Religion - Le Jésus de Jasmin
L’écrivain Claude Jasmin
Dans sa «Lettre pour porter à rechercher Dieu», le magnifique et profond texte polémique qui ouvre les Pensées (dans l'édition établie d'après l'«ordre» pascalien par Philippe Sellier, Pocket, 2003), le grand Pascal tourmente les athées et agnostiques satisfaits. «Rien n'est si important à l'homme que son état, lance-t-il. Rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d'une éternité de misères, cela n'est point naturel. [...] C'est une chose monstrueuse de voir dans un même coeur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes.»
Le narrateur du Rire de Jésus, un certain Aran, ami d'enfance du célèbre Nazaréen, prend conscience sur le tard de cette monstruosité décrite par Pascal. «Moi, écrit-il, qui jusqu'ici ne s'encombrais jamais trop trop de réflexions philosophiques... d'une inquiétude métaphysique. Je me sens arrivé à une sorte de carrefour de ma vie. Je cherche quelque chose sans savoir trop quoi.» Serait-ce trop extrapoler que de présumer que le changement d'attitude de ce personnage romanesque correspond à celui de son créateur, c'est-à-dire le bouillant Claude Jasmin, qui se présente lui-même comme un ancien «Québécois farouchement anticlérical», devenu «agnostique, [mais] tout de même fervent croyant»?
Le Rire de Jésus, en effet, est un roman. Il présente le contenu de 19 «rouleaux sur papyrus», récemment découverts, par des archéologues amateurs, sur le territoire de l'ancienne Gaule et attribués à cet Aran, ami d'enfance de Jésus et homme d'affaires prospère. Sorte d'évangile apocryphe, il raconte la vie du Christ à partir d'un point de vue original.
Voilà donc Jasmin l'impétueux, le mécréant, qui, tout à coup, dans un style apaisé, presque serein, raconte un Jésus doucement rieur, débordant d'humanité ordinaire, et dont le parcours ébranle les doutes des plus réfractaires à sa «folie». Aran, ce serait donc un peu Jasmin?
Des visions de Jésus
Le genre «nouvel évangile», raconté d'un point de vue moderne, a été souvent pratiqué dans les années récentes. Il y eut le Christ de Kazantzakis, repris par Scorsese, tenté par la chair et la normalité; le Christ intense et trouble de Norman Mailer dans L'Évangile selon le Fils; le Christ ensanglanté de Mel Gibson, qui illustrait l'inhumaine barbarie des hommes; le Christ souriant de Didier Decoin, dans Jésus le Dieu qui riait. Jasmin, d'une certaine manière, emprunte un peu à l'esprit de cette dernière oeuvre et à celui, très saisissant, de L'Évangile selon Pilate, d'Éric-Emmanuel Schmitt.
Ces oeuvres narratives peuvent presque être considérées comme des essais en ce qu'elles présentent, plus qu'une histoire, une vision idéelle du Fils de l'Homme. Chez Jasmin, le caractère humain de Jésus est magnifié. Comme les évangiles canoniques traitent très peu de l'enfance et de la jeunesse du Christ, il y a là un espace imaginaire à combler. Jasmin ne s'en prive pas, en investissant, par l'entremise de son narrateur, ce territoire christique peu fréquenté. «Avec toutes ces notes que j'accumule sur mon ami d'enfance, le regretté disparu, fait-il écrire à Aran, je voudrais arriver à une sorte de biographie, à l'aide d'un ou de livres, pour mieux illustrer ce qu'il avait été dans sa jeunesse. Cela, par exemple, son goût de la musique, de la danse aussi, personne, rien n'en parle.» Il sera aussi question du jeune Jésus curieux de tout, archi-studieux mais rieur, dévoreur de gâteau au miel et protecteur des animaux. Il y a là des images d'Épinal qui pourraient faire sourire si ce n'était de la profonde délicatesse avec laquelle elles sont présentées.
