Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Entretiens - Edgar Morin, un homme complexe

    28 mars 2009 |Marcel Fournier | Livres
    Il y a chez Edgar Morin quelque chose d'insaisissable: il se déplace d'une discipline à une autre — anthropologie, sociologie, philosophie — et s'intéresse à une multitude de sujets, des stars à la pensée complexe en passant par un petit village breton, sans oublier ses diverses interventions politiques.

    Souvent au centre de controverses, Morin est l'objet tantôt d'admiration, tantôt de haine. Qui est cet anthropologue-sociologue français, fort bien connu au Québec où il est venu à plusieurs reprises comme conférencier et professeur invité? Un groupe d'étudiants en sociologie de l'Université de Montréal a même créé, à la fin des années 1960, une revue éphémère, Anthropolitique, en référence à un ouvrage que Morin venait de publier, Introduction à une politique de l'homme.

    Des épreuves, des combats

    Edgar Morin a déjà parlé de lui-même dans quelques-uns de ses ouvrages, dont Le Vif du sujet. La formule de l'entretien (avec un journaliste) lui permet, en vieil homme qu'il est devenu (il est né en 1921), de parler, certes de son oeuvre, mais aussi et surtout de sa propre «expérience de la vie».

    Un récit de vie, quoi! Edgar Morin parle d'abord de la première épreuve qui va le marquer pour toute sa vie: la mort de sa mère alors qu'il n'a que 10 ans. Il parle aussi de son père, Vidal Nahoum, né à Salonique, qui tient une boutique spécialisée dans la vente d'articles de bonneterie. Né d'une famille de nationalité italienne, d'ascendance judéo-espagnole, le jeune Edgar développe une identité plurielle: français, juif, méditerranéen, européen, humain. Il se présente lui-même comme un «juif-gentil» ou un «néo-marrane».

    Deuxième épreuve: la montée du fascisme et la Seconde Guerre mondiale. Premiers actes politiques: son engagement en 1937 — il a 16 ans — dans un mouvement antifasciste international puis, en 1940, à Toulouse, son entrée dans le mouvement de résistance (sous le pseudonyme de Morin) et, en 1942, son adhésion au Parti communiste français, qu'il quitte à la fin des années 1950. Le militant fait son autocritique et se transforme en intellectuel engagé: la guerre d'Algérie, la création en 1956 de la revue Arguments, qu'il qualifie d'«interrogative» et dont les cofondateurs sont Roland Barthes et Jean Duvignaud. Son identité politique devient «ouverte»: heideiggérien et marxiste non orthodoxe, de gauche mais indépendant de tout parti et fidèle aux aspirations communautaires et libertaires. Morin est l'un des rares analystes politiques qui ont prévu l'éclatement de l'URSS.

    Polémique, Edgar Morin se fait plusieurs ennemis, comme on le voit lorsqu'il prend la défense de la Palestine contre Israël: il est accusé d'antisémitisme. Ses combats les plus récents s'inscrivent dans ce qu'il appelle une «politique de civilisation» (ou politique de l'homme) et dont les principaux chantiers sont la solidarité (il défend l'idée d'un service civique de solidarité et propose la création de Maisons de la solidarité), l'écologie et la réforme de l'éducation. Face à la crise planétaire qui risque d'être catastrophique, il se montre optimiste: «Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve» (dixit Hölderlin).

    De l'anthropologie du cinéma à la pensée complexe

    Sur le plan professionnel, Edgar Morin est souvent identifié à la sociologie, une identification qu'il ne refuse pas mais qu'il trouve restrictive; il préfère se présenter tout simplement comme un chercheur, ce qui correspond à son statut au Centre national de recherche scientifique (CNRS); boulimique, il se cultive «en butinant dans toutes les fleurs». Ni agrégé ni détenteur d'un doctorat, il ne se considère pas comme un vrai universitaire. D'ailleurs, dans le milieu universitaire, il est souvent vu comme «déviant, superficiel», bref atypique.

    L'oeuvre de Morin est elle-même dispersée: d'abord des études sur la culture de masse avec des ouvrages intitulés Le Cinéma, Les Stars, L'Esprit du temps; ensuite, la réalisation d'un film, Chronique d'un été, avec Jean Rouch, et des enquêtes sur le village de Plozévet ou la rumeur à Orléans, qui s'inscrivent dans la «sociologie du présent»; enfin, à la suite d'un séjour en Californie où il «s'immerge» dans les théories de l'information, des systèmes et dans la cybernétique, la rédaction de six grands ouvrages sur la complexité humaine et dont le premier s'intitule tout simplement La Méthode. Une «mission impossible», reconnaît Morin, mais il ajoute immédiatement: «Il m'était impossible d'y renoncer.» La réception est mitigée: on loue «l'exploit sportif» de Morin sans reconnaître sa contribution à la pensée. On est cependant surpris, en écoutant Morin, de voir l'énorme influence de sa réflexion dans le monde, principalement en Amérique latine.

    Des amitiés, des amours, une mort annoncée

    Une vie bien remplie, peut-on conclure. «Votre vie a-t-elle été réussie?», lui demande Djénane Kareh Tager. «J'ai horreur de ce mot», répond Morin. Le journaliste revient à la charge: «A-t-elle été heureuse?» Morin refuse à nouveau de répondre directement, mais il reconnaît qu'il a connu de «fugitifs moments de bonheur avec mille émerveillements» et qu'il a vécu des périodes d'«extases historiques» (la libération de Paris, les premières semaines de Mai 68, la chute du mur de Berlin). Il parle avec émotion de ses amis (Marguerite Duras, François Fejtö, Kostas Axelos), de ses deux filles (il n'a pas été un bon père) et des trois amours de sa vie, dont Johanne, une «éblouissante» Montréalaise qui a été la vedette du film de Claude Jutra À tout prendre.

    Les propos se situent entre la réflexion philosophique et la confidence. Morin parle de lui-même: il se présente comme un «homme moyen» avec «une intelligence moyenne, sans génie particulier», il reconnaît ses carences et ses faiblesses, et lui qui se dit mystique sans croire au salut ne cache pas son angoisse de la mort. Aujourd'hui, Edgar Morin continue de travailler. Ses Entretiens sont le témoignage et le testament d'un chercheur à l'affût de tout: «Je suis, conclut-il, en chemin comme je l'ai été toute ma vie. Je continue. Je suis toujours à la recherche, je cherche, j'aime, je vis, je vis, je jouis.»

    ***

    Collaborateur du Devoir

    ***

    Edgar Morin.

    Mon chemin

    Entretiens avec Djénane Kareh Tager

    Fayard

    Paris, 2008, 362 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.