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    Chili sans beaucoup de viande

    2 mai 2009 | Louis Hamelin | Livres
    L’auteur chilien Roberto Bolano, en 1999
    Photo : Agence France-Presse (photo) L’auteur chilien Roberto Bolano, en 1999
    L'autre samedi soir, un vautour, c'est-à-dire un urubu, planait bas au-dessus des toits des brochetteries grecques de la rue Duluth. Augure suspendu au-dessus des flots humains de bonne humeur, des torrents de vin qui s'écoulaient du magasin de la SAQ et de la société de consommation tout entière. Ce futur compétiteur du goéland argenté et du pigeon à carte dorée dans les cours de nos McDo m'a rappelé que, ces derniers temps, j'ai voulu lire mexicain comme on décide de manger portugais ou chinois. C'était avant la grippe porcine et cette tentative surréaliste de fermer une ville de 20 millions d'habitants, mais je reconnaissais, dans Les Minutes noires de Martin Solares, le pays en décomposition, ses flics, ses narcos, ses journalistes assassinés. Or j'ai trouvé l'écriture de Solares plate, au sens quasi géométrique du mot. Et Enrique Serna, qui, comme tout talent latino-américain prometteur qui se respecte, vit à Barcelone, ne m'a pas convaincu avec son Quand je serai roi, que je lisais pourtant sur la terrasse du Saint-Sulpice, avec un petit soleil du dimanche sur la figure, plus le bien-être induit par un honnête produit des cépages de la pampa.

    J'ai donc dû me tourner vers le Chili. Et revoici Alejandro Zembra, l'homme qui traverse la forêt de la littérature avec ses bonsaïs de papier sous le bras. Il y a essentiellement deux types de romanciers: ceux qui écrivent avec un Sujet, parfois incontournable (Updike affrontant à plume nue l'islamo-terrorisme), et ceux qui s'en passent. Qui, comme l'écrit Enrique Villa-Matas à propos de Georges Pérec, traitent de «ce qui se passe quand il ne se passe rien». Quand vous entendez parler d'un roman français qui se déroule entièrement dans une salle de bains, il y a des chances pour que l'auteur appartienne à la seconde catégorie. Ce rien-là peut évidemment se révéler tout aussi incontournable que l'invasion de la Russie par Napoléon. C'est le cas, par exemple, de certains petits instantanés épinglés sur le vif par un Monterroso. Cela dit, en roman, l'exercice est pas mal plus casse-gueule...

    En exergue du nouveau livre de Zembrera, justement, une citation de Pérec: «Je n'ai pas de souvenirs d'enfance.» Il est tentant d'y répondre par un autre épigraphe qui me revient soudain en mémoire: «Nous sommes ce que nous imaginons» (Scott Momaday). Bonsaï, du même Zembra, m'avait laissé un bon souvenir. La Vie privée des arbres raconte l'histoire de Julian, qui attend que Veronica rentre de son cours de dessin tout en essayant d'endormir Daniela. Et Veronica ne rentrera pas. Voilà toute l'histoire. Réussir à être ennuyant dans l'espace de seulement 117 pages n'est admirable que si on choisit d'y voir une sorte d'exploit. En fait, le lecteur auquel s'adresse Zembra est un proche parent de la jeune femme sevrée d'histoires qu'est devenue la fillette à endormir: «La littérature n'intéresse pas Daniela. [...] elle ne supporte pas la fiction, l'absurde comédie des romanciers l'énerve...» Moi aussi, parfois. Mais après tout, la vie elle-même est absurde. Le vide est préférable? Peut-être. Mais pire que le vide, il y a le remplissage. Entre l'endormissement de la petite et le retour de Veronica-qui-n'arrive-pas, Julian tue le temps. Je lui ai donné deux heures du mien, c'est assez.

    J'ai failli bondir de joie l'autre jour en lisant mon journal: la Ville de Montréal va élever un monument à Salvadore Allende! Et pour la première fois depuis longtemps, fier d'être Québécois, de ce pied de nez, de ce bronze coulé à la face de Kissinger! Ma suggestion au maire: inviter Luis Sepulveda, l'écrivain chilien, à l'inauguration. Je suis sérieux. Nous lèverons nos verres à la folie de Pinochet et aux vers qui rampent aujourd'hui sous ses médailles. Bolano passera sur un nuage là-haut et nous enverra la main, lui dont le foie était, dit-on, incurable, mais dont la véritable maladie était le mal. C'est bien connu, y compris de ses éditeurs, qui ont donné, à son dernier ouvrage paru en français, un titre accrocheur à souhait, sinon carrément trompeur. La parution du Secret du mal est posthume. Les textes, eux, sont presque tous inachevés, méritant au mieux, dans la plupart des cas, l'étiquette «d'esquisses narratives» avancée par les exécuteurs littéraires dans une note préliminaire qui, avec ses justifications appuyées, sent un peu trop la mauvaise conscience.

    C'est bien beau de s'autoriser d'une esthétique qui caractériserait l'ensemble de la production narrative et de parler de «poétique de l'inconclusion», une poétique que Bolano aurait, vers la fin, cultivée «d'une manière de plus en plus radicale»... et d'en rajouter, comme le fait, en marchant sur des oeufs, l'éditeur barcelonais: «Évaluer le caractère plus ou moins suffisamment abouti d'un texte particulier doit donc se fonder sur des critères raisonnables mais inévitablement subjectifs...» Et: «[...] nous avons jugé préférable d'offrir au lecteur l'opportunité de se faire lui-même son opinion à ce sujet.» Bon, alors voici la mienne: je suis incapable de croire qu'un auteur possédant toute sa tête aurait laissé paraître ces textes dans un tel état. Le vieux Hemingway, lui-même généreux de sa personne avec les pilleurs de tombeaux littéraires, avait coutume d'appeler un chat un chat et un lion un lion, et j'ai en ce moment l'impression de l'entendre rugir par-dessus mon épaule, en se paraphrasant lui-même: une vidange d'ordinateur est une vidange d'ordinateur est une vidange d'ordinateur... De manière significative, ma seule réaction positive a été provoquée par La Plage, récit déjà paru ailleurs et donc, lui, révisé par l'auteur et considéré comme achevé. Et pas besoin de nous ramener Kafka, chez qui la forme interrompue semble, c'est vrai, naturelle: sa réussite, qui est d'écrire comme nous rêvons, est unique.

    ***

    La vie privée des arbres

    Alejandro Zembra

    Traduit de l'espagnol par Denise Laroutis

    Rivages

    Paris, 2009, 117 pages

    ***

    Le secret du mal

    Roberto Bolano

    Traduit de l'espagnol par Robert Amutio

    Christian Bourgois éditeur

    Paris, 2009, 174 pages
     
     
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