Roman québécois: Marie Gagnier, d'exils en retrouvailles
Cela se lit dès les premières pages: voici un très bon récit, de ceux qui savent vous happer très tôt pour peu que vous vous prêtiez au jeu, et dont vous pressentez qu'il ne vous laissera pas tomber en cours de lecture. La matière romanesque — personnages, situations — qui se déploie est d'ailleurs si riche qu'on aurait pu en faire deux livres de même taille.
Première séduction: cette scène inaugurale qui n'occupe pourtant qu'une dizaine de pages, où on accompagne un père, pêcheur de son métier, et son jeune fils de quatre ans dans leur fuite de Chéticamp. Nous sommes dans les années 40 du siècle dernier. Lazare et Gabriel Lefort — on notera au passage la charge ironique de leurs noms — partent à la sauvette. C'est un exil dérisoire et tragique, sans commune mesure avec l'autre, la déportation des Acadiens, cette infamie de l'histoire qui hante le père tout autant que la mort récente de sa femme. «L'houme» et son «escargotin» quittent donc le décor grandiose de leur village entre ciel et mer pour aboutir dans la petite misère montréalaise, à Pointe-aux-Trembles.
Lazare, le marin déchu, buveur, velléitaire et grand raconteur de songeries, et son jeune fils, marqué au visage du sceau de ses origines — une tache de vin qui rappelle le sang au bout duquel sa mère est morte en accouchant de lui —, forment un duo comme on pourrait en rencontrer chez Antonine Maillet. Ils sont plus grands que nature, du moins dans leur imaginaire.
La dure réalité les rattrape cependant. On suivra la déchéance du père, condamné à de petits emplois, qui sombre dans l'éthylisme. Lazare et Gabriel seront temporairement sauvés par une femme au grand coeur. Voici le premier triangle affectif du roman, celui d'une famille reconstituée: Gabriel en pince pour cette femme, Ficelle, la bien surnommée, qui permet au père de survivre quelque temps tout en ouvrant au fils le champ miné du désir de la femme.
Mais il court, il court le récit, alors qu'entrent en scène d'autres personnages, issus d'un tout autre monde que les premiers: Xavier Melière et Emmeline SansChagrin (sic), tous deux de familles aisées, lui d'Outremont, elle du Bas-du-Fleuve. Ils avaient tout pour réussir dans la vie, mais il y eut leurs parents, puis nous sommes dans l'effervescence des années soixante, où les dérives étaient de mode...
C'est par eux que le roman de Marie Gagnier se redéploie de façon inattendue. Grâce au hasard qui sait parfois bien faire les choses, ils vont faire la connaissance de Gabriel Lefort alors que celui-ci s'en retournait vers l'Acadie de ses origines. Se dessine alors un second triangle affectif où ce pauvre Gabriel se trouve pris, effrayé et séduit par ces deux jeunes bourgeois dont il va devenir le complice involontaire. Emmeline et Xavier, cyniques, brillants tous deux — ils ressemblent à certains des personnages de Marie-Claire Blais —, vont entraîner Gabriel dans une cavale dont il ne fera que deviner le caractère tragique.
Console-moi offre ainsi une grande «voyagerie», qui nous mène des années 40 du siècle dernier — quand sont nés certains des personnages principaux — jusque vers une trentaine d'années plus tard, avec des va-et-vient chronologiques qui ne sont capricieux qu'en apparence, et jusqu'à une incursion finale en 2001. Une voyagerie géographique également, qui jette sur les routes les personnages, attirés vers trois pôles: l'Acadie dispersée, qui vit au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse ou aux Îles-de-la-Madeleine; le Bas-du-Fleuve, parcouru et écumé lors d'une très belle cavale; Montréal, qui apparaît bien pâle en regard de ces grands espaces, grande petite ville étriquée, lieu d'enfermement, de rapetissement, ce qui n'est pas la moindre trouvaille de ce roman.
