Essai étranger - Brillant pastiche signé Naulleau et Jourde
Pierre Jourde (à l’avant-plan) et Éric Naulleau
Éric Naulleau et Pierre Jourde se propulsent loin dans le présent siècle, voire à l'orée du prochain, pour mieux présenter 17 auteurs français de notre époque, à la manière de Lagarde et Michard, célèbres pour leur manuel d'initiation à la littérature, accompagné de remarques sur le style, d'exercices et de corrigés. Mais qu'on ne se méprenne pas: si leur livre est bel et bien un pastiche du Lagarde et Michard, les extraits de romans et d'essais commentés ici sont rigoureusement authentiques.
On se souviendra peut-être qu'en 2003, Éric Naulleau, alors un éditeur inconnu et traducteur de poètes bulgares, a publié chez un éditeur confidentiel Petit déjeuner chez Tyrannie, dans lequel il se moquait copieusement et avec beaucoup d'esprit de la directrice du Monde des livres, Josyane Savigneau. Cette dernière avait pris la mouche après que Naulleau eut publié La Littérature sans estomac, un essai de Jourde portant sur la littérature française contemporaine, où l'auteur s'employait méthodiquement à séparer le bon grain de l'ivraie. À la suite de cela, les deux amis ont lancé leur Jourde & Naulleau, non sans déclencher des accès de prurit dans certaines salles de rédaction, réputées pour leur goût irréfutable et sûr. Chose étrange lorsqu'on sait combien il a été conspué, Naulleau est devenu depuis deux ans une véritable célébrité en collaborant à l'émission de Laurent Ruquier On n'est pas couché (diffusée à TV5), où, sans complaisance jamais, il ramène les auteurs à leurs textes et s'intéresse au style. Le fait qu'un chroniqueur parle du sens et du style des livres dans une émission de variétés est en soi un tour de force. Ou une incongruité aux yeux des directeurs de chaînes. Aujourd'hui, Naulleau, qui a même droit à une marionnette aux Guignols de l'info, est traité sur tous les tons, même les plus outranciers, de «méchant», de «snipper» intolérable, alors que, répétons-le, plutôt que de céder aux sirènes du marché, plutôt que de polir les chaussures de vedettes surmédiatisées, posant aux persécutées, il s'attache uniquement aux qualités et aux défauts des textes, sans égard à la notoriété des auteurs présents à l'émission (on peut voir, sur Dailymotion, avec quel aplomb il leur donne la réplique).
Il reste qu'à la télévision, on n'a pas toujours le temps d'entrer dans les détails, c'est pourquoi la lecture du Jourde & Naulleau mérite le détour, d'autant qu'il est vendu à un prix assez modique. À la fois sérieux et très spirituel, ce manuel revu et augmenté met en lumière — de même qu'en perspective — l'écriture des Sollers, A. Jardin, D. de Villepin, Labro, Besson et autres Gavalda, grands habitués des salons ou des plateaux de télé. Certes, il est toujours amusant de voir ridiculisées de fausses valeurs, ou des pointures inférieures à leur réputation, mais cela est encore plus jouissif quand ceux qui s'en chargent le font avec brio et une cinglante ironie.
Ainsi, tout comme Lagarde et Michard entendaient nous édifier en présentant Balzac, Hugo et Lamartine, Jourde et Naulleau adoptent le même ton (à quelques exceptions près), celui de l'éloge, ce qui nous vaut de franches rigolades, quand ce ne sont pas des crises de fou rire. Chaque chapitre commence par une brève biographie de l'auteur étudié, suivie d'extraits de son oeuvre, ponctués de notes, attirant l'attention sur les techniques employées («Noter ici la prudence avec laquelle l'auteur introduit la comparaison»), sur l'influence de tel auteur sur tel autre, ou encore sur les pièges dans lesquels on tombe lorsqu'on a l'inconscience d'écrire de façon trop amphigourique ou niaise.
Des exemples
Chacun d'entre nous chérit ses têtes de Turc et se délectera si celles-ci se nomment tantôt Philippe Joyaux — un écrivain lisible, ayant réussi à se hisser à des sommets d'illisibilité, avant de choir à nouveau dans la lisibilité après une navrante cure de désintoxication — ou BHL, présenté comme un grand humoriste, capable de dérider toute une génération — la nôtre — assombrie par les prohibitions du politiquement correct. Son «romanquête», Qui a tué Daniel Pearl?, est comparé ici à une aventure de James Bond «explicitement à la période Roger Moore (la meilleure à notre sens) et, plus précisément, à l'épisode intitulé Octopussy [...]. À la quête d'un oeuf de Fabergé répond l'enquête sur Pearl [...] à la pieuvre qui donne son titre au film [...] répond la tarentule que BHL voit dans l'oeil de son voisin pakistanais [...] au jabot immaculé de James Bond répond l'impeccable chemise de BHL, aux méchants enturbannés d'Inde et d'Afghanistan, qui poursuivent Roger Moore, répondent leurs terribles homologues de Karachi pendus aux basques de Bernard-Henri Lévy».
Par ailleurs, dans le chapitre consacré à Christine Angot, Jourde et Naulleau s'en prennent aussi à certains travers de notre époque: «À ce sujet, il faut savoir qu'au tournant des XXe et XXIe siècles s'étaient également constitués des comités chargés de déterminer si comparer sa fille à une truie en chaleur était de l'art ou du cochon. Dans le cas de Christine Angot, ainsi tranchait-on invariablement, c'était de l'art.»
