La petite chronique - Mauriac ou l'ambiguïté
30 mai 2009
Livres
L'intimité est un sentiment qui continue de titiller les esprits. Notre époque si fertile en dévoilements de tous ordres n'a pas toujours bon goût. On s'exhibe à qui mieux mieux. Il en allait autrement du temps de François Mauriac. Jean-Luc Barré en est pleinement conscient. Il consacre à l'auteur de Thérèse Desqueyroux une biographie qui, pour être intime, n'en est pas moins respectueuse.
Il s'agit du premier tome d'un essai qui en comportera deux. Se terminant en 1940, cette évocation des premières années de l'écrivain, figure majeure de la littérature française au XXe siècle, est en tous points exemplaire. Pourquoi est-elle «intime», cette biographie? C'est tout bonnement parce qu'il y est fait mention des penchants homophiles d'un auteur dont l'oeuvre oscille constamment entre une foi proche du jansénisme et un terreau littéraire qui est celui de l'amour. N'a-t-il pas baptisé l'un de ses romans Le Désert de l'amour?
Pour prendre intérêt à l'histoire de cette vie, point n'est besoin d'être un lecteur convaincu de l'oeuvre romanesque de notre auteur. Bien qu'on exagère parfois le caractère daté de ses romans, il n'empêche que Génitrix, par exemple, soit un récit bref d'une étonnante perfection.
On ne lit plus guère les romans, mais comment faire l'impasse sur l'oeuvre journalistique d'un témoin privilégié de l'actualité politique et sociale de son époque? Mauriac venait de la bourgeoisie bordelaise. Pas la grande. C'est de ce milieu conservateur que lui vinrent d'ailleurs les pires attaques aux premiers temps de sa renommée. Comment un descendant de petits possédants pouvait-il se permettre de peindre au vitriol une société bordelaise dans laquelle il n'était même pas admis?
L'entrée en littérature, le soutien de Barrès, les démarches d'un jeune écrivain désireux de faire sa marque en littérature, tout cela nous était connu. Plus en tout cas que sa fréquentation du Paris nocturne, son amitié avec Cocteau, la fascination qu'exerçaient sur lui les corps et les visages masculins. Tout cela au milieu des pires tiraillements. Il y a le péché, dont le spectre baigne ses poèmes et ses romans.
Aussi a-t-il très tôt le désir de fonder une famille, de s'installer. À cette époque, et dans ce milieu bourgeois, c'était plutôt les familles qui s'unissaient. Mauriac chargea donc sa mère de lui trouver la femme à aimer. De toute évidence, il ne fut ni un mari passionné ni un père présent.
Académicien, futur prix Nobel, il ne reçut pas toujours l'accueil souhaité. Catholique fervent, il était contesté par les tenants d'une fidélité sans failles à Rome. Au début, anti-dreyfusard, sympathisant de l'Action française, il commença par être franquiste et même favorable à Mussolini et à Hitler. Le motivaient son appréhension vis-à-vis du bolchevisme et ses convictions religieuses.
Il sut revenir sur ses prises de position avec courage. On l'accusa d'opportunisme, mais comment trancher? Le premier tome de la biographie se termine par un hommage à Pétain, qui lui semble à ce moment le sauveur éventuel de la France. La suite, on ne l'ignore pas. Mauriac devint un chantre inconditionnel du gaullisme jusqu'à sa mort en 1970.
Cette biographie se lit d'un trait. Elle n'est ni partisane ni vengeresse. Jean-Luc Barré, qui dirige la collection «Bouquins» chez Robert Laffont, connaît son sujet à fond et explicite ses jugements de façon claire. En bref, un travail d'une honnêteté et d'un professionnalisme remarquables.
En guise de complément, on aurait intérêt à consulter le Journal et les Mémoires politiques de Mauriac parus il y a quelques mois dans la collection «Bouquins». Le terme de «journal» devant être compris au sens d'une publication quotidienne ou hebdomadaire. Trop discret pour se livrer à nu, cherchant même à récupérer à la fin de sa vie des lettres compromettantes, Mauriac était un étonnant journaliste d'idées. Qu'on les partage ou non, c'est une autre affaire. On l'aura compris.
