Le dinosaure et les académies des lettres moulées
Photo : Agence France-Presse
Maurice Druon photographié en 2007
On parle tellement de la mort du livre en ce moment que les chances de Maurice Druon de lui survivre semblaient, hier encore, excellentes. Eh non. Comment devient-on Immortel? J'ai grappillé ceci sur Internet: «En fait, entrer à l'Académie, c'est aussi simple que cela: on pose sa candidature, ça vote, et quelque temps après, on est élu.» Ça donne presque envie d'essayer. J'écoutais, dimanche après-midi, un Français expliquer à Lorraine Pintal comment François Weyergans, lui, s'y était pris. Si j'ai bien compris, il a repêché, dans le passé de chacun des Quarante, un ouvrage pour lequel il a rédigé, de quelle plume critique acérée, on ne peut que tenter de le deviner, un commentaire, glose, exégèse, etc. Et comme l'expression «léchage de bottes» n'existe pas dans le dictionnaire radio-canadien, madame Pintal s'est contentée, en ondes, de suavement murmurer: «Il a fait ce qu'il fallait...» Bref, jour de distribution de pommade, quai Conti, et voici Weyergans sous l'uniforme.
Mais l'Académie mène à tout à condition d'en sortir et c'est pareil avec la mort de Druon. Moi, elle m'a ramené au journal de Monterroso: 239 pages de notations brèves, environ 180 entrées, couvrant l'année 1984, plus la fin de la précédente et les premiers mois de la suivante. Je cherchais ce passage dans lequel Monterroso décrit une séance de l'Académie mexicaine à laquelle il a assisté. Ah, voici. 27 octobre. À Barcelone avec Sabato. Non, ça, c'est en Espagne, à l'académie des Belles Lettres. Je remarque que Monterroso fréquente décidément beaucoup les académies. Devant celle du Mexique, il lui venait une pensée émue à l'idée de tous ces vaillants bagarreurs de la virgule, dont pas mal de copains ou connaissances à lui, qui passent une partie de leur existence penchés sur cette chose incroyable: une langue, l'outil quotidien et l'histoire vivante. Que dirait Monterroso des Druon et d'Ormesson de ce monde? Comment dit-on «Passe-moi la pommade» en espagnol? Ce diable de petit homme m'oblige à remettre en question mon rapport à l'académie.
Autre petit pope
Dans ma langue, je suis devant les Immortels comme le croyant sincère et progressiste devant les pompes et les idioties du Vatican. Conscient de l'utilité de l'institution, certes, voire de sa sclérose même, puisque la moitié du plaisir que nous prenons à la liberté se trouve dans le doigt d'honneur que nos écarts brandissent au nez de ces pathétiques bouffissures normatives du pouvoir. Dans ce monde des langues qui possède ses propres papes, cardinaux et camerlingues, Monterroso est comme un petit pope itinérant perdu dans son soliloque, le carnet à la main, avec ce drôle de sourire, plus rusé que sage, qui laisse croire qu'il essaie, sur la photo de la couverture, d'imiter le dalaï-lama, mais qui vient plus sûrement de ses ancêtres mayas. Monterroso, vous savez, est cet écrivain en qui Calvino a salué l'auteur d'une des plus fantastiques «short short» (histoires brévissimes) jamais écrites: «Le matin, quand il se réveilla, le dinosaure était encore là.» Mais ce nouveau livre en contient une qui me semble encore plus appropriée à notre époque: «Raconter l'histoire du jour où la fin du monde a été ajournée pour cause de mauvais temps.»
De cette tendance à faire court, et de plus en plus court, jusqu'à l'effacement, à la disparition idéale non pas tant du texte lui-même que de l'auteur dans le lecteur, il dit: «[...] si je comprends très bien le plaisir de la lecture, je n'arrive pas encore à saisir clairement qu'on puisse en tirer de l'écriture.» En somme, chacun sa manière de combattre l'actuelle poussée inflationniste (le sursaut agonique?) du monde de l'édition: «Alors tu te consacres à l'écriture de ton journal dont tu publies des fragments, comme un homme sur une petite île déserte accroche sa chemise au seul et unique palmier. (Avec la peur que quelqu'un la découvre, il faut bien le dire.)»
L'île déserte, Monterroso en est encore loin. Poètes qui débarquent, collègues croisés à des conférences, des lancements, dans des avions, des restaurants... Le livre regorge littéralement de noms d'écrivains, les vivants, les morts. Ils sont partout! Et l'amour des mondanités de ce drôle de timide, son consentement réticent au tourbillon de la vie littéraire n'ont apparemment d'égales que sa curiosité et son érudition. On le lit et on se dit que, si le livre se meurt, en tout cas il fait vivre bien du monde. Et me voici de nouveau en train de chercher, dans les pages de celui-ci, hérissées de post-it mauves, bleus et jaunes, un passage où il parle de la «mort du livre». Mais rien à faire. Comme si la mort du livre elle-même était portée disparue dans le livre du petit homme... Quant à cette académie mexicaine, toujours pas de nouvelles. Aurais-je enfin découvert le bouquin auto-effaçable?
Je dois manquer de sommeil. Hier, j'ai vu une merveilleuse pièce intitulée Les Immondes, encore plus économe de mots que les histoires d'Augusto Monterroso, et dans laquelle une jeune femme s'avance au bord de la scène et dit: «Appelons les mots par les mots.» Et elle croit caricaturer un discours politique alors que, en fait, elle exprime très précisément ce qu'est la littérature. Le matin, quand il se réveilla, l'écrivain était encore là. Il s'habilla, embrassa sa blonde et sortit dans la rue, à l'heure des écoliers, des écolières en uniforme, cuisses nues au-dessus du bas de laine grise, choses réelles. Je mâche des croustilles au plantain dans le petit matin pendant que le Stade olympique veut m'écraser. Direction la campagne, à l'envers du trafic, pas vraiment un gros changement. Et ceci est ma journée au bureau.
