La vente de garage
C'était un petit samedi matin, il y avait des chevreuils doucement effarés dans l'herbe neuve et humide du champ près de la route, j'ai fait un saut à Joliette et en ai profité pour jeter un coup d'oeil à la vente de garage de Claude R. Blouin, un érudit local. La dernière fois que j'ai piqué une jasette avec Blouin, c'était à la librairie Martin où je pistais un livre sur la CIA, n'ayant pas la patience d'attendre que quelqu'un quelque part, alerté par mes compétences, me le camionne incontinent. Je tombais bien, soit en pleine Journée internationale du livre, et j'ai donc rapporté chez moi une rose jaune dont j'ai été amoureux toute une semaine presque au sens propre. Ce Blouin, est-ce mon souvenir qui lui ajoute un béret basque ou le portait-il réellement? En quel-ques phrases, nous voici, l'oeil allumé, déjà au coeur de l'affaire: ce que les livres, romans y compris, peuvent nous apprendre sur les mondes où nous vivons. La lecture est un vice et nous som-mes deux bonshommes vicelards qui s'échangent des trucs dans un endroit public.
Et donc, le samedi en question, dans la petite rue Saint-Viateur à moitié endormie, je me retrouve à bouquiner dans une vente de garage comme je les aime: que des livres! Pour tout le reste, il y a Canadian Tire. J'ai raté Blouin, parti faire sa marche (je suis maintenant presque sûr qu'il porte un béret basque), mais pour un peu moins de 10 dollars, sa compagne me laisse repartir avec l'équivalent d'un rayon de bibliothèque de curiosités, de coups de coeur et de coups de pif. J'ai une histoire du Mossad (la crème des services secrets), un Cendrars, un Giraudoux, un livre sur Trudeau, le JFK, Affaire non classée de Jim Garrison, un ouvrage vaguement pipole sur la dynastie Kennedy. J'ai un guide touristique du Québec qui date des années 50 et La clandestine, qui est le récit vécu de la petite dernière maîtresse de Sartre. La dernière chatte (ou l'avant-dernière... disons l'antépénultième et refermons cette parenthèse) dans un jeu de quilles avec lequel le vieux satrape jonglait prodigieusement. Pour rassurer sur les pouvoirs aphrodisiaques de l'intelligence, c'est parfait, et assez pathétique souvent. Mais même si le génie, contrairement à une superstition répandue, ne s'attrapait pas au lit, les chances seraient quand même meilleures dans le gynécée de Sartre que n'importe où ailleurs, et j'ai eu envie de souligner une phrase ou deux. Ceci: «Je ne savais pas "lire" à cette époque, j'étais trop uniquement tournée vers moi.»
Le titre d'un ouvrage de Claude R. Blouin (l'homme au béret) semble, dans son admirable simplicité, répondre a contrario à cette constatation: Ce qui n'est pas moi; essais sur la curiosité. La lecture est un acte en apparence égoïste. Vous êtes là, dans votre coin, à donner l'impression de refuser pendant une heure ou deux toute la trépidante interactivité qui vous entoure. Mais cet acte est aussi, paradoxalement, un antidote possible à l'infantilisme effréné de l'époque. L'enfant, au stade du bébé, est cet être incapable de distinguer entre le monde et lui, entre la réalité extérieure et ses propres désirs. Dans son esprit, rien ne l'empêche de décrocher la lune, au sens le plus littéral de l'expression. Il n'y a pas d'autre explication au fait que les bébés pleurent si souvent. Et quand ils grandissent et ne deviennent pas président du Cirque du Soleil, ils risquent la frustration. C'est pour eux, pour cette part intemporelle de nous dans le bébé lala, qu'a été inventée la réalité virtuelle.
Dans mon lot acheté, il y a aussi les mémoires d'Albert Speer, l'architecte de Hitler: 816 pages pour deux dollars, un quart de sou de la page. Pour le rapport qualité-prix, je ne peux pas me plaindre. D'autant moins que je trouve dans cet ouvrage des passages qui me montrent Hitler en prophète inattendu de la guerre virtuelle (Irak, 1991, ces bombes guidées par radar et explosant d'un écran l'autre, sans jamais tuer personne en apparence, le seul vrai théâtre des opérations: l'apparence...). Écoutons Speer: «Grâce au service des transmissions, Hitler pouvait depuis sa table, dans la salle de conférences, commander toutes les divisions sur tous les champs de bataille. Plus la situation se dégradait, plus cet instrument de la technique moderne contribuait à accentuer le divorce entre la réalité et la fantaisie qui présidait à la conduite des opérations à cette table.» Homme de culture lucide parmi la sombre bande de voyous qui entourait Hitler, Speer est parfois présenté comme l'impassible technicien, le type de l'avenir. Que nous dit-il? Que le perfectionnement et, surtout, l'instantanéitisation des moyens de communication ne rapprocheront jamais l'homme de la réalité, qu'ils continueront de l'en séparer, de l'en éloigner et, en fin de compte, de l'en dissocier. Pendant que, sur le terrain, des centaines de milliers de personnes disparaissent au milieu des pires souffrances, prisonnier de sa galerie des Glaces, le père fondateur de la réalité virtuelle, Adolf Hitler, manie sur la carte des divisions qui ont cessé d'exister et se bourre de petits gâteaux en attendant la mort.
