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    Un roi comme sujet

    Le philosophe Hervé Fischer raconte la grande aventure d'art extrême de Denys Ier de L'Anse

    18 juillet 2009 |Stéphane Baillargeon | Livres
    Le philosophe Hervé Fischer revient sur l'histoire macaronique de Denys Ier de L'Anse, roi élu de son village du Saguenay, pour en faire le concentré sidérant d'une très grande aventure d'art extrême et de culture périphérique. Qui a dit que les bouffons ne devaient pas être pris au sérieux?

    On l'avait presque oublié. Il y a un peu plus de douze ans, le 24 juin 1997, le village québécois de L'Anse-Saint-Jean organisait avec faste et pompe les fêtes du couronnement de Denys Tremblay, «roi municipal élu». La curieuse affaire politico-publicitaire était suivie par les médias nationaux et internationaux. Denys Ier de L'Anse allait ensuite proposer de transformer une montagne de son royaume en immense fresque végétale plus ou moins à son effigie. Son règne dura trois ans et se termina en queue de barbotte.

    On l'avait presque oublié. Heureusement, Hervé Fischer vient ranimer la mémoire et stimuler la réflexion avec son livre intitulé Un roi américain (VLB éditeur), tout entier consacré à la mise en perspective sociale, esthétique et critique de cette aventure peu banale. Page après page, la biographie analytique tire des leçons déconcertantes de ce coup fumant tenté et réussi par un personnage plus grand que nature qui savait parfaitement ce qu'il faisait et qui réussit à entraîner des centaines de sujets dans son rêve de transformation de la réalité. Peu d'artistes peuvent en dire autant.

    «Je ne comprenais pas moi-même très bien ce qu'il avait fait et j'ai voulu comprendre, explique Hervé Fischer, interviewé par téléphone cette semaine. Une interprétation simpliste et caricaturale a circulé et je peux dire qu'elle a détruit la force symbolique de ce projet. J'ai donc voulu fouiller. Denys Tremblay m'a donné accès à ses archives, m'a accordé des entrevues et j'ai pu finalement tirer au clair cette affaire.»

    La première surprise vient du sérieux de la formation comme de la démarche de Denys Tremblay. Né à Rivière-du-Moulin, huitième fils d'un industriel, diplômé de l'Université Laval et du Goldsmith College de Londres, docteur de Paris-VIII (avec une thèse sur la sculpture environnementale), il peut aussi revendiquer une enviable carrière d'artiste-performeur (avec son personnage de l'«Illustre inconnu») et de professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi. La campagne en faveur du royaume municipal dirigé par le roi-artiste a pris de l'ampleur après le «déluge du Saguenay», qui a dévasté le village de L'Anse-Saint-Jean. Les manants pragmatiques se cherchaient un moyen d'encourager le tourisme.

    Périphérisme

    Artiste et philosophe lui-même, l'hagiographe ne pouvait pas passer à côté d'un tel sujet royal dans lequel il s'est un peu, beaucoup, passionnément retrouvé lui-même. Hervé Fischer et Denys Tremblay se sont rencontrés en 1980 à Chicoutimi, où le second avait invité le premier à son symposium de sculpture environnementale. Ce fut d'ailleurs le «premier vrai contact» du Français d'origine avec le Québec, où il décidera plus tard de s'installer. Ils se retrouvèrent après une performance de Fischer à Beaubourg sur le thème «L'histoire de l'art est terminée», selon titre d'un de ses essais publiés en 1981. Denys Tremblay l'invita à l'enterrement parisien de cette fabuleuse et agonisante histoire. L'affaire est racontée dans le livre.

    «À mon idée d'en finir avec l'avant-gardisme exacerbé, Denys ajoutait l'idée d'en finir avec le métropolisme, explique Hervé Fischer. J'ai découvert un penseur très éloquent. À la longue, j'ai compris qu'il était emblématique de l'histoire du Québec. J'ai aussi compris que cette histoire du roi municipal n'aurait pas pu naître ailleurs.»

