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Lire John Berger est bon pour la santé

Louis Hamelin   11 avril 2009  Livres
Trois livres de l’écrivain britannique John Berger viennent de paraître en français.
Trois livres de l’écrivain britannique John Berger viennent de paraître en français.
Écrivain, critique d'art et réalisateur britannique, âgé de 78 ans, John Berger vit en France depuis plus de vingt ans. Ways of Seeing, son livre publié en 1972, a influencé des générations d'artistes et d'étudiants. Passionné par la peinture et la photographie, tout comme son amie Susan Sontag, il a remporté comme écrivain plusieurs prix, dont le Booker Prize. Au sujet de cet intellectuel hors normes, on a même dit qu'il avait inventé les cultural studies.

Le continent Littérature est presque infini. Les oeuvres sont les fleuves et les montagnes que nous choisissons de traverser, de gravir, de suivre... parfois de contourner. Celle de John Berger m'est apparue à un détour du chemin, d'un seul coup, dressée contre le ciel. C'est le miracle du nomadisme: toutes ces années d'écriture qui m'étaient restées inconnues, soudain devenues l'air même que je respirais.

D'un seul coup, trois livres de cet écrivain, peintre et journaliste engagé né en 1926, ont paru ce printemps aux Éditions de l'Olivier. À commencer par son ouvrage le plus récent, De A à X, qui emprunte à la tradition, à première vue un brin désuète, à l'ère du texto, du Twitters et autres fabriques de débiles légers de la chose écrite, du roman épistolaire. De ce genre en principe démodé, Berger adopte la principale convention, lui qui joue, dans une introduction signée de la main d'un personnage nommé John Berger, à la fois auteur et éditeur-narrateur de ces lettres, à imiter la réalité: «Quant à moi, je dois garder secrète, pour l'instant, la façon dont je suis entré en possession des lettres envoyées et non envoyées, car l'explication pourrait mettre en danger des tiers.» Or ces écrits ont été, dit-il, découverts dans une cellule de la prison désaffectée de Suse, qui est, comme une rapide vérification nous l'apprend, une cité biblique de la lointaine civilisation élamite, ancienne capitale du royaume perse achéménide, aujourd'hui disparu, absorbé par un État moderne qui porte le nom d'Iran. Peu importe. Car le choix de cette géographie largement imaginaire, avec ses référents qui — y compris les termes affectueux utilisés par la femme pour s'adresser à son correspondant, de «Ya Nour» à «Mi Guapo» — réunissent en les confondant l'Amérique latine et les antiques empires du désert en une même humanité combattante, sert un rêve aussi universel que le propos de l'auteur et aussi vieux que l'ambition de son livre.

De quoi s'agit-il? X (Xavier), accusé d'avoir mis sur pied un réseau terroriste, est en prison, condamné à deux fois la perpétuité. A (Aïda) lui écrit. Et entre ces deux êtres voués (sauf improbable, c'est-à-dire l'amnistie, la révolution) à ne plus jamais se revoir, ces deux êtres pour qui le mot «espoir» devient donc un absolu non pas abstrait, mais paradoxalement incarné, se donne à lire une des plus belles histoires d'amour de la littérature récente. On pourrait être en Irak, comme l'exotisme brutal des hélicoptères Apache et des Humvees nous invite à le penser, à le croire, mieux: à résister. Un écrit résistant auquel Berger est arrivé en juxtaposant les élans d'une passion féminine grandie dans la révolte et une réserve plus typiquement masculine: de Xavier, nous n'avons droit qu'aux annotations griffonnées au dos des missives de sa compagne, et tandis que les mots de cette dernière vivent et emportent, ceux de l'homme, plus froidement analytiques, citant Marcos et Eduardo Galeano, trahissent des préoccupations plus théoriques. Mais ce divorce des discours, comme s'il ne faisait qu'alimenter encore plus la puissance du sentiment et la folie du désir, Berger l'exprime magnifiquement.

