Le feuilleton: Éternelle Russie
Des mots tout simples suffisent pour décrire les situations les plus tordues
Le manuscrit original des Dernières nouvelles du bourbier, composé d'une quarantaine de textes dont les dix derniers furent directement écrits en allemand (Alexandre Ikonnikov a une formation de germaniste), a été initialement publié par l'éditeur allemand Alexander Fest (2002), c'est-à-dire sans que ces textes paraissent d'abord en Russie. Pourquoi Ikonnikov a-t-il jugé bon d'agir ainsi? Il semble que les Russes n'aient aucune envie de se retrouver dans des livres qui les montrent tels qu'ils sont au quotidien. Après lecture de ce livre, on peut les comprendre...
Tout y est catastrophiquement russe, c'est-à-dire lamentablement voué à s'enfoncer dans la même misère, la même médiocrité, à répéter les mêmes erreurs, individuelles comme collectives. Ce bourbier dont parle l'auteur, c'est plus qu'une métaphore évoquant le paysage dégelé de la nouvelle Russie. C'est un piège à multiples fonds, à multiples bras, une puissance tentaculaire qui interdit toute échappée. Quand on pense que cet Alexandre Ikonnikov n'a que 29 ans, pour ainsi dire toute la vie devant lui...
Le regard du Tatar
Ce qui est fascinant dans ce recueil (mais pas toujours avec un égal bonheur), c'est le talent de fabuliste, de conteur dont fait preuve Ikonnikov, cet extraordinaire pouvoir de saisir au vif la tare qui va faire tache, le défaut, la brèche qui va permettre le retour du même (donc la chute), comme dans cette nouvelle où un grand-père explique à son petit-fils que cette mare qu'il voit sur la route, dans son village, est la même que celle que sa grand-mère a rencontrée en arrivant il y a près d'un siècle. Rien ne bouge, tout est condamné à se répéter. Si cela confine à l'absurde, parfois à la tragédie, cela prête aussi admirablement à rire.
Il est par exemple des équations qui n'en finissent pas de nous étonner! Ainsi de la quantité de cheveux des dirigeants russes et de l'état du peuple. «Regardez bien cette alternance diabolique de dirigeants chauves et de dirigeants chevelus dans l'histoire si douloureuse de notre patrie — explique le cuistot d'une colonie pénitentiaire à des mutins. Le dernier tsar russe, Nicolas II, avait des cheveux et le peuple avait de quoi manger! Ensuite est arrivé Lénine, et, avec lui, la faim!» Suivez ce raisonnement jusqu'à Eltsine, en passant par Staline, Khrouchtchev, Brejnev, Gorbatchev, enfin Poutine... «Alors, Poutine? Hein? Il en a comment, des cheveux? Beaucoup?» Rien ne vaut ce genre d'argument pour éteindre une mutinerie. Ce qui explique par ailleurs qu'on n'en a pas fini avec le fatalisme en Russie...
Mais s'il n'y avait que cela, de simples superstitions! Voyons plutôt ce fermier Samguine arrivant dans le village de Chichki en 1994, construisant une petite scierie, obtenant le feu vert pour couper du bois dans les environs (ce qui permet aux autochtones, qui l'achetaient plus loin, d'épargner de l'argent), rénovant sa maison, achetant vingt boeufs au Kolkhoze et lui louant quarante hectares de mauvaises terres. Devant sa réussite, l'administration du Kolkhoze lui interdit bientôt la coupe du bois, lui rachète sa scierie pour une bouchée de pain et, bien sûr, autorise de nouveau la coupe. Samguine se lance alors dans l'élevage d'abeilles, puis ajoute quarante boeufs à son cheptel. Sa richesse fait des jaloux. On met brutalement sa fille enceinte. Dès lors, plus d'études pour elle. Mais bon, se dit-il, ça fera des bras de plus. Samguine fait asphalter une rue du village, de l'autoroute à sa ferme. On exige la restitution de l'élevage d'abeilles. Bientôt, ses ruches brûlent. Un peu plus tard, sa réserve de foin passe au feu. Découragé, Samguine veut vendre sa ferme au Kolkhoze, mais son président refuse l'offre. Le fermier quitte enfin le village, au grand soulagement des autochtones. Le président peut enfin s'installer dans la belle maison du fermier. Tout cela en deux pages, et sept ans. On admire l'art du raccourci! Quand ce n'est pas la rapacité sans remords ou la bêtise d'un quelconque gradé ou petit chef local, c'est la vodka qui vient liquéfier tout projet constructif, toute velléité de s'en sortir. Les ouvriers du «Flambeau rouge» troquent toute leur production contre des bouteilles, «pour raison de santé», et toute la communauté se fait complice. En fait, tout va tellement mal qu'il ne reste plus que la vodka pour s'inventer une vie qui a du sens, pour se donner le sentiment qu'on n'est pas mort.
