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    Les quatre saisons du deuil

    23 mai 2009 |Danielle Laurin | Livres
    C'est un livre sur la mère. Sur la mort de la mère. Sur le deuil, la perte, le manque. C'est un fils qui parle, qui écrit. Un fils qui, du jour au lendemain, a perdu ses repères.

    C'est tout le sens de l'existence qui a pris le bord: «Ce contact d'un homme avec sa mère, peut-être le plus fondamental, ne faisait plus partie des choses de l'existence. Je recherchais dans ce monde à jamais altéré la part de mon bonheur qui s'était évanouie.»

    Le fils confie sa peine, son chagrin, sa douleur. Il plonge au plus profond de lui-même, attentif à ce que la mort de sa mère lui révèle sur lui-même. Et sur sa propre mort.

    Il plonge en lui, mais il s'observe, aussi. Il est à la fois le dépositaire et le témoin de son trouble. Il ressent et voit en même temps les transformations que la mort de sa mère opère en lui, petit à petit, une année durant, au gré des saisons.

    Il fait le point sur sa vie. Impossible de faire autrement. C'est à cela que la mort de sa mère le conduit, à l'aube de la quarantaine. Qui est-il, qu'est-ce qui a fait de lui l'homme qu'il est devenu, lui, Jean-François Beauchemin?

    C'est bien de l'auteur de La Fabrication de l'aube qu'il s'agit. Ce petit livre effarant, bouleversant, tellement élégant, tellement fort, qui lui a valu le Prix des libraires du Québec en 2007. Un livre sur la mort, la sienne, qu'il a vue en face.

    Ici, dans Cette année s'envole ma jeunesse, nous sommes quelques années auparavant. Jean-François Beauchemin ne sait pas qu'il sera foudroyé par la maladie, qu'il sera plongé dans le coma, avant de revenir à la vie, transformé.

    Ici, c'est la transformation qu'opère chez lui la mort de sa mère qui est en jeu. Même si celui qui parle, qui écrit ici maintenant, en 2009, ne peut faire abstraction de l'expérience fondamentale qu'il a vécue sur son lit d'hôpital.

    Ce qu'on comprend, c'est que sa façon de traverser ce moment-clé de son existence à lui aura été teintée par la mort de sa mère. Sa mère, qu'il a veillée jusqu'à la fin.

    Ainsi: «J'ai vu ma mère se soulever faiblement sur le petit lit étroit, chercher ma main et fouiller le ciel nocturne. Ce geste d'une vieille main presque froide, cherchant dans la mienne l'amour, peut-être l'espoir, que déjà la mort lui refuse, a été l'un de ceux qui m'ont le plus aidé, plus tard, à me tenir debout devant certains désastres.»

    C'est peut-être ce qu'il y a de plus riche dans Cette année s'envole ma jeunesse: comment, parlant de mort, de deuil, Jean-François Beauchemin parle aussi d'amour, d'espoir. Et de beauté.

    C'était là aussi dans La Fabrication de l'aube. Cette aptitude au bonheur. Malgré tout. Ce goût du bonheur. Qui n'a rien à voir avec une recette, qui n'a rien d'une joie feinte, d'un filtre que l'on applique sur la réalité. Au contraire.

    C'est en allant au plus profond de sa peine, de son trouble, de lui-même, avec toutes ses questions, ses manques, ses contradictions, que Jean-François Beauchemin trouve des clés.

    Même dans la noirceur, il y a de la lumière pour lui. Même dans les pires moments. Même au moment où il voit sa mère mourir. Car il comprend alors «qu'on ne peut trouver beaux ni les paysages, ni les existences, ni les hommes, sans la vulnérabilité que nous apercevons en nous-mêmes à l'instant des adieux».

    La vulnérabilité n'est pas une tare pour lui, pas plus que le fait de vieillir, d'ailleurs. De toute façon, les choses ne durent pas: la mort de sa mère en témoigne.

    Même lorsqu'il s'aperçoit, quelques mois plus tard, que son corps, son visage ont pris un coup de vieux et que s'envole à jamais sa jeunesse, il ne s'offusque pas. Pas du tout: «J'entrais dans l'époque de l'existence pour laquelle j'étais le mieux fait.» C'est-à-dire: «[...] j'avais été à l'étroit dans la jeunesse».

    Singulier, le parcours de Jean-François Beauchemin, oui. Singulière, sa vision du monde, de la vie, de la mort. Lui-même s'étonne, ça lui échappe, c'est comme ça.

    Il écrit: «Tout se trouble lorsque je tente d'expliquer que la mort de ma mère m'a fait quitter la jeunesse, et que cette jeunesse cependant fut vécue par un vieil homme. Peut-être n'y a-t-il pas d'explication possible à ce phénomène d'un être qui, né vieux, surveillant autrefois sa jeune âme, cède désormais sa place et accepte qu'à son tour l'enfant qu'il était l'étudie, le juge et le conseille.»

    Il y a dans ces pages quelque chose comme une belle âme, jeune ou vieille. Il y a quelqu'un qui cherche, qui vibre, qui va au bout de ses questions, de ses émotions. Il y a quelqu'un qui écrit avec grâce, dans un style hors d'âge, hors mode.

    Il y a toutes sortes de références à la littérature, aux livres, sans que jamais cela n'apparaisse plaqué, surfait. Il y a l'amour des bêtes aussi, des chiens en particulier. Et il y a la nature, la force de la nature, la neige, les tempêtes où l'on s'engouffre pour mieux se retrouver.

    Il y a cette authenticité propre à Jean-François Beauchemin. Il a ce constat, aujourd'hui: «Huit années ont passé depuis la mort de ma mère. Je ne me suis pas consolé de la perte d'un être qui m'a enseigné le plus important : aimer, construire, mourir. Mais mes pleurs se sont arrêtés: les riches fleurs qu'ils ont arrosées ne me disent plus rien.»

    ***

    Cette année s'envole ma jeunesse

    Jean-François Beauchemin

    Québec Amérique

    Montréal, 2009, 128 pages

    (en librairie le 27 mai)
     
     
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