***
hamelin3chouette@yahoo.ca
***
La lettre, fragments d'un journal
Augusto Monterroso
Traduit de l'espagnol par Christine Monot
Les Éditions Passage du Nord-Ouest
Albi, 2009, 246 pages
Mais l'Académie mène à tout à condition d'en sortir et c'est pareil avec la mort de Druon. Moi, elle m'a ramené au journal de Monterroso: 239 pages de notations brèves, environ 180 entrées, couvrant l'année 1984, plus la fin de la précédente et les premiers mois de la suivante. Je cherchais ce passage dans lequel Monterroso décrit une séance de l'Académie mexicaine à laquelle il a assisté. Ah, voici. 27 octobre. À Barcelone avec Sabato. Non, ça, c'est en Espagne, à l'académie des Belles Lettres. Je remarque que Monterroso fréquente décidément beaucoup les académies. Devant celle du Mexique, il lui venait une pensée émue à l'idée de tous ces vaillants bagarreurs de la virgule, dont pas mal de copains ou connaissances à lui, qui passent une partie de leur existence penchés sur cette chose incroyable: une langue, l'outil quotidien et l'histoire vivante. Que dirait Monterroso des Druon et d'Ormesson de ce monde? Comment dit-on «Passe-moi la pommade» en espagnol? Ce diable de petit homme m'oblige à remettre en question mon rapport à l'académie.
Autre petit pope
Dans ma langue, je suis devant les Immortels comme le croyant sincère et progressiste devant les pompes et les idioties du Vatican. Conscient de l'utilité de l'institution, certes, voire de sa sclérose même, puisque la moitié du plaisir que nous prenons à la liberté se trouve dans le doigt d'honneur que nos écarts brandissent au nez de ces pathétiques bouffissures normatives du pouvoir. Dans ce monde des langues qui possède ses propres papes, cardinaux et camerlingues, Monterroso est comme un petit pope itinérant perdu dans son soliloque, le carnet à la main, avec ce drôle de sourire, plus rusé que sage, qui laisse croire qu'il essaie, sur la photo de la couverture, d'imiter le dalaï-lama, mais qui vient plus sûrement de ses ancêtres mayas. Monterroso, vous savez, est cet écrivain en qui Calvino a salué l'auteur d'une des plus fantastiques «short short» (histoires brévissimes) jamais écrites: «Le matin, quand il se réveilla, le dinosaure était encore là.» Mais ce nouveau livre en contient une qui me semble encore plus appropriée à notre époque: «Raconter l'histoire du jour où la fin du monde a été ajournée pour cause de mauvais temps.»
De cette tendance à faire court, et de plus en plus court, jusqu'à l'effacement, à la disparition idéale non pas tant du texte lui-même que de l'auteur dans le lecteur, il dit: «[...] si je comprends très bien le plaisir de la lecture, je n'arrive pas encore à saisir clairement qu'on puisse en tirer de l'écriture.» En somme, chacun sa manière de combattre l'actuelle poussée inflationniste (le sursaut agonique?) du monde de l'édition: «Alors tu te consacres à l'écriture de ton journal dont tu publies des fragments, comme un homme sur une petite île déserte accroche sa chemise au seul et unique palmier. (Avec la peur que quelqu'un la découvre, il faut bien le dire.)»
L'île déserte, Monterroso en est encore loin. Poètes qui débarquent, collègues croisés à des conférences, des lancements, dans des avions, des restaurants... Le livre regorge littéralement de noms d'écrivains, les vivants, les morts. Ils sont partout! Et l'amour des mondanités de ce drôle de timide, son consentement réticent au tourbillon de la vie littéraire n'ont apparemment d'égales que sa curiosité et son érudition. On le lit et on se dit que, si le livre se meurt, en tout cas il fait vivre bien du monde. Et me voici de nouveau en train de chercher, dans les pages de celui-ci, hérissées de post-it mauves, bleus et jaunes, un passage où il parle de la «mort du livre». Mais rien à faire. Comme si la mort du livre elle-même était portée disparue dans le livre du petit homme... Quant à cette académie mexicaine, toujours pas de nouvelles. Aurais-je enfin découvert le bouquin auto-effaçable?
Je dois manquer de sommeil. Hier, j'ai vu une merveilleuse pièce intitulée Les Immondes, encore plus économe de mots que les histoires d'Augusto Monterroso, et dans laquelle une jeune femme s'avance au bord de la scène et dit: «Appelons les mots par les mots.» Et elle croit caricaturer un discours politique alors que, en fait, elle exprime très précisément ce qu'est la littérature. Le matin, quand il se réveilla, l'écrivain était encore là. Il s'habilla, embrassa sa blonde et sortit dans la rue, à l'heure des écoliers, des écolières en uniforme, cuisses nues au-dessus du bas de laine grise, choses réelles. Je mâche des croustilles au plantain dans le petit matin pendant que le Stade olympique veut m'écraser. Direction la campagne, à l'envers du trafic, pas vraiment un gros changement. Et ceci est ma journée au bureau.
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hamelin3chouette@yahoo.ca
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La lettre, fragments d'un journal
Augusto Monterroso
Traduit de l'espagnol par Christine Monot
Les Éditions Passage du Nord-Ouest
Albi, 2009, 246 pages
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