Il est un personnage dans l'une des nouvelles qui explique ce que c'est que l'écrivain russe. «Le Tatar est assis sur son cheval et il chante — dit-il. Il chante ce qu'il voit. Et voilà la littérature russe! Tourgueniev, Dostoïevski, Boulgakov, tout ça, c'est des Tatars!» Ainsi en va-t-il aussi de Ikonnikov, ce peintre du quotidien qui met juste la distance qu'il faut pour ne pas être happé par les horreurs qu'il met en scène, mais qui s'implique aussi suffisamment (à titre de narrateur) pour que nous n'ayons pas le sentiment d'une voix détachée ou hautaine. Et puis, jamais d'écriture compliquée (le postmoderne, il ne connaît pas), ni de pathos. Des mots tout simples suffisent pour décrire les situations les plus tordues. Finalement, cela donne un portrait tout à fait saisissant, à la fois ironique et tendre, de cette Russie qui tarde toujours à sortir de sa grande noirceur. Il paraît que Ikonnikov vient de terminer un roman. Il faudra voir comment il se débrouille avec les modes de narration longs. À suivre.
denisjp@videotron.ca
Dernières nouvelles du bourbier
Alexandre Ikonnikov
Traduit du russe par Antoine Volodine
et de l'allemand par Dominique Petit
Éditions de l'Olivier
Paris, 2003, 188 pages
Tout y est catastrophiquement russe, c'est-à-dire lamentablement voué à s'enfoncer dans la même misère, la même médiocrité, à répéter les mêmes erreurs, individuelles comme collectives. Ce bourbier dont parle l'auteur, c'est plus qu'une métaphore évoquant le paysage dégelé de la nouvelle Russie. C'est un piège à multiples fonds, à multiples bras, une puissance tentaculaire qui interdit toute échappée. Quand on pense que cet Alexandre Ikonnikov n'a que 29 ans, pour ainsi dire toute la vie devant lui...
Le regard du Tatar
Ce qui est fascinant dans ce recueil (mais pas toujours avec un égal bonheur), c'est le talent de fabuliste, de conteur dont fait preuve Ikonnikov, cet extraordinaire pouvoir de saisir au vif la tare qui va faire tache, le défaut, la brèche qui va permettre le retour du même (donc la chute), comme dans cette nouvelle où un grand-père explique à son petit-fils que cette mare qu'il voit sur la route, dans son village, est la même que celle que sa grand-mère a rencontrée en arrivant il y a près d'un siècle. Rien ne bouge, tout est condamné à se répéter. Si cela confine à l'absurde, parfois à la tragédie, cela prête aussi admirablement à rire.
