La petite chronique - Joyce Carol Oates, une vie en écriture
13 juin 2009
Livres
Il ne se passe pas une année, à la saison des prix Nobel de littérature, sans qu'on évoque le nom de Joyce Carol Oates. Romancière, poétesse, universitaire, l'Américaine a produit une oeuvre abondante, variée. Ses romans, souvent copieux, ne font pas toujours l'unanimité. Joyce Carol Oates a ses fidèles et ses détracteurs.
Qu'une femme comme elle, qui publie avec une rare ferveur, abordant les sujets les plus hétéroclites, trouve le temps de tenir un journal peut étonner. Mais où prend-elle le temps? D'autant qu'on apprend que, dans son intégralité, ledit journal tient en 4000 pages dactylographiées à interligne simple!
Le choix qui nous est donné porte sur les années 1973-1982. On y a retranché — qui? l'auteur, l'éditeur américain? — les pages concernant des propos sur la vie familiale et les potins universitaires. Reste la relation en tous points passionnante d'une vie d'écrivain.
Alors que certains carnets d'écrivain, tout captivants qu'ils sont, nous rebutent par une certaine autosuffisance, Oates est presque modeste. Elle s'étonne à l'occasion qu'on lui voue un culte, doute de son talent si un critique l'égratigne au passage.
La décennie visée marque pour la romancière des années plutôt heureuses au plan de sa carrière. Elle accède au rang d'écrivain majeur, fraye avec les plus grands, noue des amitiés, avec John Updike par exemple.
Pour elle, le journal est surtout utilitaire. Pourquoi persister à marquer la fuite des jours? L'entreprise est narcissique, avoue-t-elle, mais elle lui permet d'exercer son sens de l'ordre. Elle peut livrer ses pensées, ses élans d'écrivain, sans dévoiler des détails trop intimes.
Elle multiplie pourtant les notes sur la vie de couple qu'elle connaît avec son mari. Union heureuse en tous points. Son mari est universitaire comme elle. Ils n'ont pas d'enfants. Elle n'en veut pas. Émue plus qu'il n'est raisonnable par la présence de ses parents, qu'elle chérit, inconsolable à la pensée de leur éventuelle disparition, elle est d'avis que l'art, donc la littérature, passe en premier dans ses préoccupations.
Si elle additionne romans, nouvelles, critiques avec régularité, se donnant à peine quelques jours de répit, elle s'intéresse avec frénésie vers la quarantaine à l'oeuvre de Chopin. Consciente de ses limites comme pianiste, elle ne se penche pas moins sur son clavier pendant des heures. Si on lui demande le nom d'une célébrité du passé qu'elle regrette de ne pas avoir connue, elle avance celui de l'auteur des Études et des Mazurkas. Elle aurait souhaité l'entendre jouer, pas tellement lui parler.
Les lecteurs du journal de Virginia Woolf auraient intérêt à lire celui-ci. Surtout s'ils ont des velléités d'écriture. Ils y apprendraient que, si l'oeuvre à faire peut constituer une importante occupation, nécessitant de ce fait une énergie et une constance sans failles, elle n'interdit pas les lectures nombreuses, la curiosité intellectuelle. Le lisant, ce journal, j'ai pensé l'espace d'un instant, à ces écrivains en herbe qui craignent d'être influencés par leurs lectures. Au contraire, il faut apprendre, s'informer, se nourrir avant d'inventer, croit Oates.
Quand elle admet être visitée par la crainte de vieillir, elle songe surtout à ce temps qui lui sera enlevé pour sa quête: «ma crainte de vieillir n'a rien à voir avec la vanité... mais avec le fait que j'aurai moins de temps, toujours moins de temps pour apprendre, pour savoir, pour vivre, pour admirer, pour être impressionnée, pour créer».
Je n'ignore pas qu'on pourra trouver Joyce Carol Oates un peu bas-bleu, qu'on déplore peut-être sa position à l'égard du au féminisme militant américain. Pour moi, en tout cas, un journal chaleureux, passionnant pour plusieurs de ses aspects.
