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Littérature québécoise - Le Québec et ses régions mythiques

L'historien et conteur Pierre Lambert a rassemblé près de 90 textes d'une foule d'auteurs dans la précieuse anthologie Contes, légendes et récits de la Montérégie

Michel Lapierre   21 mars 2009  Livres
Contes, légendes et récits de la Montérégie fait partie d’une impressionnante collection que les Éditions Trois-Pistoles, dirigées par Victor-Lévy Beaulieu, ont lancée en 2004.
Photo : Jacques Grenier
Contes, légendes et récits de la Montérégie fait partie d’une impressionnante collection que les Éditions Trois-Pistoles, dirigées par Victor-Lévy Beaulieu, ont lancée en 2004.
Imaginez un monde entièrement recouvert d'eau d'où n'émerge aucune terre. Y voguent dans un canot les six premiers hommes. Nul n'a de compagne. Ce n'est qu'au ciel que se trouve Atta, la femme. Mais Agohao, l'un des hommes, monte sur le dos d'oiseaux pour aller s'unir à celle que le maître du paradis, jaloux, précipite ensuite dans les flots. Atta se réfugie sur une tortue qui, en devenant toujours plus grande, deviendra l'Amérique.

Ce mythe huron et iroquois des origines de l'humanité, c'est étrangement un sulpicien originaire de Saint-Polycarpe, Arthur Guindon, écrivain et peintre, qui en donne la version la plus évocatrice dans En mocassins, son recueil d'essais et de poèmes paru à Montréal en 1920. Esprit ouvert, l'ecclésiastique ne cache pas son admiration pour la littérature orale des Amérindiens. «Leur muse ressemble toujours, écrit-il, à ces beaux papillons amoureux des ténèbres.»

L'historien et conteur Pierre Lambert a rassemblé Mythologie des Hurons-Iroquois — l'essai de Guindon — et près de 90 textes d'une foule d'autres auteurs dans la précieuse anthologie qu'il a publiée sous le titre Contes, légendes et récits de la Montérégie. Ce livre fait partie d'une impressionnante collection que les Éditions Trois-Pistoles, dirigées par Victor-Lévy Beaulieu, ont lancée en 2004.

Des recueils compilés aux quatre coins du «pays incertain» par des amoureux de l'enracinement culturel ont déjà défini l'imaginaire mythique du Saguenay-Lac-Saint-Jean, de la région de Québec, du Bas-Saint-Laurent, de l'Outaouais et de la Gaspésie. On annonce la parution plus ou moins prochaine d'ouvrages consacrés à Charlevoix et aux îles de la Madeleine.

Des Montréalais de souche, espèce rare mais réelle, espèrent que Beaulieu, farouche défenseur des régions éloignées, consentira un jour à enrichir la collection d'un livre qui ressuscitera le folklore négligé de l'île de Montréal... Quoi de mieux qu'un terroir qui bouleverse comme une flèche iroquoise ou un melon d'eau, cultivé par un habitant de jadis, l'image conventionnelle d'une métropole ultramoderne et cosmopolite!

Pierre Lambert signalerait que son anthologie, qui fait redécouvrir la Montérégie, met déjà en valeur un territoire voisin, véritable carrefour des époques. Le recueil renferme un récit naïf de Louis-Hippolyte Taché (1859-1927) qui fait le lien poétique entre la mythologie amérindienne, issue de la nuit des temps, et l'éveil du principe des nationalités qu'a connu le XIXe siècle.

Ce texte raconte qu'en 1837 Henri, l'un des Fils de la liberté, chevauchait, un soir, à Caughnawaga (aujourd'hui Kahnawake) quand il entendit une chanson iroquoise qu'enfant il avait apprise de compagnons de jeu au village amérindien. La voix était féminine. Dès qu'elle se tut, il entonna le deuxième couplet et, par la suite, reconnut les «yeux plus noirs que la nuit» de la chanteuse, une amie d'enfance.

Il lui donna «un joli poignard, à manche incrusté d'argent», en lui disant: «C'est pour me garder ton amour.» Plus tard, on apprend à la jeune fille, qui admire le courage révolutionnaire d'Henri, que les Anglais l'ont fait prisonnier et qu'ils l'accusent de haute trahison.

La belle saute dans une barque pour le rejoindre, mais son fiancé iroquois, en colère, la rattrape. Le lendemain, le fleuve laissera sur la rive deux cadavres: celui de la jeune fille et celui du jeune homme, ce jaloux à la poitrine transpercée d'un poignard orné d'argent.

Dans l'imagination populaire de la Montérégie et d'ailleurs, le métal apparaît comme le gage de la fidélité au passé régénérateur. Selon un récit de Marie-Victorin (1919), il a la forme du sabre d'un pionnier, venu s'établir à Longueuil sous le Régime français, mais ce n'est pas cette relique qui motive le plus le cultivateur du chemin de Chambly à refuser de vendre la terre ancestrale.

Isolé, désespéré depuis la mort de sa femme et de ses fils, le vieil homme allait se résigner à laisser son patrimoine entre les mains de spéculateurs qui profitent de l'urbanisation. Soudain, ses petits-fils, encore enfants et fous, le poussent au contraire à mourir dans l'entêtement et le rêve. Ils lui disent: «Quand nous serons plus vieux, nous voulons cultiver... Ne vends pas la terre !»

Faut-il s'étonner d'une telle déraison? Il y aurait toujours beaucoup de place pour le mythe. Fidèle à l'esprit des Hurons et des Iroquois, l'Amérique ne serait-elle pas la tortue qui ne cesse de grandir?

***

Collaborateur du devoir

***

CONTES, LÉGENDES ET RÉCITS DE LA MONTÉRÉGIE

Pierre Lambert

Éditions Trois-Pistoles

Notre-Dame-des-Neiges, 2008, 684 pages
 
 
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  • Laval Chabon
    Abonné
    samedi 21 mars 2009 05h07
    L'Amérique, un chameau
    Avez-vous déjà regardé une image de l'Amérique? Les Indiens ou les Autochtones ne pouvaient pas avoir une vue à vol d'oiseau. Ils ont parlé dans leur légende d'une tortue. Pour ma part je dirais plus qu'elle a l'air d'un chameau sortant de son placenta (l'Amérique du Sud).

  • Sylvie Robert
    Inscrite
    samedi 21 mars 2009 10h54
    Rien ne sert de courir
    Fidèle à l'esprit des Hurons et des Iroquois, l'Amérique ne serait-elle pas la tortue qui ne cesse de grandir?

    Rien de sert de courir il faut partir à point. :-)
    Il y aurait toujours beaucoup de place pour le mythe.

    Sylvie Robert

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