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Prendre le large avec Pierre Gobeil

Le Jardin de Peter Pan, un roman mûr et déstabilisant de Pierre Gobeil

Danielle Laurin   4 juillet 2009  Livres
On ne sait pas comment prendre ce petit livre dense, au phrasé ample, où tout semble incertain. On est dans le flou, dans la brume. Étrange. Très étrange, Le Jardin de Peter Pan. On dirait que le non-dit est aussi, sinon plus important que ce qui est écrit. On dirait que le sens glisse tout le temps. Et que ça ne peut pas être autrement.

On sent que c'est un livre mûr, un livre mûri longtemps. Mais on sent aussi que c'est fragile. Que c'est fébrile. Qu'il y a derrière tout ça un désir de tout embrasser malgré la conscience que c'est de l'ordre de l'impossible.

C'est ce qu'on appelle, au-delà du cliché, un livre habité. Porté. Emporté. Un livre avec une vraie voix dedans. Celle de Pierre Gobeil, mi-cinquantaine, auteur de plusieurs romans dont Dessins et cartes du territoire, Grand Prix du livre de Montréal 1993.

On est dans la tête d'un homme, tout du long. On est dans son passé. Qu'il tente de rattraper. On est avec lui, dans son pick-up, quand il débarque aux îles de la Madeleine, avec une pensée pour son enfant et sa femme, restés à Montréal.

Il avait besoin de prendre le large. De se retrouver. De retourner, seul, à l'ancienne conserverie de poissons acquise il y a dix ans, rénovée au fil des saisons, toujours en chantier. Et pleine de souvenirs.

Une image du bonheur le poursuit, qu'il ne sait plus comment attraper, arrêter dans le temps. C'est la fuite en avant. Le sentiment que la vie lui échappe, que le monde lui échappe, qu'il ne sait plus qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il cherche.

L'enfant. L'enfant a tout changé dans sa vie. Ça ne va pas de soi pour lui, être père. Il voudrait retrouver sa vie d'avant. D'avant les couches sales à répétition, les bains du soir, les nuits sans sommeil, etc. Il est dans le désenchantement.

Et puis il y a l'écriture. Il ne sait plus par quel bout la prendre. Ne sait plus s'il a envie de continuer à faire ça, écrire. Pour qui, pourquoi? Il pèse le pour et le contre.

On parle ici d'un écrivain qui a fait ça toute sa vie. Qui n'a fait que ça, ne sait faire que ça. Qui est devenu célèbre, et riche, grâce à son écriture.

«Jusque-là, se dit-il, j'avais été heureux là-dedans parce que là, croyais-je encore après toutes ces années, pouvait être ma place et que malgré les difficultés rencontrées, il n'y avait que cela qui comptait sur cette terre: tenter d'être à sa place.»

Il est sur un bateau, avec des pêcheurs de homards, il les côtoie depuis des années, il les observe, les envie. «Bien sûr, une place, un vrai travail comme chacun s'y adonne toute sa vie, pensais-je en appâtant les cages du mieux que je pouvais, c'était une chose à laquelle j'avais toujours échappé, et parfois je me mettais à imaginer que c'était essentiel à toute existence humaine, ça, un rôle à jouer, et que de n'avoir jamais fait l'expérience de ce que c'était un vrai métier me manquait...»

Mais il n'est pas dupe pour autant. Il sait bien que même après dix ans de séjours prolongés aux Îles, il reste encore et toujours un étranger. Il sait bien que ses repères à lui ne sont pas les mêmes que ceux des Îliens, les vrais, ceux qui sont nés là.

Il réfléchit: «À n'en pas douter, la vie des pêcheurs était belle; avec chaque percée de soleil, on voyait sauter des poissons. Mais est-ce qu'on pouvait vivre ainsi lorsqu'on n'était pas né ici? Il n'y aurait sans doute jamais de réponse.»

Il y a dans Le Jardin de Peter Pan mille et une remises en question. Un questionnement existentiel profond. Qui se déploie dans le mouvement, dans le paysage, dans les échanges entre les personnages.

Il y a aussi toutes sortes d'observations sur ce qui fait la spécificité des îles de la Madeleine et de ses habitants. Spécificité que le narrateur voudrait bien saisir dans son essence, parvenir à traduire le plus justement possible avec ses mots.

Il y a toutes sortes de considérations sur le temps. Le temps qui passe autrement aux Îles. Le temps suspendu. Le temps perdu. Et il y a le vent, les dunes, la mer, les nuages, les étoiles des Îles.

Il y a le moratoire sur la pêche à la morue, qui enrage les pêcheurs. Et celui sur le homard qui leur pend au bout du nez. Il y a l'île d'Entry, avec ses carcasses de chars rouillées, ses jeunes gens édentés, ses Anglos sans permis de conduire.

Il y a Maurice, qui a consacré sa vie «à l'intégration des Anglais au reste de la communauté», et qui a échoué. Il y a l'Indienne énigmatique au teint cuivré. Il y a des suicides, des maisons incendiées.

Il y a de l'intensité. De la dureté. De la beauté. Il y a, dans ce livre-là, une façon de s'approprier un lieu tout en restant étranger à celui-ci. Il y a le décalage, constant, entre le lieu où l'on est et le lieu d'où on vient, entre soi et les autres, entre soi et soi.

Et c'est ce décalage, je crois, qui donne son flou au récit. Qui brouille les repères. Comme si, dans la forme même, dans l'écriture même, quelque chose se jouait à notre insu. Déstabilisant, oui. Mais c'est aussi ce qui fait la force du Jardin de Peter Pan.

***

Le jardin de Peter Pan

Pierre Gobeil

Triptyque

Montréal, 2009, 100 pages
 
 
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