S.O.S. détresse
Ça commence par une comptine: «Coccinelle, coccinelle, / Rentre vite chez toi; / Ta maison est en feu, / Tes enfants sont partis.» Une comptine que l'héroïne juge stupide mais qu'elle ne peut s'empêcher d'avoir en tête.
Tout est là, dès le début, dans Ta maison est en feu. La peur, l'inquiétude quasi maladive de cette mère qu'il arrive quelque chose à l'un de ses quatre enfants. La peur de ne pas être à la hauteur, l'impression d'être une mauvaise mère. Et, par-dessus tout, le déchirement intérieur.
Du Margaret Laurence tout craché, quoi! Ironie, autodérision. Non-dits, contradictions. Lutte ininterrompue, débat continuel entre soi et soi. Entre la personne qu'on rêve d'être et celle qu'on est vraiment. Celle qu'on aurait voulu devenir et celle qu'on est devenue. Désillusion par rapport à soi-même, mais par rapport aux autres aussi, à la vie.
Et puis colère, rage intérieure. Le trop-plein menace à tout bout de champ d'exploser. L'ailleurs appelle, l'ailleurs excite les sens. Désir de s'évader, désir d'aventure, désir sexuel exacerbé.
Un cynisme continuel, pour masquer le désespoir profond, la détresse inavouable: Margaret Laurence, auteure phare du Canada morte il y a 22 ans et qu'on redécouvre depuis peu ici grâce à la réédition en français de ses romans, était un as là-dedans.
Déjà, dans L'Ange de pierre, où elle mettait en scène une dame de 90 ans, acariâtre, grincheuse à l'excès, c'est la blessure intérieure de la vieille qui ressortait. Et sa grande solitude, son angoisse devant la mort, alors que défilait sous ses yeux sa vie gâchée. Il y avait cette petite voix intérieure, cassante, cassée. Cette façon de se dire à soi-même: je sais que je suis terrible, je ne suis pas endurable, mais je ne sais pas comment agir autrement.
Dans Une divine plaisanterie, ensuite, il y avait cette femme, célibataire à 34 ans, vampirisée par sa maman. Rachel. Rachel Cameron. Avide de liberté, de sexe, mais pleine de rêves inassouvis. Meurtrie jusqu'à l'os.
C'est sa soeur, Stacey, qu'on retrouve dans Ma maison est en feu. Troisième portrait de femme. Troisième roman du cycle de Manawaka, où l'auteure, née en 1926 à Neepawa au Manitoba, transpose certains éléments de sa vie dans une petite ville imaginaire inspirée de celle où elle a grandi.
Tandis que Rachel est demeurée à Manawaka, où elle enseigne, Stacey, elle, vit dans la région de Vancouver. Pourtant: «J'ai toujours l'impression que les gens vont se dire qu'il est évident que je viens d'une petite ville», se dit-elle.
Complexée, mal dans sa peau, elle s'occupe à temps plein de la maison, de ses quatre enfants turbulents. Son mari, taciturne à l'extrême, refermé sur lui-même, est très pris par son job de vendeur d'encyclopédies puis de vitamines. Stacey en a plein les bras, plein le dos. Et carbure au gin-tonic.
«Que reste-t-il de moi? Où me suis-je perdue?», se demande Stacey. Qui n'a pas encore 40 ans. Qui se trouve laide et grosse. Qui envie son amie sans enfant mince comme un fil, toujours bien vêtue — mais suicidaire. Stacey qui, encore une fois, le soir venant, attend son mari. Son mari qui, encore une fois, va rentrer tard, exténué.
À quoi elle pense, vous croyez, en attendant son homme dans les vapeurs de l'alcool? «Je pense à tous les hommes avec qui je ne ferai jamais l'amour et je le regrette comme si ma propre mort
approchait.»
Il y a des jours où le vase déborde. Des jours où elle n'en peut plus, ne se contient plus. Quand ses deux gars n'en finissent plus de se bagarrer, par exemple. Et qu'elle les prend par les épaules, les jette par terre de toutes ses forces.