***
François Mauriac
Biographie intime,
tome 1 (1885/1940)
Jean-Luc Barré
Flammarion
Paris, 2009, 647 pages
***
Journal/Mémoires politiques
François Mauriac
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2008, 1136 pages
Il s'agit du premier tome d'un essai qui en comportera deux. Se terminant en 1940, cette évocation des premières années de l'écrivain, figure majeure de la littérature française au XXe siècle, est en tous points exemplaire. Pourquoi est-elle «intime», cette biographie? C'est tout bonnement parce qu'il y est fait mention des penchants homophiles d'un auteur dont l'oeuvre oscille constamment entre une foi proche du jansénisme et un terreau littéraire qui est celui de l'amour. N'a-t-il pas baptisé l'un de ses romans Le Désert de l'amour?
Pour prendre intérêt à l'histoire de cette vie, point n'est besoin d'être un lecteur convaincu de l'oeuvre romanesque de notre auteur. Bien qu'on exagère parfois le caractère daté de ses romans, il n'empêche que Génitrix, par exemple, soit un récit bref d'une étonnante perfection.
On ne lit plus guère les romans, mais comment faire l'impasse sur l'oeuvre journalistique d'un témoin privilégié de l'actualité politique et sociale de son époque? Mauriac venait de la bourgeoisie bordelaise. Pas la grande. C'est de ce milieu conservateur que lui vinrent d'ailleurs les pires attaques aux premiers temps de sa renommée. Comment un descendant de petits possédants pouvait-il se permettre de peindre au vitriol une société bordelaise dans laquelle il n'était même pas admis?
L'entrée en littérature, le soutien de Barrès, les démarches d'un jeune écrivain désireux de faire sa marque en littérature, tout cela nous était connu. Plus en tout cas que sa fréquentation du Paris nocturne, son amitié avec Cocteau, la fascination qu'exerçaient sur lui les corps et les visages masculins. Tout cela au milieu des pires tiraillements. Il y a le péché, dont le spectre baigne ses poèmes et ses romans.
Aussi a-t-il très tôt le désir de fonder une famille, de s'installer. À cette époque, et dans ce milieu bourgeois, c'était plutôt les familles qui s'unissaient. Mauriac chargea donc sa mère de lui trouver la femme à aimer. De toute évidence, il ne fut ni un mari passionné ni un père présent.
Académicien, futur prix Nobel, il ne reçut pas toujours l'accueil souhaité. Catholique fervent, il était contesté par les tenants d'une fidélité sans failles à Rome. Au début, anti-dreyfusard, sympathisant de l'Action française, il commença par être franquiste et même favorable à Mussolini et à Hitler. Le motivaient son appréhension vis-à-vis du bolchevisme et ses convictions religieuses.
Il sut revenir sur ses prises de position avec courage. On l'accusa d'opportunisme, mais comment trancher? Le premier tome de la biographie se termine par un hommage à Pétain, qui lui semble à ce moment le sauveur éventuel de la France. La suite, on ne l'ignore pas. Mauriac devint un chantre inconditionnel du gaullisme jusqu'à sa mort en 1970.
Cette biographie se lit d'un trait. Elle n'est ni partisane ni vengeresse. Jean-Luc Barré, qui dirige la collection «Bouquins» chez Robert Laffont, connaît son sujet à fond et explicite ses jugements de façon claire. En bref, un travail d'une honnêteté et d'un professionnalisme remarquables.
En guise de complément, on aurait intérêt à consulter le Journal et les Mémoires politiques de Mauriac parus il y a quelques mois dans la collection «Bouquins». Le terme de «journal» devant être compris au sens d'une publication quotidienne ou hebdomadaire. Trop discret pour se livrer à nu, cherchant même à récupérer à la fin de sa vie des lettres compromettantes, Mauriac était un étonnant journaliste d'idées. Qu'on les partage ou non, c'est une autre affaire. On l'aura compris.
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François Mauriac
Biographie intime,
tome 1 (1885/1940)
Jean-Luc Barré
Flammarion
Paris, 2009, 647 pages
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Journal/Mémoires politiques
François Mauriac
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2008, 1136 pages
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