«Je ne saurais pas t'inventer, même si j'avais cent vies pour le faire.» «Dès le moment où ils t'ont condamné à deux peines à perpétuité, j'ai cessé de croire en leur temps.» Et ceci, qui concerne nos petits gars du Royal 22e, protagonistes d'une de ces guerres actuelles dans lesquelles... «il n'existe plus ni front ni armée adverse»: «Personne ne pourra dire d'un seul de ces salopards qu'il est mort noblement.»

Un très fort livre, bref. À lire en parallèle avec le rapport du Comité international de la Croix-Rouge sur les méthodes d'interrogatoire utilisées sur les détenus des sites secrets (black sites) de la CIA, pendant la guerre au terrorisme, rapport enfin rendu public grâce à la New York Review of Books (9 avril). Si un président des États-Unis a pu affirmer publiquement que la fellation n'était pas un acte sexuel, le mensonge de son successeur, voulant que le supplice de la baignoire ne s'apparente pas à de la torture, est d'une nature plus grave. Si vous lisez l'anglais, achetez la NYROB et regardez les choses en face: nos grands alliés et voisins, s'ils ont eu recours à des techniques de déshumanisation nettement plus raffinées que celles des bourreaux jadis formés à l'École des Amériques de Panama, ont pratiqué, tout comme ces derniers, la torture sous supervision médicale. Ce n'est pas rien: sous les Bush Jr., Cheney et Rumsfeld, des docteurs ayant prononcé le serment d'Hippocrate ont examiné des coeurs, compté des pulsations, mesuré des tensions afin de déterminer si tel méchant présumé, tombé dans les pommes, pouvait endurer davantage de «traitements».

Contre la résignation

Le toubib que décrit John Berger dans Un métier idéal, d'abord paru en 1967 et réédité cette année, est évidemment d'une tout autre trempe. Travaillant en tandem avec le photographe Jean Mohr, Berger a suivi pendant plusieurs mois un médecin de campagne dont la pratique est située dans un équivalent britannique de ce que nous appelons ici «régions éloignées» et qui, dans ce livre, n'est jamais désigné autrement que comme «la forêt». Je manque de mots pour parler de ce livre. C'est une lecture qui procure, en proportions à peu près égales, du bonheur et de cet autre état d'esprit qui n'est ni l'espoir ni le désespoir, mais peut-être une forme de gratitude envers certains êtres qui, dans la vie ou dans les livres, ne nous paraissent exceptionnels que dans la mesure où ils refusent de se résigner à vivre dans un monde où la résignation fait la loi. Que de fois j'ai pensé au docteur Ferron en le lisant! J'ai vu quelque part que John Berger était marxiste. Je le devine peu orthodoxe, conscient, comme son médecin humaniste (merveilleux Dr Sassall), que la seule véritable pauvreté est culturelle, et que dans cette société que nous nous sommes donnée, avec ses parents infanticides et ses tireurs fous, «nous avons tendance à négliger ou oublier le contenu historique des névroses ou des maladies mentales».

***

Aussi réédité: G., roman de John Berger qui a obtenu le Booker Price en 1972.

***

De A à X

John Berger

Traduit de l'anglais

par Katya Berger Andreadakis

Éditions de l'Olivier

Paris, 2009, 211 pages

***

Un métier idéal

John Berger et Jean Mohr

Traduit de l'anglais

par Michel Lederer

Éditions de l'Olivier

Paris, 2009, 171 pages

***

G.

John Berger

Traduit de l'anglais

par Élizabeth Motsch

Éditions de l'Olivier,

coll. «Points»

Paris, 2009, 405 pages






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Vos réactions

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  • Dansereau Édouard
    Inscrit
    dimanche 12 avril 2009 09h42
    merci
    « Une autre bonne raison de résister. Merci de m'avoir fait découvrir l'existence de John Berger. En toute amitié (Patrice Dansereau) »

  • loiselet
    Abonné
    dimanche 12 avril 2009 13h24
    C'est bien !
    « Comme toujours, très intéressante, lucide et passionnée chronique de M. Hamelin, écrivain québécois. Comment ne pas aimer ce M. Berger? »

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