Le coeur du livre de Jasmin, toutefois, malgré le titre et l'angle suggéré en quatrième de couverture qui insiste sur l'enfance de Jésus, est ailleurs. Il est dans le rapport à toute cette histoire qu'entretiennent Aran et, par transposition, tous ceux qui sont déchirés entre le doute, voire le refus, et l'attirance. En faisant d'Aran le jeune homme riche et le fils prodigue des évangiles, Jasmin le présente comme celui que le Christ touche, mais qui refuse de le suivre parce qu'il a trop à perdre ici-bas. L'indifférence, alors, celle qui stigmatise brillamment Pascal, devient une sorte de refuge consolateur. Le personnage de Jésus est bien sympathique, certes, mais tout le reste — la faiblesse comme force, la vie éternelle — est trop fou pour entraîner l'adhésion, se dit-on.
Chez Schmitt, Pilate incarne une rationalité matérialiste qui refuse de céder. Chez Jasmin, Aran, lui, cultive le remords et la résistance. Dans les deux cas, pourtant, et c'est ce qui fait la force de ces oeuvres, le doute à l'égard du doute finit par s'installer. Au moment où naît le christianisme, où des hommes et des femmes témoignent de leur foi dans le Christ au risque de finir dans l'arène aux lions, ceux qui connaissent l'histoire de Jésus n'arrivent plus à en libérer leur esprit. En racontant, avec cette belle sensibilité que procure parfois la maturité, ce tiraillement, Jasmin ne joue pas les prosélytes. Il redit simplement, à la suite de Pascal, que refuser d'affronter honnêtement cette question est une bêtise.
Le Rire de Jésus contient quelques redondances — «Je ne répète pas. J'insiste», se défend toutefois Aran —, des inexactitudes historiques — l'évangéliste Jean, contrairement à ce que colporte la tradition, n'est pas un des douze — et des anachronismes — Aran, qui a l'âge de Jésus, ne peut pas avoir lu, au moment où il rédige son texte, les évangiles canoniques qui ne sont pas encore écrits. Mettons ça sur le compte du genre romanesque et retenons plutôt un motif d'inquiétude quant à l'avenir de la force d'ébranlement christique: quand plus personne ne connaîtra cette histoire, quand l'indifférence religieuse régnera, quel doute salvateur sera encore possible?
***
louisco@sympatico.ca
***
Le rire de Jésus
Claude Jasmin
Marcel Broquet
Saint-Sauveur, 2009, 264 pages
Le narrateur du Rire de Jésus, un certain Aran, ami d'enfance du célèbre Nazaréen, prend conscience sur le tard de cette monstruosité décrite par Pascal. «Moi, écrit-il, qui jusqu'ici ne s'encombrais jamais trop trop de réflexions philosophiques... d'une inquiétude métaphysique. Je me sens arrivé à une sorte de carrefour de ma vie. Je cherche quelque chose sans savoir trop quoi.» Serait-ce trop extrapoler que de présumer que le changement d'attitude de ce personnage romanesque correspond à celui de son créateur, c'est-à-dire le bouillant Claude Jasmin, qui se présente lui-même comme un ancien «Québécois farouchement anticlérical», devenu «agnostique, [mais] tout de même fervent croyant»?
Le Rire de Jésus, en effet, est un roman. Il présente le contenu de 19 «rouleaux sur papyrus», récemment découverts, par des archéologues amateurs, sur le territoire de l'ancienne Gaule et attribués à cet Aran, ami d'enfance de Jésus et homme d'affaires prospère. Sorte d'évangile apocryphe, il raconte la vie du Christ à partir d'un point de vue original.
Voilà donc Jasmin l'impétueux, le mécréant, qui, tout à coup, dans un style apaisé, presque serein, raconte un Jésus doucement rieur, débordant d'humanité ordinaire, et dont le parcours ébranle les doutes des plus réfractaires à sa «folie». Aran, ce serait donc un peu Jasmin?