Il est par exemple des équations qui n'en finissent pas de nous étonner! Ainsi de la quantité de cheveux des dirigeants russes et de l'état du peuple. «Regardez bien cette alternance diabolique de dirigeants chauves et de dirigeants chevelus dans l'histoire si douloureuse de notre patrie — explique le cuistot d'une colonie pénitentiaire à des mutins. Le dernier tsar russe, Nicolas II, avait des cheveux et le peuple avait de quoi manger! Ensuite est arrivé Lénine, et, avec lui, la faim!» Suivez ce raisonnement jusqu'à Eltsine, en passant par Staline, Khrouchtchev, Brejnev, Gorbatchev, enfin Poutine... «Alors, Poutine? Hein? Il en a comment, des cheveux? Beaucoup?» Rien ne vaut ce genre d'argument pour éteindre une mutinerie. Ce qui explique par ailleurs qu'on n'en a pas fini avec le fatalisme en Russie...
Mais s'il n'y avait que cela, de simples superstitions! Voyons plutôt ce fermier Samguine arrivant dans le village de Chichki en 1994, construisant une petite scierie, obtenant le feu vert pour couper du bois dans les environs (ce qui permet aux autochtones, qui l'achetaient plus loin, d'épargner de l'argent), rénovant sa maison, achetant vingt boeufs au Kolkhoze et lui louant quarante hectares de mauvaises terres. Devant sa réussite, l'administration du Kolkhoze lui interdit bientôt la coupe du bois, lui rachète sa scierie pour une bouchée de pain et, bien sûr, autorise de nouveau la coupe. Samguine se lance alors dans l'élevage d'abeilles, puis ajoute quarante boeufs à son cheptel. Sa richesse fait des jaloux. On met brutalement sa fille enceinte. Dès lors, plus d'études pour elle. Mais bon, se dit-il, ça fera des bras de plus. Samguine fait asphalter une rue du village, de l'autoroute à sa ferme. On exige la restitution de l'élevage d'abeilles. Bientôt, ses ruches brûlent. Un peu plus tard, sa réserve de foin passe au feu. Découragé, Samguine veut vendre sa ferme au Kolkhoze, mais son président refuse l'offre. Le fermier quitte enfin le village, au grand soulagement des autochtones. Le président peut enfin s'installer dans la belle maison du fermier. Tout cela en deux pages, et sept ans. On admire l'art du raccourci! Quand ce n'est pas la rapacité sans remords ou la bêtise d'un quelconque gradé ou petit chef local, c'est la vodka qui vient liquéfier tout projet constructif, toute velléité de s'en sortir. Les ouvriers du «Flambeau rouge» troquent toute leur production contre des bouteilles, «pour raison de santé», et toute la communauté se fait complice. En fait, tout va tellement mal qu'il ne reste plus que la vodka pour s'inventer une vie qui a du sens, pour se donner le sentiment qu'on n'est pas mort.
Il est un personnage dans l'une des nouvelles qui explique ce que c'est que l'écrivain russe. «Le Tatar est assis sur son cheval et il chante — dit-il. Il chante ce qu'il voit. Et voilà la littérature russe! Tourgueniev, Dostoïevski, Boulgakov, tout ça, c'est des Tatars!» Ainsi en va-t-il aussi de Ikonnikov, ce peintre du quotidien qui met juste la distance qu'il faut pour ne pas être happé par les horreurs qu'il met en scène, mais qui s'implique aussi suffisamment (à titre de narrateur) pour que nous n'ayons pas le sentiment d'une voix détachée ou hautaine. Et puis, jamais d'écriture compliquée (le postmoderne, il ne connaît pas), ni de pathos. Des mots tout simples suffisent pour décrire les situations les plus tordues. Finalement, cela donne un portrait tout à fait saisissant, à la fois ironique et tendre, de cette Russie qui tarde toujours à sortir de sa grande noirceur. Il paraît que Ikonnikov vient de terminer un roman. Il faudra voir comment il se débrouille avec les modes de narration longs. À suivre.
denisjp@videotron.ca
Dernières nouvelles du bourbier
Alexandre Ikonnikov
Traduit du russe par Antoine Volodine
et de l'allemand par Dominique Petit
Éditions de l'Olivier
Paris, 2003, 188 pages
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