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Parlons un peu du monstre...

Louis Hamelin   16 mai 2009  Livres
À la tribune du midi de Radio-Canada, lorsque, autour du lancement du film de Denis Villeneuve, cet hiver, il a été question du drame de Polytechnique, un auditeur a voulu parler de Gamil Gharbi. Le malaise, en ondes, a été instantané. L'animateur le voyait venir, ce raciste en puissance, bien parti pour déraper et mentionner en direct l'origine étrangère du tueur, sa naissance sous le sceau d'une autre culture et, pourquoi pas, tant qu'à y être, ses antécédents familiaux? Vade retro, Satana. L'importun fut rabroué et coupé net, avec un zèle dans le réflexe censorial qui me laissa pantois. On ne parle pas de ÇA... Je comprenais presque la réaction paniquée de l'animateur devant la porte un instant entrouverte sur toutes ces ténèbres amassées... Le mot monstre vient de «montrer». Le cinéma est là pour ça. La littérature, elle, obéit parfois à d'autres lois. J'ai relu dernièrement une phrase de Monterroso par laquelle il expliquait son refus d'écrire un roman sur un sanguinaire dictateur guatémaltèque par sa peur d'être obligé d'entrer dans les pensées de son sujet, au risque de commencer, fût-ce par simple professionnalisme, à le comprendre.

Imaginons maintenant un tireur fou qui, comme Gharbi, aime les mots rares (Marc Lépine, en dépit de ses nombreuses fautes d'orthographe, se définissait comme un érudit rationnel et, à la fin de sa missive d'adieu, il s'excuse pour sa «compendieuse lettre»), un tireur fou qui souffre de tendances paranoïaques et de solitude aussi, bien sûr. Mais le père, plutôt que de le lancer sur les murs comme celui de Gharbi, lui a légué une bibliothèque de quelques milliers de titres et un penchant pour la prose de Shakespeare. Autre différence: au lieu de s'en prendre à 14 jeunes femmes sans défense, ce tueur-là va jeter son dévolu sur les représentants d'une minorité parfois visible, parfois bien camouflée, mais dont la seule existence témoigne d'une forme de barbarie survivante et honnie, en nos temps de rectitude éclairée: les chasseurs. Si j'ajoute que le déclencheur du meurtre en série, ici, sera le lâche assassinat d'un brave toutou du genre terrier, à bout portant par une de ces brutes, brisant le coeur de son propriétaire, sommes-nous pour autant en présence d'un crime... je ne dirai pas sympathique, mais au moins compréhensible? Un crime qui, à défaut de susciter l'adhésion enthousiaste du lecteur (la vengeance est humaine), pourrait l'amener à réfléchir à la saprée condition humaine, ou même à une certaine absurdité du cours des choses ici-bas (voir la référence des éditeurs à Camus), plutôt que d'offrir une énième variation sur le thème, américain par excellence, d'une violence justicière accompagnée de l'inévitable appel aux bas instincts? That is the question, comme dirait le vieux Will.

Tuer le chien

Ma propre expérience des campagnes boisées et des régions sauvages me porterait plutôt, je l'avoue, à me ranger sans vergogne du côté des tueurs de chiens. J'ai parfois rêvé d'un calibre à vermine équipé d'une lunette de tir quand tel clébard étranglé par sa chaîne, dans une cour située à 200 mètres, s'évertuait à me gâcher ma promenade en forêt. L'innocence de l'animal n'excuse aucunement l'idiotie du maître. Mais la qualité de l'écriture, et elle seule, peut, d'un point de vue littéraire, justifier l'existence du monstre humain. J'écris «monstre», mais psychopathe fait aussi l'affaire, l'important étant qu'on sache que je parle de cette race de gens capables de décimer une demi-douzaine de leurs semblables comme si c'était une manière comme une autre de quitter ce monde en beauté et dont les voisins diront ensuite: il était un peu bizarre, mais pas tant que ça. L'attrait de la perversité mentale, de ces gouffres jadis décrits par Poe et au bord desquels on se tient dans un équilibre précaire et secret, avant de faire le pas, semble plus vivant que jamais, comme si, à l'ère du vedettariat instantané, l'acte solitaire suprême qu'est le suicide ne pouvait être que collectif.