Des visions de Jésus
Le genre «nouvel évangile», raconté d'un point de vue moderne, a été souvent pratiqué dans les années récentes. Il y eut le Christ de Kazantzakis, repris par Scorsese, tenté par la chair et la normalité; le Christ intense et trouble de Norman Mailer dans L'Évangile selon le Fils; le Christ ensanglanté de Mel Gibson, qui illustrait l'inhumaine barbarie des hommes; le Christ souriant de Didier Decoin, dans Jésus le Dieu qui riait. Jasmin, d'une certaine manière, emprunte un peu à l'esprit de cette dernière oeuvre et à celui, très saisissant, de L'Évangile selon Pilate, d'Éric-Emmanuel Schmitt.
Ces oeuvres narratives peuvent presque être considérées comme des essais en ce qu'elles présentent, plus qu'une histoire, une vision idéelle du Fils de l'Homme. Chez Jasmin, le caractère humain de Jésus est magnifié. Comme les évangiles canoniques traitent très peu de l'enfance et de la jeunesse du Christ, il y a là un espace imaginaire à combler. Jasmin ne s'en prive pas, en investissant, par l'entremise de son narrateur, ce territoire christique peu fréquenté. «Avec toutes ces notes que j'accumule sur mon ami d'enfance, le regretté disparu, fait-il écrire à Aran, je voudrais arriver à une sorte de biographie, à l'aide d'un ou de livres, pour mieux illustrer ce qu'il avait été dans sa jeunesse. Cela, par exemple, son goût de la musique, de la danse aussi, personne, rien n'en parle.» Il sera aussi question du jeune Jésus curieux de tout, archi-studieux mais rieur, dévoreur de gâteau au miel et protecteur des animaux. Il y a là des images d'Épinal qui pourraient faire sourire si ce n'était de la profonde délicatesse avec laquelle elles sont présentées.
Le coeur du livre de Jasmin, toutefois, malgré le titre et l'angle suggéré en quatrième de couverture qui insiste sur l'enfance de Jésus, est ailleurs. Il est dans le rapport à toute cette histoire qu'entretiennent Aran et, par transposition, tous ceux qui sont déchirés entre le doute, voire le refus, et l'attirance. En faisant d'Aran le jeune homme riche et le fils prodigue des évangiles, Jasmin le présente comme celui que le Christ touche, mais qui refuse de le suivre parce qu'il a trop à perdre ici-bas. L'indifférence, alors, celle qui stigmatise brillamment Pascal, devient une sorte de refuge consolateur. Le personnage de Jésus est bien sympathique, certes, mais tout le reste — la faiblesse comme force, la vie éternelle — est trop fou pour entraîner l'adhésion, se dit-on.
Chez Schmitt, Pilate incarne une rationalité matérialiste qui refuse de céder. Chez Jasmin, Aran, lui, cultive le remords et la résistance. Dans les deux cas, pourtant, et c'est ce qui fait la force de ces oeuvres, le doute à l'égard du doute finit par s'installer. Au moment où naît le christianisme, où des hommes et des femmes témoignent de leur foi dans le Christ au risque de finir dans l'arène aux lions, ceux qui connaissent l'histoire de Jésus n'arrivent plus à en libérer leur esprit. En racontant, avec cette belle sensibilité que procure parfois la maturité, ce tiraillement, Jasmin ne joue pas les prosélytes. Il redit simplement, à la suite de Pascal, que refuser d'affronter honnêtement cette question est une bêtise.
Le Rire de Jésus contient quelques redondances — «Je ne répète pas. J'insiste», se défend toutefois Aran —, des inexactitudes historiques — l'évangéliste Jean, contrairement à ce que colporte la tradition, n'est pas un des douze — et des anachronismes — Aran, qui a l'âge de Jésus, ne peut pas avoir lu, au moment où il rédige son texte, les évangiles canoniques qui ne sont pas encore écrits. Mettons ça sur le compte du genre romanesque et retenons plutôt un motif d'inquiétude quant à l'avenir de la force d'ébranlement christique: quand plus personne ne connaîtra cette histoire, quand l'indifférence religieuse régnera, quel doute salvateur sera encore possible?
***
louisco@sympatico.ca
***
Le rire de Jésus
Claude Jasmin
Marcel Broquet
Saint-Sauveur, 2009, 264 pages
Haut de la page

