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Essais - Faire la chasse à Lance Armstrong

Selon les auteurs du Sale Tour, s'il fallait que le cyclisme professionnel soit incarné par Armstrong, cela signifierait que l'esprit sportif a définitivement déserté cet univers

Louis Cornellier   4 juillet 2009  Livres
Lance Armstrong lève les bras en signe de victoire lors de sa dernière participation au Tour de France, en 2004.
Photo : Agence Reuters
Lance Armstrong lève les bras en signe de victoire lors de sa dernière participation au Tour de France, en 2004.
«Le héros qui a vaincu le cancer? Eh bien, c'est lui, le cancer de ce sport. Pendant deux ans, ce sport a connu une rémission. Et maintenant, le cancer est de retour.» Ainsi s'exprimait Paul Kimmage, ex-coureur cycliste irlandais, lorsqu'il a appris, l'automne dernier, que Lance Armstrong souhaitait effectuer un retour à la compétition.

Dégoûté par la culture du dopage qui régnait dans le cyclisme des années 1980, Kimmage, un coureur «propre», avait mis fin à sa carrière et signé, en 1990, Rough Ride, dans lequel il racontait, en la transposant, son histoire. Chroniqueur sportif pour le Sunday Times, il a couvert les éditions 2007 et 2008 du Tour de France, en suivant des équipes réputées pour leur honnêteté. Le retour d'Armstrong, selon lui, est une catastrophe pour cette épreuve et ce sport.

Les journalistes sportifs Pierre Ballester et David Walsh, qui rapportent les propos de Kimmage, partagent pleinement ce point de vue. Depuis la parution de L.A. Confidentiel, en 2004, une enquête journalistique minutieuse et fascinante, ils pourchassent le septuple vainqueur du Tour sans défaillir. En 2006, dans L.A. Officiel, ils présentaient les témoignages entendus lors de la procédure d'arbitrage du litige opposant Armstrong à SCA Promotions, une compagnie d'assurances qui refusait de verser des primes au coureur en invoquant son dopage.

Dans Le Sale Tour, leur troisième enquête sur le même sujet, dont la parution, au Québec, coïncide avec le départ du Tour qui a lieu aujourd'hui même, Ballester et Walsh proposent une synthèse de leurs recherches à ce jour et ajoutent quelques éléments au dossier. Pourquoi, demanderont certains, s'acharner sur Armstrong et pas sur les autres? Dans Tempêtes sur le Tour, un ouvrage paru l'an dernier, Ballester présentait des statistiques accablantes pour tout le cyclisme professionnel: depuis 1968, 85 % des vainqueurs du Tour auraient enfreint les règles antidopage au moins une fois dans leur carrière, ce qui serait aussi le cas de 72 % de ceux qui sont montés sur le podium et de 60 % de ceux qui se sont classés parmi les dix premiers.

Un héros intouchable

Pourquoi plus particulièrement Armstrong, alors? Parce que son parcours atypique — un ex-cancéreux devenu le plus grand champion d'une des épreuves les plus exigeantes du monde du sport — en a fait un héros intouchable, malgré un comportement totalement répréhensible, selon les auteurs. Aussi, s'il fallait que le cyclisme professionnel soit incarné par Armstrong, cela signifierait que l'esprit sportif a définitivement déserté cet univers.

Dans un premier chapitre judicieusement intitulé «Piqûre de rappel», Ballester et Walsh font le bilan de leurs recherches. Armstrong, écrivent-ils, a subi deux contrôles de dopage positifs en 1999 (aux corticoïdes et à l'EPO). Dans le litige opposant le cycliste à SCA Promotions, trois témoins, dont deux sous serment, ont déclaré l'avoir entendu avouer, à un médecin qui le soignait pour son cancer du testicule en 1996, qu'il avait fait usage de produits dopants. Emma O'Reilly, son ex-masseuse au sein de l'équipe US Postal, a raconté des anecdotes incriminantes à ce sujet. Quatre éminents cancérologues, consultés par les journalistes, ont conclu que «les exploits d'Armstrong n'étaient pas autrement explicables que par le recours au dopage».

Armstrong, il faut le rappeler, continue de nier catégoriquement ces faits et allégations et aurait cherché à faire taire ses détracteurs en usant de deux méthodes: des procès, qui finissent toujours par des arrangements financiers et confidentiels à l'amiable, et des «pressions appuyées», c'est-à-dire de l'intimidation. L'ex-champion Greg LeMond, notamment, en aurait été victime. Ballester, Walsh et Kimmage avancent aussi qu'Armstrong aurait fait preuve d'une inquiétante agressivité à l'égard des coureurs qui dénoncent le dopage — il aurait intimidé le Français Christophe Bassons et l'Américain Jonathan Vaughters lors d'épreuves du Tour — et d'une douteuse compassion à l'endroit des dopés sans scrupules (Basso et Landis).

Lors de l'annonce de son retour, en septembre 2008, le sulfureux champion s'est engagé à respecter un programme antidopage personnalisé, sous la supervision publique du docteur Don Catlin, une sommité en la matière. Promesse non tenue. Questionné par Ballester et Walsh, le chercheur a accepté de répondre à toutes leurs questions, sauf celles concernant le cas Armstrong. Invité par Pierre Bordry, président de l'Agence française de lutte contre le dopage, à refaire une analyse des échantillons urinaires de 1999 incriminés afin de se disculper, le champion a refusé.

Une affaire lucrative

Armstrong, pour justifier son retour, évoque sa «mission»: sensibiliser les gens à la cause contre le cancer. «Tout ça, c'est des conneries, lance un Kimmage dépité. Ce n'est ni plus ni moins qu'une vengeance personnelle. C'est une question d'ego. Le seul truc qui intéresse Lance Armstrong, c'est Lance Armstrong. [...] il ne peut pas supporter l'idée que, aujourd'hui, des coureurs propres sont sur le point d'effacer sa légende et de la renvoyer directement au fond des toilettes de l'histoire, avec toute la merde qu'il a fait endurer à ce sport...» Ballester et Walsh, sans nier que des fonds importants ont été amassés par la Fondation Lance Armstrong et ont servi à la lutte contre le cancer, soulignent néanmoins que l'affaire s'avère très lucrative pour le champion (une conférence par semaine à 200 000 $), qu'elle lui sert de tremplin pour une future carrière politique et ne brille pas par son efficacité, selon les organismes de contrôle des oeuvres de charité.

C'est vers cet homme, protégé depuis le début par une Union cycliste internationale plus versée dans le business que dans le sport, selon Ballester et Walsh, que se tourneront presque tous les regards sportifs de la planète à partir d'aujourd'hui. Pour lui, c'est une victoire. Pour ceux qui croient encore, parce qu'il le faut, à l'esprit sportif, c'est un crève-coeur.

***

louisco@sympatico.ca

***

Le sale Tour

Pierre Ballester et David Walsh

Seuil

Paris, 2009, 252 pages

(En librairie le 7 juillet)
 
 
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