Margaret Atwood à l'heure des comptes
La grande romancière canadienne anglaise publie un essai sur le phénomène de la dette
Photo : Jacques Grenier
Margaret Atwood
On la décrit depuis toujours comme une grande prêtresse de la littérature, et le dernier livre de Margaret Atwood, Comptes et légendes, la dette et la face cachée de la richesse, qui vient d'être publié en français chez Boréal, a tout pour confirmer cette réputation de prophétesse. D'abord paru en anglais à l'automne 2008, très précisément au moment de l'emballement de la crise financière qui ébranle le monde, il explore les phénomènes du sens de la dette dans l'histoire de l'humanité, voire même jusque dans le règne animal.
En fait, Margaret Atwood affirme avoir travaillé sur ce livre durant trois ans. Elle a commencé à s'intéresser au phénomène de la dette en lisant de plus en plus d'annonces d'entreprises offrant leur aide à des personnes incapables de faire face à leur endettement.
«Je me suis dit que s'il y avait toutes ces annonces dans les journaux, c'est que ces entreprises avaient fort à faire», dit-elle. Née en 1939, au moment du déclenchement de la guerre, d'un père scientifique qui passait de nombreux mois par année loin de la civilisation, sur une île, Margaret Atwood a passé une partie de sa jeunesse au milieu d'un lac, en Abitibi, dans la plus grande frugalité. Elle peut encore consulter aujourd'hui le livre de comptes de sa mère, laquelle notait soigneusement chaque dépense et chaque emprunt. Elle-même s'applique à payer scrupuleusement ses dettes. En fait, selon elle, la notion de dette a pris un tournant résolument différent à partir de l'invention de la carte de crédit, autour de 1950, jusqu'à la généralisation de son usage, dans les années 1970. «Avec une carte de crédit, les gens ne dépensent plus de la même façon, ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui travaillent», dit-elle. Elle ajoute que la dette n'a pas du tout la même signification dans une petite collectivité, où tous se souviendront par exemple de l'emprunt d'un oeuf non remboursé, que dans nos grosses sociétés anonymes où il est possible de s'endetter lourdement sans supporter le blâme des voisins. «Aujourd'hui, les gens sont comme des enfants à qui on n'a pas appris comment vivre», dit-elle.
En fait, le sens de l'inéquité, ou la perception d'une injustice lorsque certains individus bénéficient de certains avantages non mérités, est présent même chez les singes, qui vont faire une révolution si l'un des leurs se voit octroyer des privilèges sans faire d'efforts supplémentaires pour les obtenir. Margaret Atwood raconte par exemple l'histoire d'un groupe de singes capucins, à qui on avait appris à troquer des cailloux contre des tranches de concombre. Lorsque l'un deux a eu le privilège d'obtenir un raisin pour son caillou plutôt qu'un concombre, les autres ont préféré faire la grève de la faim plutôt que de continuer à «travailler» pour si peu.
Une dette contractée à la naissance
Mais Margaret Atwood, qui participait hier à un entretien sur le thème de la dette avec Serge Bouchard et François Ricard, à la librairie Olivieri, à Montréal, va plus loin. D'entrée de jeu, dans son livre, elle se demande si l'être humain ne contracte pas une dette simplement en naissant.
«Du simple fait d'exister, devons-nous quelque chose à quelqu'un? Si cela était, que devons-nous, et à qui? Et comment devons-nous rembourser?», demande-t-elle.
La réponse pourrait venir dans le dernier chapitre du livre, où Scrooge, un personnage emprunté à Dickens mais catapulté dans le monde moderne et apparaissant sous les traits d'un richissime chef d'entreprise, voit apparaître trois esprits du Jour de la Terre qui viennent lui demander des comptes. Car c'est à la Terre, d'abord et avant tout, que l'on emprunte assidûment sans compter, et en négligeant de rendre des comptes. Le premier esprit, celui du «Jour de la Terre passé», emmène Scrooge faire un tour à l'époque où la peste noire dévastait l'Europe. Devant ce cataclysme, dit l'esprit, les humains ont eu six réactions différentes: les uns se sont protégés, les autres ont renoncé et ont fait la fête, certains ont aidé les autres, d'autres encore ont cherché des coupables, plusieurs ont témoigné, et d'autres ont fait comme si de rien n'était. «En cas de crise, dit l'esprit, ce sont les seules réactions possibles. À moins qu'il ne s'agisse d'une guerre, auquel cas deux autres s'ajoutent: lutter et capituler.»
À l'heure actuelle, constate Margaret Atwood, le monde est au bord d'une crise plus grave que ce qu'il ne perçoit, et l'humanité pourrait, même en Occident où elle a vécu jusqu'à maintenant dans l'abondance, être privée de denrées de base à court terme. Devant cette éventualité, il y a deux avenues possibles, auxquelles le Scrooge nouveau est confronté: tenter d'améliorer son sort ou profiter des ressources jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Le choix lui revient.
