'entre nous, l'objectif de 1 % de notre revenu (0,4 % suffirait si tous contribuaient), consacré à une aide pour combattre l'extrême pauvreté, comme prix de l'éthique.

«Je ferais montre, conclut Singer en reprenant une formule existentialiste, d'un manque d'authenticité si je prétextais que la nature humaine m'empêche de faire ce que je considère comme juste et que rien ne m'interdit de faire, hormis ma propre volonté.» Je n'ai plus de faux-fuyants; je donnerai, dès cette année, mon 1 %.

***

Sauver une vie

Agir maintenant pour éradiquer la pauvreté

Peter Singer

Traduit de l'anglais par Pascal Loubet

Michel Lafon

Île de la Jatte, 2009, 240 pages
 
 
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