Terrifiant de beauté
Une femme en fuite. Une veuve de 19 ans. Qui a tué elle-même son mari, on ne sait pas pourquoi ni comment, pas encore. Elle court, à perdre haleine, dans la forêt. C'est le point de départ de La Veuve.
«C'était la nuit, et les chiens surgirent d'entre les arbres, déchaînés, hurlants.» Ça commence comme ça. Et tout de suite on est là. On sent le souffle de la femme qui s'épuise, le danger qui guette. On est aux aguets.
On s'effraie, comme elle, autant qu'elle, la veuve, de voir apparaître soudain ses poursuivants, deux géants roux assoiffés de vengeance: ses beaux-frères. Comment leur échapper, comment sauver sa peau?
Cette poursuite, qui prend place dans l'Ouest canadien au début du XIXe siècle, constitue le coeur du roman. Le premier roman que signe Gil Adamson. Une Torontoise de 48 ans qui a fait sa marque comme poète et nouvelliste. Et qui pourrait bien, désormais, figurer parmi les grands romanciers de notre temps.
L'un d'eux, Michael Ondaatje, a d'ailleurs dit, à propos de La Veuve, couvert de prix et acclamé par la critique anglo-saxonne: «Un premier roman remarquable, plein de verve, superbement écrit, avec tout le panache de l'aventure de haut vol.»
Tout à fait d'accord. Bien sûr, il faut aimer les descriptions détaillées, il faut vouloir se perdre dans la nature sauvage, il faut accepter de perdre pied, de se faire avaler par un monde où réalité et délire hallucinatoire se confondent.
Il faut aimer l'errance. Et les allers-retours dans le temps. Les souvenirs qui émergent au tournant. Qui, à force, finissent par éclairer le présent, mais par bribes, par fragments.
Peu à peu, on va comprendre d'où elle vient, cette jeune veuve, «veuve par sa faute». Le spectre de la mère morte, l'image du père dévasté, de la grand-mère rigide: toute l'enfance va défiler. Se mêlant aux angoisses de la fuite.
Non, rien ne la préparait, cette fille qu'on préférait docile, effacée, dépendante, pas trop intelligente, pas trop éduquée, pas trop libre... à cette vie sauvage, cette vie d'errance, de misère, où la faim tenaille et le froid menace, où il faut chasser pour se nourrir, se cacher pour survivre. Et lutter avec ses démons intérieurs, seule au monde.
Peu à peu, on va aussi revisiter les moments-clés de sa vie conjugale, basée sur la tromperie, le mensonge, la violence. Le beau rêve, la belle promesse qui s'effondrent. La désolation. Et le bébé qui arrive au milieu de tout ça. Le bébé mort, qui va conduire à la folie, entraîner l'irréparable.
Autre strate qui s'ajoute: les rencontres, au gré du parcours de la veuve pour sauver sa peau. Toutes sortes de rencontres, avec des personnages plus grands que nature. Certains sont là pour aider, d'autres pour mal faire. Certains ne font que passer, d'autres scelleront à jamais le destin de la veuve.
Et puis il y a l'amour, aussi, sur sa route. L'amour absolu, impossible. L'amour qui chavire, qui gémit, qui explose. Qui s'immisce dans la moindre parcelle de peau. Et qui fait peur.
Il y a tout cela qui s'imbrique dans La Veuve. C'est un roman complexe, oui. Mais sans lourdeur, sans que jamais l'on ne sente la fabrication.
C'est un roman comme on en lit rarement. Une sorte de western au féminin, un roman d'aventures, certes, où l'action, les rebondissements, le rocambolesque sont au rendez-vous. Mais portés par une plume lyrique, puissante.
Certaines phrases sont comme des couperets. Elles tombent, implacables, assassines. Au milieu de nulle part. Celle-ci, par exemple, après une nuit de tourmentes: «Le soleil se leva sur la femme et le cheval, créatures impitoyables qui baissaient la tête à la manière de condamnés à mort.»
Et puis ça repart. Les voix, les visions, les réminiscences du passé qui surgissent, se jettent sur la veuve comme sur une proie, la broient, tandis que les menaces extérieures se multiplient, que les colosses roux se rapprochent dangereusement.
C'est une femme seule, désespérée, épuisée, au bord de la folie, qu'on suit. Et c'est à l'intérieur d'elle-même qu'on plonge tandis qu'elle fuit. Ça vibre de partout.
C'est la grande force de La Veuve: on en vient à ressentir physiquement le trouble de l'héroïne. On est avec elle complètement.
Et en même temps, on voudrait la sauver, la sortir du gouffre.
C'est la clameur des ténèbres qu'on entend, c'est terrifiant. Terrifiant de beauté.
