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Essais Québécois - Pierre Falardeau et son Elvis

Louis Cornellier   27 juin 2009  Livres
Avec son oeuvre du pamphlétaire sur l’aliénation québécoise, le cinéaste Pierre Falardeau voulait conscientiser ses compatriotes. A-t-il réussi? «Peut-être que ça passe à côté parce que les gens sont incapables de décoder ça», admet-il.
Photo : Pascal Ratthé
Avec son oeuvre du pamphlétaire sur l’aliénation québécoise, le cinéaste Pierre Falardeau voulait conscientiser ses compatriotes. A-t-il réussi? «Peut-être que ça passe à côté parce que les gens sont incapables de décoder ça», admet-il.
Dans un recueil d'entretiens, le cinéaste et polémiste Pierre Falardeau revient sur son personnage d'Elvis Gratton, dont la création avait pour but, rappelle-t-il, de faire réfléchir en utilisant l'arme du rire.

Chaque fois que je traite de Pierre Falardeau dans cette chronique, je reçois des courriels enflammés. Certains me félicitent d'accorder de l'importance à ce pamphlétaire régulièrement maltraité par une certaine presse, alors que d'autres, plus nombreux, me blâment pour ma complaisance à l'égard de ce vulgaire personnage, enclin aux dérapages. Des souverainistes, d'ailleurs, se rangent souvent dans le groupe des détracteurs. Falardeau, m'écrivent-ils, avec ses outrances, nuirait à la cause.

Il est vrai que l'indépendantisme radical du cinéaste, inspiré par la théorie de la décolonisation des années 1960, manque de nuances et cultive une hargne qui l'enferme dans le manichéisme. Alors que la plupart des souverainistes trouvent l'expérience canadienne nuisible au plein développement du Québec et souhaitent en convaincre une majorité de Québécois par la discussion démocratique, Falardeau y voit une guerre de tranchées qui appelle une attitude de guérillero politique. Selon lui, il y a les bons — les indépendantistes —, les méchants — les fédéralistes irrécupérables — et les mous, indifférents par aliénation. Falardeau ne discute pas; il se bat. Cette approche n'est pas la mienne. Je crois aux vertus du débat, à l'éthique de la discussion, et je pense que c'est là la seule voie valable et efficace pour aboutir à la souveraineté. La légitimité est notre seule force. Falardeau, lui, trouve ça naïf. L'autre bord, clame-t-il, et les événements lui donnent parfois raison, n'a pas ces scrupules.

La valeur d'un travail

Ce désaccord ne m'empêche pas de reconnaître la valeur du travail de l'artiste et les vertus décapantes de l'oeuvre du pamphlétaire. J'ai toujours tenu son Elvis Gratton: le King des Kings (1985) pour un grand film québécois.

Îuvre-culte qui a beaucoup fait rire, cette première mouture du «gros cave» a eu deux suites, froidement accueillies. L'écrivain René Boulanger trouvait dommage que ce «phénomène culturel» ait été traité avec légèreté et mépris par une certaine critique et n'ait pas été l'objet d'une exégèse en règle. C'est ce qu'il se propose de corriger dans Le Monde selon Elvis Gratton, un ouvrage d'entretiens réalisés avec Falardeau en 2008.

L'idée de donner la parole au cinéaste à partir de son oeuvre la plus célèbre est intéressante. Boulanger, toutefois, n'était peut-être pas le mieux placé pour ce faire. Se présentant comme «un vendu total» à l'oeuvre de Falardeau, il fait preuve d'une totale complaisance à l'endroit de ce dernier et ne brille pas par sa subtilité. Quand il affirme, par exemple, dans un accès de populisme, «que le monde ordinaire, ils ont [sic] bien compris» le sens de Gratton qui échappait pourtant aux intellectuels, Falardeau se sent même obligé de le reprendre. «C'est ça qui est plate, corrige-t-il. C'est pas le monde ordinaire contre les critiques. Il y a du monde partout qui ont [sic] rien compris.» Il faut toutefois reconnaître à Boulanger le mérite de connaître l'oeuvre, même si c'est à titre de «fan fini».

Rire et penser

Cet ouvrage donne l'occasion à Falardeau de rappeler quelques évidences, parfois oubliées, au sujet de sa série sur Gratton. L'objectif, dit-il, était de «faire rire pour faire penser». Tout à son combat contre la colonisation du Québec, le cinéaste affirme que, en faisant Gratton, il voulait «poursuivre la job du RIN, de Miron, mais autrement», c'est-à-dire dans un registre populaire.