Dans mon lot acheté, il y a aussi les mémoires d'Albert Speer, l'architecte de Hitler: 816 pages pour deux dollars, un quart de sou de la page. Pour le rapport qualité-prix, je ne peux pas me plaindre. D'autant moins que je trouve dans cet ouvrage des passages qui me montrent Hitler en prophète inattendu de la guerre virtuelle (Irak, 1991, ces bombes guidées par radar et explosant d'un écran l'autre, sans jamais tuer personne en apparence, le seul vrai théâtre des opérations: l'apparence...). Écoutons Speer: «Grâce au service des transmissions, Hitler pouvait depuis sa table, dans la salle de conférences, commander toutes les divisions sur tous les champs de bataille. Plus la situation se dégradait, plus cet instrument de la technique moderne contribuait à accentuer le divorce entre la réalité et la fantaisie qui présidait à la conduite des opérations à cette table.» Homme de culture lucide parmi la sombre bande de voyous qui entourait Hitler, Speer est parfois présenté comme l'impassible technicien, le type de l'avenir. Que nous dit-il? Que le perfectionnement et, surtout, l'instantanéitisation des moyens de communication ne rapprocheront jamais l'homme de la réalité, qu'ils continueront de l'en séparer, de l'en éloigner et, en fin de compte, de l'en dissocier. Pendant que, sur le terrain, des centaines de milliers de personnes disparaissent au milieu des pires souffrances, prisonnier de sa galerie des Glaces, le père fondateur de la réalité virtuelle, Adolf Hitler, manie sur la carte des divisions qui ont cessé d'exister et se bourre de petits gâteaux en attendant la mort.
Quant à moi, je suis encore sur la galerie de Claude R. Blouin et sur le point de repartir avec ma brassée de livres lorsque la compagne de l'homme au béret s'approche et ajoute, sur le dessus de ma pile, le portrait de Mailer qui n'est pas à vendre mais qu'elle m'a vu zieuter avec une envie mal dissimulée un peu plus tôt. Ce n'est pas tant parce que j'ai arrondi la somme à 10 dollars que parce qu'elle a bien vu que le Mailman était mon héros. Il me regarde écrire ceci, sévère, brillant, incroyablement présent dans le petit cadre de 14 x 22 cm fixé au mur. Avez-vous des suggestions de lecture d'été, Norm? Pour les lecteurs du Devoir... Des gros livres, qu'il répond avec un clin d'oeil. Et les oeuvres complètes de Raphaëlle Germain. T'iras voir ça sur Facebook. Là, je soupçonne qu'il se moque de moi.
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hamelinlo@sympatico.ca
Et donc, le samedi en question, dans la petite rue Saint-Viateur à moitié endormie, je me retrouve à bouquiner dans une vente de garage comme je les aime: que des livres! Pour tout le reste, il y a Canadian Tire. J'ai raté Blouin, parti faire sa marche (je suis maintenant presque sûr qu'il porte un béret basque), mais pour un peu moins de 10 dollars, sa compagne me laisse repartir avec l'équivalent d'un rayon de bibliothèque de curiosités, de coups de coeur et de coups de pif. J'ai une histoire du Mossad (la crème des services secrets), un Cendrars, un Giraudoux, un livre sur Trudeau, le JFK, Affaire non classée de Jim Garrison, un ouvrage vaguement pipole sur la dynastie Kennedy. J'ai un guide touristique du Québec qui date des années 50 et La clandestine, qui est le récit vécu de la petite dernière maîtresse de Sartre. La dernière chatte (ou l'avant-dernière... disons l'antépénultième et refermons cette parenthèse) dans un jeu de quilles avec lequel le vieux satrape jonglait prodigieusement. Pour rassurer sur les pouvoirs aphrodisiaques de l'intelligence, c'est parfait, et assez pathétique souvent. Mais même si le génie, contrairement à une superstition répandue, ne s'attrapait pas au lit, les chances seraient quand même meilleures dans le gynécée de Sartre que n'importe où ailleurs, et j'ai eu envie de souligner une phrase ou deux. Ceci: «Je ne savais pas "lire" à cette époque, j'étais trop uniquement tournée vers moi.»