C'est donc l'histoire de l'homme dont le meilleur ami, un quadrupède, est tué par des chasseurs et qui va devenir chasseur d'hommes. Chasseur de chasseurs. Victimes antipathiques à souhait, je vous l'accorde. Le massacreur de Bambi, quand il joue bien son rôle, doit s'attendre à l'opprobre des bien-pensants. Ce qui est plus rare, c'est qu'un héros de roman nous inspire davantage d'antipathie que ses ennemis. Julius Winsome, et le roman qui porte son nom, avait tout pour éveiller chez moi sympathie et compréhension. Il vit seul, entouré de livres dans une cabane au fond des bois, situation que j'ai connue. Il habite à une portée de fusil du Québec, n'est pas fait en bois, mais se méfie de la femme, est totalement dénué d'ambitions, gagne juste assez pour vivre de ses deux mains et traverser les longs hivers en ruminant page après page au coin du feu, il est, bref, un de ces innombrables érudits sauvages, les descendants de Thoreau dont la littérature américaine est peuplée. Mais il est loin d'avoir l'humour de ce dernier, qui reconnaissait avoir écrit lui-même 600 des 700 ouvrages de sa bibliothèque (les invendus renvoyés par son éditeur). Winsome est sérieux, mortellement. Et son histoire comporte des morceaux d'écriture d'une sombre et terrible beauté, sur l'hiver, la guerre, entre autres. Mais le problème, avec un romancier qui veut nous faire croire que son personnage, avec une Lee Enfield de la première guerre et sans jamais avoir pratiqué, est capable de spontanément loger un projectile dans le cou d'un homme à 80 mètres, et encore à 450 mètres, en pleine pomme, avec la même arme équipée d'une lunette jamais ajustée, c'est que 1) ça ne se peut pas; et 2) techniquement, il faudrait au minimum être solide. Apprendre à distinguer entre fusil et carabine, balle et volée de plombs, serait déjà un bon début. Dans le mille à tout coup, on n'est plus chez Thoreau, plus dans Shakespeare, mais chez John Wayne. C'est cette infaillibilité qui m'a dérangé, plus que le choix éthique du motif de la vengeance.

C'est donc l'histoire de l'homme dont le meilleur ami, un quadrupède, est tué par des chasseurs et qui va devenir chasseur d'hommes. Chasseur de chasseurs. Victimes antipathiques à souhait, je vous l'accorde. Le massacreur de Bambi, quand il joue bien son rôle, doit s'attendre à l'opprobre des bien-pensants. Ce qui est plus rare, c'est qu'un héros de roman nous inspire davantage d'antipathie que ses ennemis. Julius Winsome, et le roman qui porte son nom, avait tout pour éveiller chez moi sympathie et compréhension. Il vit seul, entouré de livres dans une cabane au fond des bois, situation que j'ai connue. Il habite à une portée de fusil du Québec, n'est pas fait en bois, mais se méfie de la femme, est totalement dénué d'ambitions, gagne juste assez pour vivre de ses deux mains et traverser les longs hivers en ruminant page après page au coin du feu, il est, bref, un de ces innombrables érudits sauvages, les descendants de Thoreau dont la littérature américaine est peuplée. Mais il est loin d'avoir l'humour de ce dernier, qui reconnaissait avoir écrit lui-même 600 des 700 ouvrages de sa bibliothèque (les invendus renvoyés par son éditeur). Winsome est sérieux, mortellement. Et son histoire comporte des morceaux d'écriture d'une sombre et terrible beauté, sur l'hiver, la guerre, entre autres. Mais le problème, avec un romancier qui veut nous faire croire que son personnage, avec une Lee Enfield de la première guerre et sans jamais avoir pratiqué, est capable de spontanément loger un projectile dans le cou d'un homme à 80 mètres, et encore à 450 mètres, en pleine pomme, avec la même arme équipée d'une lunette jamais ajustée, c'est que 1) ça ne se peut pas; et 2) techniquement, il faudrait au minimum être solide. Apprendre à distinguer entre fusil et carabine, balle et volée de plombs, serait déjà un bon début. Dans le mille à tout coup, on n'est plus chez Thoreau, plus dans Shakespeare, mais chez John Wayne. C'est cette infaillibilité qui m'a dérangé, plus que le choix éthique du motif de la vengeance.

***

Julius Winsome

Gerard Donovan

Traduit de l'anglais par Georges-Michel Sarotte

Le Seuil






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  • Gisèle Côté
    Abonnée
    dimanche 17 mai 2009 09h29
    Enfin, la vérité...
    « Le soir même du drame de Polytechnique, le véritable nom de Marc Lépine a été diffusé à la radio (je l'ai entendu)... et depuis, il est devenu "tabou". Il est tellement plus commode (et hypocrite) d'étendre cette misogynie à tous les mâles "québécois". La vérité est un fait, et non une opinion.
    Gisèle Côté »

  • Lucien Cimon
    Inscrit
    dimanche 17 mai 2009 20h22
    Liberté de parole
    « Ton premier paragraphe est le plus subversif: il transgresse un tabou: il refuse la culpabilité que ceux qui veulent des Québécois honteux nous inoculent par le discours officiel et la rectitude politique, fidèle, mais hypocrite servante des intérêts de certains groupes de pressions que les vrais manipulateurs de marionettes entretiennent dressés les uns contre les autres pour les maintenir à la force zéro.
    Merci, Louis Hamelin.
    Lucien Cimon »

  • Lukas Lafond-Rivard
    Abonné
    lundi 18 mai 2009 21h07
    La vérité...
    « La vérité demeure que Marc Lépine a fait changé son nom bien avant de même penser commettre ces crimes. Il ne voulait pas avoir le nom de son père. Légalement, et amicalement, il était connu sous le nom de Marc Lépine. Point final. Il n'y a pas de cachette quant à ses origines. C'est que ce n'est pas si important dans l'ordre des choses. »

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