La petite chronique - Naipaul et l'exil
23 mai 2009
Livres
Photo : Agence Reuters
V.S. Naipaul, prix Nobel de littérature en 2001
Dans sa correspondance, Flaubert écrit que les «honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit». L'auteur de Madame Bovary devait pourtant, quelques années plus tard, accepter une pension d'État. V.S. Naipaul, lui, recevait au début de notre siècle le Nobel de la littérature.
Né à Trinidad de parents indiens, il reçoit à 18 ans une bourse qui lui ouvre les portes d'Oxford. De son expérience d'immigrant né en milieu essentiellement multi-ethnique jaillira une oeuvre profondément originale.
Quatre de ses romans paraissent dans la collection «Bouquins» chez Robert Laffont, sous le titre oeuvres romanesques choisies. Pour Jean-François Fogel, qui préface l'ouvrage, «les plongées de Naipaul dans l'âme humaine, ses explorations de la périphérie témoignent de l'inégale efficacité de la littérature quand elle se fait l'archéologie du vivant et vérifie, dans le moindre destin brisé, l'existence de notre civilisation universelle».
À la lecture des romans présentés ici, on ne peut qu'être d'accord avec le préfacier. En effet, comment douter que les destins brisés ne soient pas au centre de cette oeuvre? Autant Quand un état libre et L'Énigme de l'arrivée, pourtant séparés par une période de 16 ans, ne rendent pas compte d'autre chose que de la conscience d'être étranger dans une civilisation et, pourquoi pas, d'être étranger au monde.
Nul doute, il y a dans les textes du début une volonté de révolte qu'on ne retrouve plus dans L'Énigme de l'arrivée. Le narrateur de ce presque roman, en réalité un journal, affirme qu'enfant à Trinidad il rencontrait cette idée de dégradation dont il aura la confirmation en Angleterre. «Je vivais avec l'idée de la mort, l'idée impossible, quand on est jeune, à dominer, à garder au fond de soi, que le temps dont on dispose sur la terre, que la vie est quelque chose de bref. Ces notions d'un monde en voie de dégradation, sujet à des changements continuels, et de la brièveté de la vie rendaient bien des choses supportables».
Cette idée de la transformation du monde ambiant explique l'oeuvre de Naipaul, une transformation que l'auteur vieillissant ne dénonce même plus. La biographie autorisée que lui a consacrée Patrick French s'intitule The World Is What It Is, façon adoptée par Naipaul d'accepter avec fatalisme la réalité. «Je suis né à Trinidad, affirme-t-il, je crois que ce fut une grave erreur.»
L'Énigme de l'arrivée est une lente méditation sur le temps qui passe, sur la nature, sur la mémoire. Le narrateur ne souffre pas de la dégradation qu'il observe autour de lui. Volontiers nostalgique, il observe, ne juge pas. Il en résulte un livre d'une rare beauté, empreint d'une tristesse prenante.
La biographie à laquelle je faisais allusion plus haut contient des détails peu reluisants sur le caractère et la conduite de Naipaul. C'est du moins ce qu'assurent ceux qui en connaissent l'existence. Notre auteur y admettrait des aveux gênants. Pourtant Naipaul n'a rien fait pour en empêcher la publication. C'est tout à son honneur. «Faute avouée...» Restent ses romans et ses essais. Certains sont merveilleux. N'est-ce pas ce qui compte?
***
Oeuvres romanesques choisies
V.S. Naipaul
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2009, 928 pages
Né à Trinidad de parents indiens, il reçoit à 18 ans une bourse qui lui ouvre les portes d'Oxford. De son expérience d'immigrant né en milieu essentiellement multi-ethnique jaillira une oeuvre profondément originale.
Quatre de ses romans paraissent dans la collection «Bouquins» chez Robert Laffont, sous le titre oeuvres romanesques choisies. Pour Jean-François Fogel, qui préface l'ouvrage, «les plongées de Naipaul dans l'âme humaine, ses explorations de la périphérie témoignent de l'inégale efficacité de la littérature quand elle se fait l'archéologie du vivant et vérifie, dans le moindre destin brisé, l'existence de notre civilisation universelle».
À la lecture des romans présentés ici, on ne peut qu'être d'accord avec le préfacier. En effet, comment douter que les destins brisés ne soient pas au centre de cette oeuvre? Autant Quand un état libre et L'Énigme de l'arrivée, pourtant séparés par une période de 16 ans, ne rendent pas compte d'autre chose que de la conscience d'être étranger dans une civilisation et, pourquoi pas, d'être étranger au monde.
Nul doute, il y a dans les textes du début une volonté de révolte qu'on ne retrouve plus dans L'Énigme de l'arrivée. Le narrateur de ce presque roman, en réalité un journal, affirme qu'enfant à Trinidad il rencontrait cette idée de dégradation dont il aura la confirmation en Angleterre. «Je vivais avec l'idée de la mort, l'idée impossible, quand on est jeune, à dominer, à garder au fond de soi, que le temps dont on dispose sur la terre, que la vie est quelque chose de bref. Ces notions d'un monde en voie de dégradation, sujet à des changements continuels, et de la brièveté de la vie rendaient bien des choses supportables».
Cette idée de la transformation du monde ambiant explique l'oeuvre de Naipaul, une transformation que l'auteur vieillissant ne dénonce même plus. La biographie autorisée que lui a consacrée Patrick French s'intitule The World Is What It Is, façon adoptée par Naipaul d'accepter avec fatalisme la réalité. «Je suis né à Trinidad, affirme-t-il, je crois que ce fut une grave erreur.»
L'Énigme de l'arrivée est une lente méditation sur le temps qui passe, sur la nature, sur la mémoire. Le narrateur ne souffre pas de la dégradation qu'il observe autour de lui. Volontiers nostalgique, il observe, ne juge pas. Il en résulte un livre d'une rare beauté, empreint d'une tristesse prenante.
La biographie à laquelle je faisais allusion plus haut contient des détails peu reluisants sur le caractère et la conduite de Naipaul. C'est du moins ce qu'assurent ceux qui en connaissent l'existence. Notre auteur y admettrait des aveux gênants. Pourtant Naipaul n'a rien fait pour en empêcher la publication. C'est tout à son honneur. «Faute avouée...» Restent ses romans et ses essais. Certains sont merveilleux. N'est-ce pas ce qui compte?
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Oeuvres romanesques choisies
V.S. Naipaul
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2009, 928 pages
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