***
La veuve
Gil Adamson
Traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Boréal/Chritian Bourgois
Montréal/Paris, 2009, 424 pages
«C'était la nuit, et les chiens surgirent d'entre les arbres, déchaînés, hurlants.» Ça commence comme ça. Et tout de suite on est là. On sent le souffle de la femme qui s'épuise, le danger qui guette. On est aux aguets.
On s'effraie, comme elle, autant qu'elle, la veuve, de voir apparaître soudain ses poursuivants, deux géants roux assoiffés de vengeance: ses beaux-frères. Comment leur échapper, comment sauver sa peau?
Cette poursuite, qui prend place dans l'Ouest canadien au début du XIXe siècle, constitue le coeur du roman. Le premier roman que signe Gil Adamson. Une Torontoise de 48 ans qui a fait sa marque comme poète et nouvelliste. Et qui pourrait bien, désormais, figurer parmi les grands romanciers de notre temps.
L'un d'eux, Michael Ondaatje, a d'ailleurs dit, à propos de La Veuve, couvert de prix et acclamé par la critique anglo-saxonne: «Un premier roman remarquable, plein de verve, superbement écrit, avec tout le panache de l'aventure de haut vol.»
Tout à fait d'accord. Bien sûr, il faut aimer les descriptions détaillées, il faut vouloir se perdre dans la nature sauvage, il faut accepter de perdre pied, de se faire avaler par un monde où réalité et délire hallucinatoire se confondent.
Il faut aimer l'errance. Et les allers-retours dans le temps. Les souvenirs qui émergent au tournant. Qui, à force, finissent par éclairer le présent, mais par bribes, par fragments.
Peu à peu, on va comprendre d'où elle vient, cette jeune veuve, «veuve par sa faute». Le spectre de la mère morte, l'image du père dévasté, de la grand-mère rigide: toute l'enfance va défiler. Se mêlant aux angoisses de la fuite.
Non, rien ne la préparait, cette fille qu'on préférait docile, effacée, dépendante, pas trop intelligente, pas trop éduquée, pas trop libre... à cette vie sauvage, cette vie d'errance, de misère, où la faim tenaille et le froid menace, où il faut chasser pour se nourrir, se cacher pour survivre. Et lutter avec ses démons intérieurs, seule au monde.
Peu à peu, on va aussi revisiter les moments-clés de sa vie conjugale, basée sur la tromperie, le mensonge, la violence. Le beau rêve, la belle promesse qui s'effondrent. La désolation. Et le bébé qui arrive au milieu de tout ça. Le bébé mort, qui va conduire à la folie, entraîner l'irréparable.
Autre strate qui s'ajoute: les rencontres, au gré du parcours de la veuve pour sauver sa peau. Toutes sortes de rencontres, avec des personnages plus grands que nature. Certains sont là pour aider, d'autres pour mal faire. Certains ne font que passer, d'autres scelleront à jamais le destin de la veuve.
Et puis il y a l'amour, aussi, sur sa route. L'amour absolu, impossible. L'amour qui chavire, qui gémit, qui explose. Qui s'immisce dans la moindre parcelle de peau. Et qui fait peur.
Il y a tout cela qui s'imbrique dans La Veuve. C'est un roman complexe, oui. Mais sans lourdeur, sans que jamais l'on ne sente la fabrication.
C'est un roman comme on en lit rarement. Une sorte de western au féminin, un roman d'aventures, certes, où l'action, les rebondissements, le rocambolesque sont au rendez-vous. Mais portés par une plume lyrique, puissante.
Certaines phrases sont comme des couperets. Elles tombent, implacables, assassines. Au milieu de nulle part. Celle-ci, par exemple, après une nuit de tourmentes: «Le soleil se leva sur la femme et le cheval, créatures impitoyables qui baissaient la tête à la manière de condamnés à mort.»
Et puis ça repart. Les voix, les visions, les réminiscences du passé qui surgissent, se jettent sur la veuve comme sur une proie, la broient, tandis que les menaces extérieures se multiplient, que les colosses roux se rapprochent dangereusement.
C'est une femme seule, désespérée, épuisée, au bord de la folie, qu'on suit. Et c'est à l'intérieur d'elle-même qu'on plonge tandis qu'elle fuit. Ça vibre de partout.
C'est la grande force de La Veuve: on en vient à ressentir physiquement le trouble de l'héroïne. On est avec elle complètement.
Et en même temps, on voudrait la sauver, la sortir du gouffre.
C'est la clameur des ténèbres qu'on entend, c'est terrifiant. Terrifiant de beauté.
***
La veuve
Gil Adamson
Traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Boréal/Chritian Bourgois
Montréal/Paris, 2009, 424 pages
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