Mais en entrevue, Margaret Atwood ne cède pas au pessimisme. L'espèce humaine a déjà traversé de très graves crises. Si l'humain trouve des solutions à ses problèmes, il les adoptera, car sa survie en dépend. En attendant, il doit apprendre à mieux régler ses comptes avec ses semblables et avec la vie.
***
Comptes et légendes
La dette et la face cachée de la richesse
Margaret Atwood
Boréal, Montréal, 2009
209 pages
En fait, Margaret Atwood affirme avoir travaillé sur ce livre durant trois ans. Elle a commencé à s'intéresser au phénomène de la dette en lisant de plus en plus d'annonces d'entreprises offrant leur aide à des personnes incapables de faire face à leur endettement.
«Je me suis dit que s'il y avait toutes ces annonces dans les journaux, c'est que ces entreprises avaient fort à faire», dit-elle. Née en 1939, au moment du déclenchement de la guerre, d'un père scientifique qui passait de nombreux mois par année loin de la civilisation, sur une île, Margaret Atwood a passé une partie de sa jeunesse au milieu d'un lac, en Abitibi, dans la plus grande frugalité. Elle peut encore consulter aujourd'hui le livre de comptes de sa mère, laquelle notait soigneusement chaque dépense et chaque emprunt. Elle-même s'applique à payer scrupuleusement ses dettes. En fait, selon elle, la notion de dette a pris un tournant résolument différent à partir de l'invention de la carte de crédit, autour de 1950, jusqu'à la généralisation de son usage, dans les années 1970. «Avec une carte de crédit, les gens ne dépensent plus de la même façon, ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui travaillent», dit-elle. Elle ajoute que la dette n'a pas du tout la même signification dans une petite collectivité, où tous se souviendront par exemple de l'emprunt d'un oeuf non remboursé, que dans nos grosses sociétés anonymes où il est possible de s'endetter lourdement sans supporter le blâme des voisins. «Aujourd'hui, les gens sont comme des enfants à qui on n'a pas appris comment vivre», dit-elle.
En fait, le sens de l'inéquité, ou la perception d'une injustice lorsque certains individus bénéficient de certains avantages non mérités, est présent même chez les singes, qui vont faire une révolution si l'un des leurs se voit octroyer des privilèges sans faire d'efforts supplémentaires pour les obtenir. Margaret Atwood raconte par exemple l'histoire d'un groupe de singes capucins, à qui on avait appris à troquer des cailloux contre des tranches de concombre. Lorsque l'un deux a eu le privilège d'obtenir un raisin pour son caillou plutôt qu'un concombre, les autres ont préféré faire la grève de la faim plutôt que de continuer à «travailler» pour si peu.
Une dette contractée à la naissance
Mais Margaret Atwood, qui participait hier à un entretien sur le thème de la dette avec Serge Bouchard et François Ricard, à la librairie Olivieri, à Montréal, va plus loin. D'entrée de jeu, dans son livre, elle se demande si l'être humain ne contracte pas une dette simplement en naissant.
«Du simple fait d'exister, devons-nous quelque chose à quelqu'un? Si cela était, que devons-nous, et à qui? Et comment devons-nous rembourser?», demande-t-elle.
La réponse pourrait venir dans le dernier chapitre du livre, où Scrooge, un personnage emprunté à Dickens mais catapulté dans le monde moderne et apparaissant sous les traits d'un richissime chef d'entreprise, voit apparaître trois esprits du Jour de la Terre qui viennent lui demander des comptes. Car c'est à la Terre, d'abord et avant tout, que l'on emprunte assidûment sans compter, et en négligeant de rendre des comptes. Le premier esprit, celui du «Jour de la Terre passé», emmène Scrooge faire un tour à l'époque où la peste noire dévastait l'Europe. Devant ce cataclysme, dit l'esprit, les humains ont eu six réactions différentes: les uns se sont protégés, les autres ont renoncé et ont fait la fête, certains ont aidé les autres, d'autres encore ont cherché des coupables, plusieurs ont témoigné, et d'autres ont fait comme si de rien n'était. «En cas de crise, dit l'esprit, ce sont les seules réactions possibles. À moins qu'il ne s'agisse d'une guerre, auquel cas deux autres s'ajoutent: lutter et capituler.»
À l'heure actuelle, constate Margaret Atwood, le monde est au bord d'une crise plus grave que ce qu'il ne perçoit, et l'humanité pourrait, même en Occident où elle a vécu jusqu'à maintenant dans l'abondance, être privée de denrées de base à court terme. Devant cette éventualité, il y a deux avenues possibles, auxquelles le Scrooge nouveau est confronté: tenter d'améliorer son sort ou profiter des ressources jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Le choix lui revient.
Mais en entrevue, Margaret Atwood ne cède pas au pessimisme. L'espèce humaine a déjà traversé de très graves crises. Si l'humain trouve des solutions à ses problèmes, il les adoptera, car sa survie en dépend. En attendant, il doit apprendre à mieux régler ses comptes avec ses semblables et avec la vie.
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Comptes et légendes
La dette et la face cachée de la richesse
Margaret Atwood
Boréal, Montréal, 2009
209 pages
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