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Essais québécois - La plomberie fédéraliste de Mario Polèse

Louis Cornellier   20 juin 2009  Livres
Quand le monde regarde à l’ONU, le Québec, pour le moment, fondu dans le Canada, n’est pas là. Souverain, il y sera.
Photo : Agence Reuters
Quand le monde regarde à l’ONU, le Québec, pour le moment, fondu dans le Canada, n’est pas là. Souverain, il y sera.
Québécois d'adoption aux origines new-yorkaises et viennoises, Mario Polèse est détenteur d'un doctorat en planification urbaine et régionale de l'Université de Pennsylvanie. Il doit à son père francophile sa passion du Québec. Militant souverainiste pendant plusieurs années, il a récemment changé d'idée. Dans Serions-nous plus libres au lendemain d'un OUI?, publié par une maison de Power Corporation, il tente d'expliquer les raisons de sa conversion au fédéralisme.

Sa perspective est originale. Il part «de l'idée d'une souveraineté qui se ferait dans l'ordre, sans violence et sans catastrophe économique». Le Québec, affirme-t-il, «ne se transformera pas en pays du Tiers-Monde». Polèse se demande plutôt si le Québec y gagnera en liberté. En cas de souveraineté, en effet, le lien fédéral actuel sera remplacé par un «traité international qui lierait désormais le Québec et le Canada». Et à l'issue de ce processus de négociation, écrit Polèse, le Québec pourrait se retrouver «avec un cadre juridique — un traité — tout aussi contraignant que la Constitution canadienne».

Le chercheur à l'INRS-Urbanisation, culture et société établit d'abord son point de vue général. Le Québec qu'il a découvert, vers 1960, «était encore une société semi-coloniale». Il croyait donc, alors, en la nécessité de la souveraineté. Or, trente ans plus tard, il constate que «le Québec a connu un renversement de situation, sans équivalent dans l'histoire moderne». La langue française n'y serait plus menacée et l'écart social entre francophones et anglophones aurait disparu. Aussi, comme cette «révolution» a pu se réaliser dans le cadre fédéral, Polèse ne voit plus la nécessité d'en sortir. Selon lui, l'idée de souveraineté souffre aujourd'hui d'une idéalisation malsaine, sans rapport avec les gains réels qu'elle permettrait d'obtenir.

La plomberie

Pour nous en convaincre, Polèse se propose de jouer «le rôle du plombier», c'est-à-dire d'exposer le processus de négociation bien réel, terre-à-terre, qui suivrait un OUI à la souveraineté. «La grande majorité des Québécois, établit-il, souhaite conserver l'espace "libre" commun que nous partageons avec le Canada [...].» Il faudra donc, pour cela, négocier un traité, qui inclurait notamment les quatre libertés de circulation: biens, services, personnes et capitaux.

Cette démarche, qui est une évidence pour tous, semble fatiguer Polèse. Les droits actuels de circuler et de commercer librement partout au Canada devront être renégociés. Et alors? répliqueront avec raison les souverainistes. L'essayiste, pour montrer que la chose n'est pas si simple, en rajoute. Le droit à la libre circulation, écrit-il, «est-il vraiment complet, dans le contexte Canada-Québec, sans être assorti de droits linguistiques, dont au premier rang l'accès à l'école française (ou anglaise)»?

Un Québec souverain, en d'autres termes, devrait permettre à un Canadien anglais, qui s'installe temporairement ici, l'accès à l'école anglaise. C'est, disons-le clairement, n'importe quoi. Le droit de circuler librement dans un autre pays que le nôtre ne s'accompagne pas du droit d'imposer ses droits nationaux à cet autre pays.

Polèse n'a pas tort d'affirmer qu'un traité Québec-Canada nécessitera des discussions complexes sur une foule de sujets délicats (partage de la dette, institutions communes, gestion des régions frontalières) et n'augmenterait pas grandement la marge de manoeuvre d'un Québec souverain en matière de politique monétaire et commerciale (s'il conserve la monnaie canadienne), mais ses tentatives de démontrer que la souveraineté pourrait nuire au statut du français et n'apporterait presque rien au Québec en matière de représentation internationale tournent vite en foirades.

Le Québec, suggère Polèse, continuera à faire partie de l'OTAN, aura une politique étrangère et une politique de coopération internationale semblables à celles du Canada. Et alors? répliqueront encore les souverainistes. Ces politiques seront les siennes, librement choisies. Serions-nous plus présents dans le monde que nous ne le sommes déjà? Mais bien sûr que si, puisque, actuellement, nous n'y sommes pas comme Québécois! Quand le monde regarde (à l'ONU, aux Olympiques, partout sur la scène internationale), le Québec, pour le moment, fondu dans le Canada, n'est pas là. Souverain, il y sera. On peut considérer que cette reconnaissance ne serait que symbolique, mais c'est une erreur. «Le regard, la reconnaissance de l'autre contribuent décisivement à la définition de mon identité, explique le philosophe Patrick Savidan dans Le Multiculturalisme (PUF, 2009). Cela signifie qu'il n'y a pas d'abord une identité et que se pose, ensuite, le problème de la reconnaissance ou non de cette identité, mais que la reconnaissance intervient dans la définition même de cette identité au sens où elle "réalise" cette identité.»

Polèse, enfin, s'inquiète du sort des minorités linguistiques. La souveraineté, écrit-il, fera perdre aux Québécois «tout droit d'intervention au Canada en matière linguistique». C'est vrai, mais qu'y perd-on vraiment? Dans une logique bizarre, Polèse affirme qu'on se retrouvera avec «un Québec qui continuera à respecter la langue anglaise [et] un Canada où le français aura disparu ou sera en voie de disparition». Drôle d'argument fédéraliste que celui qui souligne ainsi les vertus démocratiques d'un Québec souverain pour les opposer au non-respect de la minorité francophone qui s'ensuivra au Canada. Contrairement à ce qu'affirme Polèse, de même, avancer que le Québec souverain sera plus français ne signifie aucunement que la minorité anglophone y perdra des droits. Cela signifie seulement que le Québec ne sera anglais que proportionnellement au poids de sa minorité historique.

Faire la souveraineté et négocier un traité international avec le Canada seront certes des processus complexes et parfois frustrants, mais c'est là le prix de la liberté. Les arguments de plombier de Polèse ne parviennent pas à convaincre du contraire. Cette souveraineté, cela dit, constitue-t-elle la seule voie d'accomplissement pour la nation québécoise? Polèse croit que non et voit un danger de démobilisation collective à présenter les choses ainsi. Les souverainistes, eux, ne reconnaissent pas d'autres issues favorables pour le Québec. Le vrai débat est là. Pas dans la plomberie.

***

louisco@sympatico.ca

***

Serions-nous plus libres au lendemain d'un Oui?

Mario Polèse

Voix parallèles

Montréal, 2009, 208 pages
 
 
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