L'affolement. L'affolement devant ce qu'elle vient de faire: «Et si un jour j'en frappe un trop fort, sans le vouloir? Est-ce que je suis un monstre? Ils me nourrissent et en même temps ils me dévorent. Dieu, comment puis-je arranger les choses comme s'il ne s'était rien passé? Pas de réponse.»
Toujours d'actualité
Femme au bord de la crise de nerfs. Qui se remet constamment en question. C'est la toile de fond du roman. Un roman paru il y a 40 ans, mais qui n'a pas pris une ride.
Oh, le contexte, comme tel, est bien sûr un peu daté. Et la condition féminine a fait du chemin depuis. Mais les enjeux profonds du récit, les questions posées, demeurent toujours d'actualité.
Surtout: le ton, le style, le souffle de Ta maison est en feu sont d'une formidable modernité. La voix décalée de l'héroïne est tellement forte, puissante. Le dialogue qu'elle entretient avec elle-même et parfois avec Dieu (qu'elle engueule comme du poisson pourri) donne une ampleur extraordinaire au roman.
Et puis, on se demande constamment: que va-t-elle faire, maintenant, Stacey? Va-t-elle aller jusqu'au bout? Au bout de ses désirs? De sa colère? De son désespoir? On est aux aguets.
Comme l'indique dans la préface de l'ouvrage l'écrivaine québécoise Lise Tremblay — dont les romans ont d'ailleurs une certaine parenté de thèmes (solitude, détresse, non-dits...) et de ton (ironie) avec ceux de l'auteure canadienne: «Ta maison est en feu nous captive, et c'est ça le miracle de Margaret Laurence: avoir fait de la vie de Stacey un thriller qu'on a du mal à quitter. Un thriller digne des plus grands romans policiers parce que son sens de la vie qu'elle transpose dans ses romans est si fort qu'il n'y a plus de distance entre Stacey et nous. Nous sommes Stacey.»
À surveiller: la parution, en octobre prochain, d'un recueil de nouvelles de Margaret Laurence: Un oiseau dans la maison. Et, à venir, probablement en 2010, la correspondance de l'écrivaine, notamment avec Gabrielle Roy.
***
Ta maison est en feu
Margaret Laurence
Traduit par Florence Lévy-Paoloni
Alto/Nota Bene
Québec, 2009, 440 pages
Tout est là, dès le début, dans Ta maison est en feu. La peur, l'inquiétude quasi maladive de cette mère qu'il arrive quelque chose à l'un de ses quatre enfants. La peur de ne pas être à la hauteur, l'impression d'être une mauvaise mère. Et, par-dessus tout, le déchirement intérieur.
Du Margaret Laurence tout craché, quoi! Ironie, autodérision. Non-dits, contradictions. Lutte ininterrompue, débat continuel entre soi et soi. Entre la personne qu'on rêve d'être et celle qu'on est vraiment. Celle qu'on aurait voulu devenir et celle qu'on est devenue. Désillusion par rapport à soi-même, mais par rapport aux autres aussi, à la vie.
Et puis colère, rage intérieure. Le trop-plein menace à tout bout de champ d'exploser. L'ailleurs appelle, l'ailleurs excite les sens. Désir de s'évader, désir d'aventure, désir sexuel exacerbé.
Un cynisme continuel, pour masquer le désespoir profond, la détresse inavouable: Margaret Laurence, auteure phare du Canada morte il y a 22 ans et qu'on redécouvre depuis peu ici grâce à la réédition en français de ses romans, était un as là-dedans.
Déjà, dans L'Ange de pierre, où elle mettait en scène une dame de 90 ans, acariâtre, grincheuse à l'excès, c'est la blessure intérieure de la vieille qui ressortait. Et sa grande solitude, son angoisse devant la mort, alors que défilait sous ses yeux sa vie gâchée. Il y avait cette petite voix intérieure, cassante, cassée. Cette façon de se dire à soi-même: je sais que je suis terrible, je ne suis pas endurable, mais je ne sais pas comment agir autrement.
Dans Une divine plaisanterie, ensuite, il y avait cette femme, célibataire à 34 ans, vampirisée par sa maman. Rachel. Rachel Cameron. Avide de liberté, de sexe, mais pleine de rêves inassouvis. Meurtrie jusqu'à l'os.