Le titre d'un ouvrage de Claude R. Blouin (l'homme au béret) semble, dans son admirable simplicité, répondre a contrario à cette constatation: Ce qui n'est pas moi; essais sur la curiosité. La lecture est un acte en apparence égoïste. Vous êtes là, dans votre coin, à donner l'impression de refuser pendant une heure ou deux toute la trépidante interactivité qui vous entoure. Mais cet acte est aussi, paradoxalement, un antidote possible à l'infantilisme effréné de l'époque. L'enfant, au stade du bébé, est cet être incapable de distinguer entre le monde et lui, entre la réalité extérieure et ses propres désirs. Dans son esprit, rien ne l'empêche de décrocher la lune, au sens le plus littéral de l'expression. Il n'y a pas d'autre explication au fait que les bébés pleurent si souvent. Et quand ils grandissent et ne deviennent pas président du Cirque du Soleil, ils risquent la frustration. C'est pour eux, pour cette part intemporelle de nous dans le bébé lala, qu'a été inventée la réalité virtuelle.
Dans mon lot acheté, il y a aussi les mémoires d'Albert Speer, l'architecte de Hitler: 816 pages pour deux dollars, un quart de sou de la page. Pour le rapport qualité-prix, je ne peux pas me plaindre. D'autant moins que je trouve dans cet ouvrage des passages qui me montrent Hitler en prophète inattendu de la guerre virtuelle (Irak, 1991, ces bombes guidées par radar et explosant d'un écran l'autre, sans jamais tuer personne en apparence, le seul vrai théâtre des opérations: l'apparence...). Écoutons Speer: «Grâce au service des transmissions, Hitler pouvait depuis sa table, dans la salle de conférences, commander toutes les divisions sur tous les champs de bataille. Plus la situation se dégradait, plus cet instrument de la technique moderne contribuait à accentuer le divorce entre la réalité et la fantaisie qui présidait à la conduite des opérations à cette table.» Homme de culture lucide parmi la sombre bande de voyous qui entourait Hitler, Speer est parfois présenté comme l'impassible technicien, le type de l'avenir. Que nous dit-il? Que le perfectionnement et, surtout, l'instantanéitisation des moyens de communication ne rapprocheront jamais l'homme de la réalité, qu'ils continueront de l'en séparer, de l'en éloigner et, en fin de compte, de l'en dissocier. Pendant que, sur le terrain, des centaines de milliers de personnes disparaissent au milieu des pires souffrances, prisonnier de sa galerie des Glaces, le père fondateur de la réalité virtuelle, Adolf Hitler, manie sur la carte des divisions qui ont cessé d'exister et se bourre de petits gâteaux en attendant la mort.
Dans mon lot acheté, il y a aussi les mémoires d'Albert Speer, l'architecte de Hitler: 816 pages pour deux dollars, un quart de sou de la page. Pour le rapport qualité-prix, je ne peux pas me plaindre. D'autant moins que je trouve dans cet ouvrage des passages qui me montrent Hitler en prophète inattendu de la guerre virtuelle (Irak, 1991, ces bombes guidées par radar et explosant d'un écran l'autre, sans jamais tuer personne en apparence, le seul vrai théâtre des opérations: l'apparence...). Écoutons Speer: «Grâce au service des transmissions, Hitler pouvait depuis sa table, dans la salle de conférences, commander toutes les divisions sur tous les champs de bataille. Plus la situation se dégradait, plus cet instrument de la technique moderne contribuait à accentuer le divorce entre la réalité et la fantaisie qui présidait à la conduite des opérations à cette table.» Homme de culture lucide parmi la sombre bande de voyous qui entourait Hitler, Speer est parfois présenté comme l'impassible technicien, le type de l'avenir. Que nous dit-il? Que le perfectionnement et, surtout, l'instantanéitisation des moyens de communication ne rapprocheront jamais l'homme de la réalité, qu'ils continueront de l'en séparer, de l'en éloigner et, en fin de compte, de l'en dissocier. Pendant que, sur le terrain, des centaines de milliers de personnes disparaissent au milieu des pires souffrances, prisonnier de sa galerie des Glaces, le père fondateur de la réalité virtuelle, Adolf Hitler, manie sur la carte des divisions qui ont cessé d'exister et se bourre de petits gâteaux en attendant la mort.
Quant à moi, je suis encore sur la galerie de Claude R. Blouin et sur le point de repartir avec ma brassée de livres lorsque la compagne de l'homme au béret s'approche et ajoute, sur le dessus de ma pile, le portrait de Mailer qui n'est pas à vendre mais qu'elle m'a vu zieuter avec une envie mal dissimulée un peu plus tôt. Ce n'est pas tant parce que j'ai arrondi la somme à 10 dollars que parce qu'elle a bien vu que le Mailman était mon héros. Il me regarde écrire ceci, sévère, brillant, incroyablement présent dans le petit cadre de 14 x 22 cm fixé au mur. Avez-vous des suggestions de lecture d'été, Norm? Pour les lecteurs du Devoir... Des gros livres, qu'il répond avec un clin d'oeil. Et les oeuvres complètes de Raphaëlle Germain. T'iras voir ça sur Facebook. Là, je soupçonne qu'il se moque de moi.
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hamelinlo@sympatico.ca
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