    Oui et non puisque des chapitres complets proposent un inventaire des rois-artistes et des rois-philosophes. Mais bon, la notion de périphérisme occupe le centre de ce dispositif esthétique. Hervé Fischer rappelle que l'art occidental est un autre rouage de la mécanique occidentale dominant le monde. L'esthétique catholique romaine s'est étendue partout dans les Amériques. Il existe un fabuleux baroque mexicain.

    «Le centralisme colonial continue, explique M. Ficher. Il vient de Rome, de Paris, de Londres ou de Francfort. En périphérie, on imite les modèles et on espère aller au Vatican. Le marché de l'art a emboîté le pas, y compris en art contemporain. Un complexe d'infériorité s'est installé à L'Anse-Saint-Jean par rapport à Chicoutimi, à Chicoutimi par rapport à Québec, à Québec par rapport à Montréal, et à Montréal par rapport à Toronto ou New York. On est toujours le centre ou la périphérie d'un autre. Or Denys Tremblay vient dire que ça suffit. Qu'on doit être notre propre centre. Qu'on doit redécouvrir nos racines, les célébrer, retrouver notre identité culturelle sans être aliéné par celle des autres.»

    D'où le côté suranné, archaïque, pour ne pas dire fossilisé du cérémonial entourant Denys Ier et ses chevaliers de Colomb devant le perron de l'église. Ce folklore est parfaitement assumé. «Ce n'est pas vrai qu'il y a un universalisme transidentitaire, dit encore Hervé Fischer. Si on n'adopte pas sa propre culture, on se retrouve dans celle de l'autre, de l'Américain ou du Parisien. Il faut revaloriser le local comme le fait Denys. Il est localiste. Il se réclame même fièrement d'une sorte d'anachronisme. Pour moi aussi c'est très important d'être inscrit dans l'espace de proximité et le temps long, hors du centre et hors des modes.»

    Cet aveu peut étonner venant d'un grand et passionné défenseur du numérique et des arts technologiques, réputés universels et transnationaux. «Après avoir été champion convaincu des arts numériques, j'ai fait mon retour là-dessus, confie-t-il. Mais je défends encore l'idée que le numérique offre un excellent support pour la diversité culturelle.»

    Plastique sociale

    Quand c'est fini, ça recommence. L'auteur Hervé Fischer n'a même pas attendu de terminer le service après publication de son dernier livre pour en commencer un nouveau, qui portera sur l'avenir de l'art. «La crise de l'art est une crise de société. Je vais m'interroger sur ce qui se prépare, sur ce que prophétise l'art.»

    Denys Ier a-t-il ouvert une voie du futur? «Pas nécessairement, même s'il pointe vers une option parmi d'autres, répond Hervé Fischer. Parmi ces différentes options, il y a ce que Joseph Beuys appelait la plastique sociale, cette idée que l'art disparaît en se diluant dans la vie. Mais l'art, c'est aussi une réalité spécifique, un tabernacle où se concentrent les structures de représentation de l'humanité.»

    L'humanité présente autour du vrai de vrai royaume de L'Anse-Saint-Jean n'a pas vraiment réagi à partir de ce noble principe. Assez rapidement, le pauvre Denys Ier a fait l'objet de tirs nourris alors qu'il tentait d'obtenir des subventions pour réaliser sa grande fresque végétale. La radio-poubelle locale ne le ménageait pas. Les taxes devaient payer une partie du projet. Peut-être même que les barons des affaires de la puissante famille Desmarais, présente en son propre fief voisin de Sagar, n'appréciaient pas les frasques de ce bouffon couronné. «Je n'ai pas joué au détective, dit finalement Hervé Fischer. Toujours est-il que Denys s'est fait casser la baraque. Il a échoué. Une conspiration discrète est venue à bout de cette aventure.»

    Et aujourd'hui? «Denys Tremblay est bien et serein. Il est heureux de mon livre. Il a eu des couvertures importantes des médias. On redécouvre un gars très solide et un artiste important qu'on a traité de fou pendant un temps parce qu'on ne le comprenait pas bien...»

    ***

    Un roi américain

    Hervé Fischer

    VLB éditeur

    Montréal, 2009, 220 pages












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