C'est sa soeur, Stacey, qu'on retrouve dans Ma maison est en feu. Troisième portrait de femme. Troisième roman du cycle de Manawaka, où l'auteure, née en 1926 à Neepawa au Manitoba, transpose certains éléments de sa vie dans une petite ville imaginaire inspirée de celle où elle a grandi.
Tandis que Rachel est demeurée à Manawaka, où elle enseigne, Stacey, elle, vit dans la région de Vancouver. Pourtant: «J'ai toujours l'impression que les gens vont se dire qu'il est évident que je viens d'une petite ville», se dit-elle.
Complexée, mal dans sa peau, elle s'occupe à temps plein de la maison, de ses quatre enfants turbulents. Son mari, taciturne à l'extrême, refermé sur lui-même, est très pris par son job de vendeur d'encyclopédies puis de vitamines. Stacey en a plein les bras, plein le dos. Et carbure au gin-tonic.
«Que reste-t-il de moi? Où me suis-je perdue?», se demande Stacey. Qui n'a pas encore 40 ans. Qui se trouve laide et grosse. Qui envie son amie sans enfant mince comme un fil, toujours bien vêtue — mais suicidaire. Stacey qui, encore une fois, le soir venant, attend son mari. Son mari qui, encore une fois, va rentrer tard, exténué.
À quoi elle pense, vous croyez, en attendant son homme dans les vapeurs de l'alcool? «Je pense à tous les hommes avec qui je ne ferai jamais l'amour et je le regrette comme si ma propre mort
approchait.»
Il y a des jours où le vase déborde. Des jours où elle n'en peut plus, ne se contient plus. Quand ses deux gars n'en finissent plus de se bagarrer, par exemple. Et qu'elle les prend par les épaules, les jette par terre de toutes ses forces.
L'affolement. L'affolement devant ce qu'elle vient de faire: «Et si un jour j'en frappe un trop fort, sans le vouloir? Est-ce que je suis un monstre? Ils me nourrissent et en même temps ils me dévorent. Dieu, comment puis-je arranger les choses comme s'il ne s'était rien passé? Pas de réponse.»
Toujours d'actualité
Femme au bord de la crise de nerfs. Qui se remet constamment en question. C'est la toile de fond du roman. Un roman paru il y a 40 ans, mais qui n'a pas pris une ride.
Oh, le contexte, comme tel, est bien sûr un peu daté. Et la condition féminine a fait du chemin depuis. Mais les enjeux profonds du récit, les questions posées, demeurent toujours d'actualité.
Surtout: le ton, le style, le souffle de Ta maison est en feu sont d'une formidable modernité. La voix décalée de l'héroïne est tellement forte, puissante. Le dialogue qu'elle entretient avec elle-même et parfois avec Dieu (qu'elle engueule comme du poisson pourri) donne une ampleur extraordinaire au roman.
Et puis, on se demande constamment: que va-t-elle faire, maintenant, Stacey? Va-t-elle aller jusqu'au bout? Au bout de ses désirs? De sa colère? De son désespoir? On est aux aguets.
Comme l'indique dans la préface de l'ouvrage l'écrivaine québécoise Lise Tremblay — dont les romans ont d'ailleurs une certaine parenté de thèmes (solitude, détresse, non-dits...) et de ton (ironie) avec ceux de l'auteure canadienne: «Ta maison est en feu nous captive, et c'est ça le miracle de Margaret Laurence: avoir fait de la vie de Stacey un thriller qu'on a du mal à quitter. Un thriller digne des plus grands romans policiers parce que son sens de la vie qu'elle transpose dans ses romans est si fort qu'il n'y a plus de distance entre Stacey et nous. Nous sommes Stacey.»
À surveiller: la parution, en octobre prochain, d'un recueil de nouvelles de Margaret Laurence: Un oiseau dans la maison. Et, à venir, probablement en 2010, la correspondance de l'écrivaine, notamment avec Gabrielle Roy.
***
Ta maison est en feu
Margaret Laurence
Traduit par Florence Lévy-Paoloni
Alto/Nota Bene
Québec, 2009, 440 pages
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