Il s'agissait, en quelque sorte, d'illustrer l'aliénation québécoise (la fascination pour l'anglais, le mépris de notre culture au profit de la culture américaine de consommation, l'aveuglement devant la propagande fédéraliste, la confusion entre une technologie abrutissante et le progrès, l'acquiescement à notre infériorisation économique et le sauve-qui-peut individualiste qui s'ensuit, le ressentiment du pauvre tourné contre de mauvaises cibles, comme les immigrants et les «bs») à diverses étapes de son développement.

Le premier Gratton expose la bêtise de la petite bourgeoisie de banlieue. Le second, en 1999, brocarde le jet-set québécois — façon Céline ou Cirque du Soleil — pour qui le «think big» justifie toutes les désertions. Le troisième, en 2004, s'attaque avec force bouillons de merde au système propagandiste fédéral.

Prendre conscience

Falardeau voulait conscientiser ses compatriotes. A-t-il réussi? «Peut-être que ça passe à côté parce que les gens sont incapables de décoder ça», admet-il.

Boulanger, comme pour montrer que son idole n'a pas que des jurons, mais aussi une solide culture cinématographique, insiste sur les grandes inspirations de Falardeau, c'est-à-dire Pasolini, Tati, Chaplin et Solanas. Le cinéaste reconnaît ces filiations, mais se réfère encore plus souvent à Miron, à Pierre Perrault et à Gilles Groulx. Vive le comique, donc, mais pas juste pour rire. La réflexion sur la valeur du comique populaire, qui ne craint pas la grossièreté, est un des moments forts de ces entretiens. Boulanger en profite pour lier l'oeuvre de Falardeau à l'esprit de Rabelais — souvent obscène et pourtant porté aux nues — et le cinéaste, pour saluer le talent de Julien Poulain et déplorer le mépris qui frappe les films comiques. Les deux compères, toutefois, errent en suggérant que tout humour inquiétant — Dieudonné et Macleod, donnent-ils comme exemples — est sain. «Lui, lance Falardeau en parlant du deuxième, les accommodements raisonnables puis toutes ces câlices d'affaires-là, y a ça dans l'cul.» Elvis Gratton aussi, faut-il le rappeler, et ce n'est pas par conviction républicaine, mais par bêtise populiste.

Boulanger, comme pour montrer que son idole n'a pas que des jurons, mais aussi une solide culture cinématographique, insiste sur les grandes inspirations de Falardeau, c'est-à-dire Pasolini, Tati, Chaplin et Solanas. Le cinéaste reconnaît ces filiations, mais se réfère encore plus souvent à Miron, à Pierre Perrault et à Gilles Groulx. Vive le comique, donc, mais pas juste pour rire. La réflexion sur la valeur du comique populaire, qui ne craint pas la grossièreté, est un des moments forts de ces entretiens. Boulanger en profite pour lier l'oeuvre de Falardeau à l'esprit de Rabelais — souvent obscène et pourtant porté aux nues — et le cinéaste, pour saluer le talent de Julien Poulain et déplorer le mépris qui frappe les films comiques. Les deux compères, toutefois, errent en suggérant que tout humour inquiétant — Dieudonné et Macleod, donnent-ils comme exemples — est sain. «Lui, lance Falardeau en parlant du deuxième, les accommodements raisonnables puis toutes ces câlices d'affaires-là, y a ça dans l'cul.» Elvis Gratton aussi, faut-il le rappeler, et ce n'est pas par conviction républicaine, mais par bêtise populiste.

La culture, selon Falardeau, doit incarner un parti pris, une fidélité à soi-même, donner du sens à la vie. C'est la raison pour laquelle le pamphlétaire rage encore une fois contre la culture de divertissement — «Pierre Lapointe, c'est en français, mais c'est comme rien» — ou, pire encore, de la défection. «C'est comme si on se fabriquait notre propre culture américaine, pour consommation locale», lance-t-il au sujet de Pascale Picard et des cinéastes québécois qui tournent en anglais.

Le Falardeau brouillon (la transcription de ces entretiens aurait dû être révisée), manichéen, pessimiste et inutilement provocateur (on ne fera pas la souveraineté en lançant des bouteilles de bière pleines de peinture sur les symboles fédéraux) m'énerve. L'artiste fidèle, qui préfère le titre de vulgarisateur à celui d'esthète et qui se met franchement en jeu sans défaillir, force le respect.

**

louisco@sympatico.ca

****

Le monde selon Elvis Gratton

René Boulanger et Pierre Falardeau

Les Éditions du Québécois






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