Il n'y a pas, à strictement parler, d'éloge convenu des grands espaces dans Console-moi, encore qu'on y trouve çà et là de belles descriptions de Chéticamp ou de Kamouraska. Mais il se trouve que ce sont eux qui, pour les personnages, sont les lieux d'origine et, parfois, de perdition. Tous ceux qui comptent, ici, hommes et femmes, sont des nomades. Il y a pour eux tant à fuir: la tutelle parentale, un chagrin intime, ou à exploiter: les secrets et l'humble vie des sédentaires.
Marie Gagnier a su créer un espace narratif en plusieurs dimensions, où lieux et époques ont chacun leur profondeur de champ. Roman kaléidoscopique, polyphonique ou roman-vitrail, comme il est suggéré au dos du livre et dans les sous-titres, Console-moi présente ses personnages à l'endroit d'abord, puis, dans le dernier tiers, selon un envers qui éclaire de façon inattendue ce qui précède.
C'est donc un récit très construit, en pièces bien découpées, puis habilement plombées ensemble, qui offre au fil de la lecture des perspectives variables, des motifs changeants. On a vraiment l'impression de se déplacer autour des personnages comme pour les examiner sous diverses facettes. Et quels personnages! Les principaux sont les plus forts, mais les autres, notamment certains vieillards avec leur existence condensée en quelques lignes, sont remarquablement attachants.
Il y a enfin cette petite Juliette, une enfant de dix ans atteinte d'une grave maladie des os, qui hante les deux premières parties du roman. D'où sort-elle, qui est-elle alors qu'elle lutte contre la douleur et la mort proche, peut-être. Étrangère au récit principal, insérée dans celui-ci sans qu'on sache d'abord pourquoi, elle est une des belles énigmes de ce roman qui, comme les autres, ne se résoudra qu'à la toute fin, comme il se doit.
Riche de personnages et de lieux, Console-moi est le troisième roman de Marie Gagnier, bien supérieur à ses deux premiers. Ici, les exilés de l'existence, les rêveurs, les chasseurs de fantômes existent bien plus fortement, si on veut bien les suivre.
robert.chartrand5
@sympatico.ca
Console-moi
Marie Gagnier
Boréal
Montréal, 2003, 322 pages
Première séduction: cette scène inaugurale qui n'occupe pourtant qu'une dizaine de pages, où on accompagne un père, pêcheur de son métier, et son jeune fils de quatre ans dans leur fuite de Chéticamp. Nous sommes dans les années 40 du siècle dernier. Lazare et Gabriel Lefort — on notera au passage la charge ironique de leurs noms — partent à la sauvette. C'est un exil dérisoire et tragique, sans commune mesure avec l'autre, la déportation des Acadiens, cette infamie de l'histoire qui hante le père tout autant que la mort récente de sa femme. «L'houme» et son «escargotin» quittent donc le décor grandiose de leur village entre ciel et mer pour aboutir dans la petite misère montréalaise, à Pointe-aux-Trembles.
Lazare, le marin déchu, buveur, velléitaire et grand raconteur de songeries, et son jeune fils, marqué au visage du sceau de ses origines — une tache de vin qui rappelle le sang au bout duquel sa mère est morte en accouchant de lui —, forment un duo comme on pourrait en rencontrer chez Antonine Maillet. Ils sont plus grands que nature, du moins dans leur imaginaire.
La dure réalité les rattrape cependant. On suivra la déchéance du père, condamné à de petits emplois, qui sombre dans l'éthylisme. Lazare et Gabriel seront temporairement sauvés par une femme au grand coeur. Voici le premier triangle affectif du roman, celui d'une famille reconstituée: Gabriel en pince pour cette femme, Ficelle, la bien surnommée, qui permet au père de survivre quelque temps tout en ouvrant au fils le champ miné du désir de la femme.