***
Journal 1973-1982
Joyce Carol Oates
Éditions Philippe Rey
Paris, 2009, 527 pages
Qu'une femme comme elle, qui publie avec une rare ferveur, abordant les sujets les plus hétéroclites, trouve le temps de tenir un journal peut étonner. Mais où prend-elle le temps? D'autant qu'on apprend que, dans son intégralité, ledit journal tient en 4000 pages dactylographiées à interligne simple!
Le choix qui nous est donné porte sur les années 1973-1982. On y a retranché — qui? l'auteur, l'éditeur américain? — les pages concernant des propos sur la vie familiale et les potins universitaires. Reste la relation en tous points passionnante d'une vie d'écrivain.
Alors que certains carnets d'écrivain, tout captivants qu'ils sont, nous rebutent par une certaine autosuffisance, Oates est presque modeste. Elle s'étonne à l'occasion qu'on lui voue un culte, doute de son talent si un critique l'égratigne au passage.
La décennie visée marque pour la romancière des années plutôt heureuses au plan de sa carrière. Elle accède au rang d'écrivain majeur, fraye avec les plus grands, noue des amitiés, avec John Updike par exemple.
Pour elle, le journal est surtout utilitaire. Pourquoi persister à marquer la fuite des jours? L'entreprise est narcissique, avoue-t-elle, mais elle lui permet d'exercer son sens de l'ordre. Elle peut livrer ses pensées, ses élans d'écrivain, sans dévoiler des détails trop intimes.
Elle multiplie pourtant les notes sur la vie de couple qu'elle connaît avec son mari. Union heureuse en tous points. Son mari est universitaire comme elle. Ils n'ont pas d'enfants. Elle n'en veut pas. Émue plus qu'il n'est raisonnable par la présence de ses parents, qu'elle chérit, inconsolable à la pensée de leur éventuelle disparition, elle est d'avis que l'art, donc la littérature, passe en premier dans ses préoccupations.
Si elle additionne romans, nouvelles, critiques avec régularité, se donnant à peine quelques jours de répit, elle s'intéresse avec frénésie vers la quarantaine à l'oeuvre de Chopin. Consciente de ses limites comme pianiste, elle ne se penche pas moins sur son clavier pendant des heures. Si on lui demande le nom d'une célébrité du passé qu'elle regrette de ne pas avoir connue, elle avance celui de l'auteur des Études et des Mazurkas. Elle aurait souhaité l'entendre jouer, pas tellement lui parler.
Les lecteurs du journal de Virginia Woolf auraient intérêt à lire celui-ci. Surtout s'ils ont des velléités d'écriture. Ils y apprendraient que, si l'oeuvre à faire peut constituer une importante occupation, nécessitant de ce fait une énergie et une constance sans failles, elle n'interdit pas les lectures nombreuses, la curiosité intellectuelle. Le lisant, ce journal, j'ai pensé l'espace d'un instant, à ces écrivains en herbe qui craignent d'être influencés par leurs lectures. Au contraire, il faut apprendre, s'informer, se nourrir avant d'inventer, croit Oates.
Quand elle admet être visitée par la crainte de vieillir, elle songe surtout à ce temps qui lui sera enlevé pour sa quête: «ma crainte de vieillir n'a rien à voir avec la vanité... mais avec le fait que j'aurai moins de temps, toujours moins de temps pour apprendre, pour savoir, pour vivre, pour admirer, pour être impressionnée, pour créer».
Je n'ignore pas qu'on pourra trouver Joyce Carol Oates un peu bas-bleu, qu'on déplore peut-être sa position à l'égard du au féminisme militant américain. Pour moi, en tout cas, un journal chaleureux, passionnant pour plusieurs de ses aspects.
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Journal 1973-1982
Joyce Carol Oates
Éditions Philippe Rey
Paris, 2009, 527 pages
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