Après la lecture de cet essai à forte teneur satirique, plusieurs d'entre nous ne sauront plus détacher dans leur esprit un certain auteur peu modeste de sa poilante «daurade au sel».
Un délice.
***
Collaboration spéciale
***
LE JOURDE & NAULLEAU
Précis de littérature du XXIe siècle
Pierre Jourde - Éric Naulleau
Mango
Paris, 2008, 280 pages
On se souviendra peut-être qu'en 2003, Éric Naulleau, alors un éditeur inconnu et traducteur de poètes bulgares, a publié chez un éditeur confidentiel Petit déjeuner chez Tyrannie, dans lequel il se moquait copieusement et avec beaucoup d'esprit de la directrice du Monde des livres, Josyane Savigneau. Cette dernière avait pris la mouche après que Naulleau eut publié La Littérature sans estomac, un essai de Jourde portant sur la littérature française contemporaine, où l'auteur s'employait méthodiquement à séparer le bon grain de l'ivraie. À la suite de cela, les deux amis ont lancé leur Jourde & Naulleau, non sans déclencher des accès de prurit dans certaines salles de rédaction, réputées pour leur goût irréfutable et sûr. Chose étrange lorsqu'on sait combien il a été conspué, Naulleau est devenu depuis deux ans une véritable célébrité en collaborant à l'émission de Laurent Ruquier On n'est pas couché (diffusée à TV5), où, sans complaisance jamais, il ramène les auteurs à leurs textes et s'intéresse au style. Le fait qu'un chroniqueur parle du sens et du style des livres dans une émission de variétés est en soi un tour de force. Ou une incongruité aux yeux des directeurs de chaînes. Aujourd'hui, Naulleau, qui a même droit à une marionnette aux Guignols de l'info, est traité sur tous les tons, même les plus outranciers, de «méchant», de «snipper» intolérable, alors que, répétons-le, plutôt que de céder aux sirènes du marché, plutôt que de polir les chaussures de vedettes surmédiatisées, posant aux persécutées, il s'attache uniquement aux qualités et aux défauts des textes, sans égard à la notoriété des auteurs présents à l'émission (on peut voir, sur Dailymotion, avec quel aplomb il leur donne la réplique).
Il reste qu'à la télévision, on n'a pas toujours le temps d'entrer dans les détails, c'est pourquoi la lecture du Jourde & Naulleau mérite le détour, d'autant qu'il est vendu à un prix assez modique. À la fois sérieux et très spirituel, ce manuel revu et augmenté met en lumière — de même qu'en perspective — l'écriture des Sollers, A. Jardin, D. de Villepin, Labro, Besson et autres Gavalda, grands habitués des salons ou des plateaux de télé. Certes, il est toujours amusant de voir ridiculisées de fausses valeurs, ou des pointures inférieures à leur réputation, mais cela est encore plus jouissif quand ceux qui s'en chargent le font avec brio et une cinglante ironie.
Ainsi, tout comme Lagarde et Michard entendaient nous édifier en présentant Balzac, Hugo et Lamartine, Jourde et Naulleau adoptent le même ton (à quelques exceptions près), celui de l'éloge, ce qui nous vaut de franches rigolades, quand ce ne sont pas des crises de fou rire. Chaque chapitre commence par une brève biographie de l'auteur étudié, suivie d'extraits de son oeuvre, ponctués de notes, attirant l'attention sur les techniques employées («Noter ici la prudence avec laquelle l'auteur introduit la comparaison»), sur l'influence de tel auteur sur tel autre, ou encore sur les pièges dans lesquels on tombe lorsqu'on a l'inconscience d'écrire de façon trop amphigourique ou niaise.
Des exemples
Chacun d'entre nous chérit ses têtes de Turc et se délectera si celles-ci se nomment tantôt Philippe Joyaux — un écrivain lisible, ayant réussi à se hisser à des sommets d'illisibilité, avant de choir à nouveau dans la lisibilité après une navrante cure de désintoxication — ou BHL, présenté comme un grand humoriste, capable de dérider toute une génération — la nôtre — assombrie par les prohibitions du politiquement correct. Son «romanquête», Qui a tué Daniel Pearl?, est comparé ici à une aventure de James Bond «explicitement à la période Roger Moore (la meilleure à notre sens) et, plus précisément, à l'épisode intitulé Octopussy [...]. À la quête d'un oeuf de Fabergé répond l'enquête sur Pearl [...] à la pieuvre qui donne son titre au film [...] répond la tarentule que BHL voit dans l'oeil de son voisin pakistanais [...] au jabot immaculé de James Bond répond l'impeccable chemise de BHL, aux méchants enturbannés d'Inde et d'Afghanistan, qui poursuivent Roger Moore, répondent leurs terribles homologues de Karachi pendus aux basques de Bernard-Henri Lévy».
Par ailleurs, dans le chapitre consacré à Christine Angot, Jourde et Naulleau s'en prennent aussi à certains travers de notre époque: «À ce sujet, il faut savoir qu'au tournant des XXe et XXIe siècles s'étaient également constitués des comités chargés de déterminer si comparer sa fille à une truie en chaleur était de l'art ou du cochon. Dans le cas de Christine Angot, ainsi tranchait-on invariablement, c'était de l'art.»
Après la lecture de cet essai à forte teneur satirique, plusieurs d'entre nous ne sauront plus détacher dans leur esprit un certain auteur peu modeste de sa poilante «daurade au sel».
Un délice.
***
Collaboration spéciale
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LE JOURDE & NAULLEAU
Précis de littérature du XXIe siècle
Pierre Jourde - Éric Naulleau
Mango
Paris, 2008, 280 pages
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