Mais il court, il court le récit, alors qu'entrent en scène d'autres personnages, issus d'un tout autre monde que les premiers: Xavier Melière et Emmeline SansChagrin (sic), tous deux de familles aisées, lui d'Outremont, elle du Bas-du-Fleuve. Ils avaient tout pour réussir dans la vie, mais il y eut leurs parents, puis nous sommes dans l'effervescence des années soixante, où les dérives étaient de mode...
C'est par eux que le roman de Marie Gagnier se redéploie de façon inattendue. Grâce au hasard qui sait parfois bien faire les choses, ils vont faire la connaissance de Gabriel Lefort alors que celui-ci s'en retournait vers l'Acadie de ses origines. Se dessine alors un second triangle affectif où ce pauvre Gabriel se trouve pris, effrayé et séduit par ces deux jeunes bourgeois dont il va devenir le complice involontaire. Emmeline et Xavier, cyniques, brillants tous deux — ils ressemblent à certains des personnages de Marie-Claire Blais —, vont entraîner Gabriel dans une cavale dont il ne fera que deviner le caractère tragique.
Console-moi offre ainsi une grande «voyagerie», qui nous mène des années 40 du siècle dernier — quand sont nés certains des personnages principaux — jusque vers une trentaine d'années plus tard, avec des va-et-vient chronologiques qui ne sont capricieux qu'en apparence, et jusqu'à une incursion finale en 2001. Une voyagerie géographique également, qui jette sur les routes les personnages, attirés vers trois pôles: l'Acadie dispersée, qui vit au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse ou aux Îles-de-la-Madeleine; le Bas-du-Fleuve, parcouru et écumé lors d'une très belle cavale; Montréal, qui apparaît bien pâle en regard de ces grands espaces, grande petite ville étriquée, lieu d'enfermement, de rapetissement, ce qui n'est pas la moindre trouvaille de ce roman.
Il n'y a pas, à strictement parler, d'éloge convenu des grands espaces dans Console-moi, encore qu'on y trouve çà et là de belles descriptions de Chéticamp ou de Kamouraska. Mais il se trouve que ce sont eux qui, pour les personnages, sont les lieux d'origine et, parfois, de perdition. Tous ceux qui comptent, ici, hommes et femmes, sont des nomades. Il y a pour eux tant à fuir: la tutelle parentale, un chagrin intime, ou à exploiter: les secrets et l'humble vie des sédentaires.
Marie Gagnier a su créer un espace narratif en plusieurs dimensions, où lieux et époques ont chacun leur profondeur de champ. Roman kaléidoscopique, polyphonique ou roman-vitrail, comme il est suggéré au dos du livre et dans les sous-titres, Console-moi présente ses personnages à l'endroit d'abord, puis, dans le dernier tiers, selon un envers qui éclaire de façon inattendue ce qui précède.
C'est donc un récit très construit, en pièces bien découpées, puis habilement plombées ensemble, qui offre au fil de la lecture des perspectives variables, des motifs changeants. On a vraiment l'impression de se déplacer autour des personnages comme pour les examiner sous diverses facettes. Et quels personnages! Les principaux sont les plus forts, mais les autres, notamment certains vieillards avec leur existence condensée en quelques lignes, sont remarquablement attachants.
Il y a enfin cette petite Juliette, une enfant de dix ans atteinte d'une grave maladie des os, qui hante les deux premières parties du roman. D'où sort-elle, qui est-elle alors qu'elle lutte contre la douleur et la mort proche, peut-être. Étrangère au récit principal, insérée dans celui-ci sans qu'on sache d'abord pourquoi, elle est une des belles énigmes de ce roman qui, comme les autres, ne se résoudra qu'à la toute fin, comme il se doit.
Riche de personnages et de lieux, Console-moi est le troisième roman de Marie Gagnier, bien supérieur à ses deux premiers. Ici, les exilés de l'existence, les rêveurs, les chasseurs de fantômes existent bien plus fortement, si on veut bien les suivre.
robert.chartrand5
@sympatico.ca
Console-moi
Marie Gagnier
Boréal
Montréal, 2003, 322 pages
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