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    Essais québécois - Philosophie du militantisme

    En ces temps incertains, la philosophie est redevenue «soudainement à la mode», constate le sociologue et philosophe Pierre Mouterde, mais son retour s'effectue sur le mode «mineur», c'est-à-dire essentiellement dans une perspective morale et individualiste.

    Avec Pour une philosophie de l'action et de l'émancipation, Mouterde, membre du parti Québec solidaire, entend dépasser cette approche fragmentaire. Il incombe à la philosophie, redit-il à la suite de Gramsci, «de penser son rapport au réel et à la matérialité sensible, par conséquent, il lui faut se préoccuper de ses liens pratiques avec la collectivité des humains, au sein de laquelle elle cherche à se faire entendre».

    Dans cette optique, cinq préoccupations la requièrent — la croissance des inégalités, la rupture des équilibres écologiques, l'appauvrissement de nos productions culturelles, le retour de la «guerre infinie» et l'atteinte aux libertés individuelles — et un paradoxe s'impose à elle: comment surmonter «la puissance impuissante» de l'individu contemporain, c'est-à-dire la contradiction entre «la puissance de la production économique et technologique humaine» et «la plus totale impuissance sociale, politique et culturelle»?

    En proposant un «humanisme prométhéen», Mouterde s'inspire de Pic de la Mirandole et se distingue des contempteurs de la technique. «Être dont la nature est de ne pas avoir de nature», l'être humain, pour lui, est potentiellement porteur d'une puissance pratique saine qui a été détournée par le capitalisme historique. Il s'agirait donc «de penser à une puissance qui, tout en pouvant avoir prise sur le cours des choses, serait libératrice».

    Cette recherche, pour aboutir à des résultats valables, doit s'inscrire dans le cadre d'une philosophie qui reconnaît l'humain comme un «être pour la vie», enraciné dans le social, et qui se fonde sur «le pouvoir des vivants [...] aux temps présents» puisque «tout de l'humanité (passée, présente, future) dépend au premier chef des vivants d'aujourd'hui». Pour Mouterde, donc, il n'y a ni paradis perdu ni progrès inéluctable.

    C'est ainsi aux vivants qu'il revient de chercher, dans les traditions philosophiques passées, les éléments qui nourriront l'action et l'émancipation au présent. Comme le suggérait Walter Benjamin, auquel Mouterde emprunte le fil conducteur de son essai, le secret de la lutte n'est pas dans le futur et les lendemains qui chantent, mais derrière, «dans tout ce qui [...] a été très concrètement défait, n'a pas pu éclore et attend son tour au sein de l'immensité de la diversité brisée du passé». C'est la puissance humaine de la raison grecque contre le mythe; la raison et la liberté, «la puissance expérimentée», de la Renaissance et des Lumières; le soupçon des Marx, Nietzsche et Freud qui démystifie sans la nier cette puissance et nous enjoint «de choisir le monde d'ici bas», l'immanence, parce qu'il n'y a pas d'autre voie pour «parier sur la puissance d'affirmation de l'être humain».

    Concrètement, pour Mouterde, ces considérations philosophiques devraient présider, sur le plan pratique, à «la reconstitution d'un "nous" capable de s'opposer socialement et politiquement aux projets des classes dominantes» et nous permettre de renouer avec l'esprit des luttes d'émancipation qui ont animé la période allant de 1920 à la fin des années 80. Dans cette perspective, la «révolution» change même de visage; elle ne se conjugue plus «avec l'annonce des temps futurs glorieux», mais se propose, selon la formule de Benjamin, «d'arrêter la catastrophe».

    Un programme de refondation

    Peut-on conclure, alors, à une sorte de modestie militante?

    À l'heure de la «tristesse» et de «l'impuissance» , pour reprendre les mots de Miguel Benasayag, qui frappent nos sociétés sur le plan sociopolitique, l'appel à repenser une «démocratie authentique», en évitant les travers d'un socialisme réel qui a échoué dans cette mission, ne va certes pas sans humilité, mais reste tout de même ambitieux, à la mesure des préoccupations déjà mentionnées.

    Ce sont les bases mêmes de l'action émancipatrice, détruites par trente ans de néolibéralisme, qui exigent d'être refondées. Aussi, en plaidant pour une réduction du temps de travail qui libérerait un temps pour «se développer selon d'autres modes que celui imposé par la logique du travail capitaliste et marchand», pour une «généralisation des pratiques de démocratie participative» (à l'école, au travail, dans les quartiers) dont la valeur pédagogique serait «décisive» dans la mission qui consiste à contrecarrer la tendance à réduire le citoyen à son rôle de consommateur et pour un engagement culturel visant à faire connaître «toute la richesse de l'héritage émancipateur et des aspirations égalitaires et humanistes des "vaincus" d'hier et des sans-parts d'aujourd'hui», Mouterde propose un programme de refondation qui ne se veut surtout pas définitif, mais plutôt porteur de possibles émancipateurs.

    Très critique à l'égard d'une certaine philosophie à la mode (Ferry, Comte-Sponville, BHL, Onfray) qui s'enfermerait dans «la citadelle refuge de l'individu» ou négligerait la rigueur pour complaire au grand public, Mouterde entend faire mieux. «C'est la difficulté d'une philosophie de l'action et de l'émancipation, son grand défi, écrit-il.

    Il lui faut se rendre accessible sans pour autant perdre sa substantifique moelle.» Or, s'il nous offre ici une riche réflexion, le philosophe ne peut se targuer d'avoir relevé le défi de l'accessibilité. Son oeuvre, pour l'essentiel, ne pourra être pleinement appréciée que par des lecteurs très avertis. Quel mal y aurait-il, pourtant, à rendre populaire la philosophie de gauche?

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    louisco@sympatico.ca

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    Pour une philosophie de l'action et de l'émancipation

    Pierre Mouterde

    Écosociété

    Montréal, 2009, 168 pages












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