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L'invention du père

Louis Hamelin   25 avril 2009  Livres
C'est un sujet si vaste, qui ouvre sur de telles profondeurs, que je ne sais pas trop par quel bout l'aborder ce matin. Des images disparates se bousculent dans mon esprit. À la librairie Gandhi de Mexico, Augusto Monterroso, lutin facétieux se tenant derrière une longue table de conférence, lance, en réponse à une question du public, que, dans le procès de Kafka contre son père, il se range du côté de ce dernier. Rires gênés dans la salle. Un de mes amis était incapable d'évoquer la scène de la réconciliation de Caleb et de son géniteur, Adam, sur le lit de mort du second, dans la très belle série télévisée tirée d'À l'est d'Éden, sans que les larmes fassent des grosses bulles dans sa voix. Lui qui n'avait pas eu droit à cette reconnaissance de la filiation, ses tribulations ici-bas n'étant, dès lors, rien d'autre que la recherche à bras raccourcis d'une permission d'exister.

Tuer le père, cliché freudien par excellence, passé dans le langage courant. Mieux, devenu en soi un courant, qui charrie dans ses eaux Mai 68, le Flower Power et la Maison du pêcheur de Percé. L'ado rebelle d'hier, aujourd'hui dûment cravaté, est aux commandes des agences de pub et des boîtes de com, et dans son monde qui est parvenu à récupérer jusqu'à la pulsion de s'opposer et l'esprit de révolte pour en faire un conformisme de plus, la boutade de Monterroso sur le bonhomme

Kafka prend tout son sens: qui donc défendra les pères?

Manquant, le père a tort. Présent, c'est encore pire: les bons pères ne font pas d'histoires et c'est pourquoi la littérature depuis toujours trempe son pinceau dans le sang et s'ingénie à peindre, entre ces épaules précocement voûtées qui portent le monde pour nous, les cercles concentriques d'une cible. Peu importe, écrit John Burnside, «le mal qu'on se donne pour éviter ça, la paternité est un récit, une chose racontée»... Burnside est un écrivain écossais, un poète, auteur de quelques romans. Son dernier livre se donne à lire comme un récit à la première personne dont la très haute qualité littéraire laisse loin au-dessous, c'est entendu, non seulement les flots de l'inondation autobiographique ordinaire, les recettes de bonheur et de pensée positive à deux sous et autres lucratifs bricolages de l'esprit quincaillier, mais aussi tous ces romanciers qui donnent l'impression d'écrire sous la dictée de leur petit pop-psychologue intérieur.

Héritage et contenu

La plus belle fille ne peut donner que ce qu'elle a, dit le proverbe. Et c'est pareil pour les pères. Le contenu de l'héritage importe peu, c'est la transmission elle-même, comme acte, qui compte. Et donc, père enfant trouvé, fils perdu. On veut tellement être voulu. Désiré. Nos parents n'étant que les premiers d'une longue série d'échantillons humains dans les yeux desquels nous nous mettrons soudain à exister, un jour. C'est le moteur du monde, dont l'essence est l'amour. Le récit commence sur une route du nord de l'État de New York. Le narrateur-conducteur s'arrête pour prendre un auto-stoppeur en veine de confidences, qui finit par lui poser la question qui tue le fils: «Alors... il était comment, ton père?»

Le mensonge auquel il recourt alors pour s'en sortir n'est pas innocent. C'est comme s'il tirait sur un fil qui dépasse et que toute la trame suivait. Ce tissu de mensonges, c'est sa vie. Les mensonges de l'enfant, l'héritage du père. L'étymologie du mot «mentir» ramène à la pensée elle-même: mens, mentis, «intelligence, esprit». À question innocente, réponse coupable, donc, et la quête inaugurée par la curiosité du pouceux va nous entraîner dans une passionnante réflexion sur l'inextricable emmêlement de ces notions: souvenir, vérité, histoire, mémoire, récit, mensonge. Les blessures de l'enfance ne débouchent pas toutes sur la beauté. C'est même l'exception quand le viol de la confiance et, par exemple, les inavouables tripatouillages ensoutanés des pensionnats autochtones produisent un grand roman à la manière de Tomson Highway. Burnside écrit: «[...] il était simpliste, je le savais, de dire que mon père m'avait blessé et que j'avais mis des années à guérir de cette blessure. Je savais [...] que la vie est beaucoup plus complexe que nos récits. J'aurais même pu dire — si je l'avais compris — que j'avais conscience du fait que mon père avait lui-même souffert de blessures que je ne pouvais même pas imaginer...»

Mais il va essayer! Et cette même imagination qui fut le refuge de son enfance va maintenant lui servir à tenter de concevoir, par-delà leur relation détruite, l'auteur de ses jours et artisan de ses malheurs, pour donner ce livre magnifique. On n'y trouvera ni raclée, ni sévice sexuel. L'oeuvre de démolition de la personnalité est presque subtile, faite de menace, de violence verbale, de harcèlement psychologique et de dénigrement systématique. En fait, la seule véritable violence quotidiennement exercée par cet inoubliable personnage de raté tient en deux mots: médiocrité, alcoolisme. Le plus souvent, une telle pauvreté culturelle va se reproduire, peut frapper des populations entières, comme dans les petites villes industrielles d'Écosse et du nord de l'Angleterre décrites par l'auteur. Après avoir tué le père, le jeune va connaître une dérive existentielle à travers drogue et folie qui offre des pages dignes des grands classiques du genre. Burnside sur l'acide mérite de figurer aux côtés de Baudelaire et de sa confiture magique, de Huxley sur la mescaline. Sa plongée sous les eaux de surface de la santé mentale m'a rappelé le Mark Vonnegut d'Eden Express. Là, le père était écrivain et cinglé, le fils schizo... Au nord d'Éden, c'est le fils sur le LSD qui vire fou raide et devient écrivain.

***

Un mensonge sur mon père

John Burnside

Traduit de l'anglais par Catherine Richard

Métailié

Paris, 2009, 309 pages






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