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Petites bêtes de la forêt

Louis Hamelin   30 mai 2009  Livres
J'ai été réveillé à quatre heures du matin par du monde qui faisait l'amour dans la grande épinette à côté de la maison. Un boucan pareil, il faut que ce soit à des fins de reproduction. La première veste du bord enfilée à la diable, pieds nus dans mes Kodiak, me voici dehors aux aurores, et c'est précisément le moment que choisit la pile Energizer de ma lampe pour connaître une défaillance. Des bran-ches violemment agitées de l'épinette part une impressionnante succession de couinements, de geignements, de soupirs sonores, c'est comme je vous le dis. Ma lanterne n'éclaire plus rien, je me tiens au pied du tronc, essayant de percer le mystère des branches. Je ne sais toujours pas ce qui prenait son pied là-haut, mais c'est en train de grimper, de se réfugier au sommet du résineux, tout en échappant encore un gémissement résiduel ici et là. Et moi, je m'ennuie soudain terriblement de mon lit.

Incapable de me rendormir, je récapitule l'incident: la technique qui me lâche, m'obligeant à me confronter au noir secret des êtres. Pour ma curiosité, l'équivalent d'un coït interrompu. Je passe les suspects en revue: ratons (vocalement plus discrets que ça, d'habitude), porcs-épics (aux amours notoirement bruyantes), mar-tres (un couple surpris à se poursuivre au bord d'un affluent de la Mattawin, il y a quelques années, émettait des sons couinés à peu près semblables). Je devrais être content: quelque chose, là dehors, continuait d'échapper à ma rationaleuse raison. Un monde d'esprits venus de la nuit de la forêt hurler à ma fenêtre. J'ai traîné cet appel obscur comme la connaissance délitée que nous avons de certains rêves à travers ma première tasse de café au lait. Puis j'ai entendu l'esprit de l'épinette qui disait: «Eh, baquet! T'aurais pas oublié de lire Bâtons à message de Joséphine Bacon, par hasard?»

Depuis quelque temps, je peux bien l'avouer, j'ai pensé davantage au castor de Joséphine qu'à son livre. Ce castor, il fait maintenant partie de la légende de notre Bébitte: à 20 ans, débarquée de Betsiamites, elle a partagé un appartement avec un castor à Montréal pendant trois mois. Ce n'est pas de savoir que Fidel, de manière plutôt attendue, rongeait les pattes des meubles qui m'émeut le plus. C'est de l'imaginer, la nuit, en train de bardasser dans la salle de bains et de transporter des brosses à dents, à cheveux, à n'importe quoi, pour se construire un petit barrage dans le couloir. Parlez-moi d'un Fidel: ce n'est pas un détail aussi insignifiant que l'absence d'eau qui allait l'arrêter.

Pendant des milliers d'années, les humains ont été obligés de s'adapter à la nature. Aujourd'hui, nous demandons à la nature de s'adapter à l'humain, et pas seulement à Repentigny, mais aussi bien dans les amonts de la rivière Romaine et ces ailleurs d'un territoire systématiquement réduit à coups de GPS et quadrillé de bout en bout par la technique. C'est un gros changement, qui peut expliquer en partie le conflit quotidien vécu par les nations autochtones dans leur ensemble, et par certaines têtes folles dans mon genre. L'anecdote du castor nous dit qu'il y a des limites, sinon à l'adaptation, du moins au déracinement. Oui, des chevreuils peuvent vivre à l'ombre des raffineries. On est d'ailleurs en train d'assister à l'émergence d'une sous-espèce autoroutière: j'en ai vu quatre, hier, dont trois au bord de la 40, avec les «grandes cheminées éternelles comme l'enfer» à l'arrière-plan. Ces cerfs ont droit à toute mon admiration mais, sans parler de leur foie, à enfouir comme déchet toxique plutôt qu'à frire dans la poêle, j'ai parfois l'impression que ces bêtes n'arrivent à survivre dans un tel environnement qu'en adoptant exactement la même stratégie que le type qui déambule sur une artère bondée, le portable vissé à l'oreille (ou un simple écouteur enfoncé dans l'orifice d'icelle), perdu dans son apparent soliloque, c'est-à-dire: en se coupant de tout lien immédiat avec un milieu physique dont l'artificialité croissante est perçue par le corps comme un facteur d'agression.

La nature aussi est agressante. De ma promenade de lundi, plus longue que d'habitude, je suis rentré avec des lacérations au coude et au genou. C'est parce que je ne suis pas un bon citoyen. Eh non, je n'ai pas participé à la Journée nationale de l'entretien des sentiers. Ces énormes troncs de pins et de pruches culbutés par les vents de tempête et dont les barbelés d'aiguilles barrent les miens, de sentiers, constituent après tout ma seule ligne de défense contre l'autisme parfait des petits zombies de 12 ans qui font joujou sur leurs quatre-roues. Ils n'effacent pas seulement sans les voir les pistes de l'orignale et de son grand veau dans la vase, ils effacent le rêve de l'orignal lui-même. Si je ne me retenais pas, je reviendrais avec une tronçonneuse abattre d'autres obstacles sur leur route. Si je ne me retenais pas, je les prendrais par la main et les emmènerais voir à quoi ressemble un caca d'ours. Ici, les cousins de Fidel sont heureux. Leur Réno-Dépot est quelque part par là sous les hautes futaies. Quand on marche assez longtemps, on n'entend même plus le campagnard au coeur simple qui a modifié le moteur de sa caisse pour partager le bruit qu'il aime avec ses plus lointains voisins. On n'entend plus que les mots de Bébitte, dont j'ose espérer qu'ils s'adressent aussi à cette race de petits blancs de la Banlieue Globale et du Vroum Vroum: «Je ne te vois plus / sur ta terre, / je ne t'entends plus / quand tu rêves».

La semaine dernière, sur une portion de sentier plus accessible, j'ai croisé un de ces jeunots, monté sur son VTT, précédé de son vacarme, suivi de sa bouffée de gaz. J'ai eu l'impression qu'il faisait le saut en me voyant. Pour les promeneurs du futur, habitués à faire le vide autour d'eux, ce sera la plus grande surprise, en forêt: rencontrer un homme.

***

Bâtons à message / Tshissinuashitakana

Joséphine Bacon

(avec une postface de Laure Morali)

Mémoire d'encrier

Montréal, 2009, 143 pages






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Vos réactions

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  • Stéphane Ranger
    Inscrit
    mardi 7 juillet 2009 12h29
    Rencontrer un homme
    « ...en forêt? Au beau milieu de la ville, c'est déjà rare! »

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