L'homme dont le métier était de se souvenir
La lumière matinale quand le soleil perce au sud-est au-dessus des contreforts et celle qu'irradie la chair de l'ananas sur la table ont exactement la même couleur. Un bon achat, cet ananas. Quatre dollars, chez Latendresse à Sainte-Béate. Chaque bouchée est comme un paragraphe de Sepulveda, elle me fait voyager, m'amène du fruit à l'arbre, de l'arbre à la forêt, ce qui fait que bientôt je tourne le dos à celle d'ici, à ma prucheraie, à mes crans de roche mironiens, pour commencer ma journée dans «le grand territoire de l'humidité sans frontière», là où... «dans l'indifférence générale, se côtoient les frontières illusoires entre le Pérou, la Colombie et le Brésil».
À moins bien sûr de s'éveiller d'un rêve paludéen quelque part entre le Pérou et l'Équateur, comment savoir quand on a été avalé par la plus grande forêt du monde, pris pour avancer dans son ventre d'anaconda en s'éclairant à la lampe de Don Luis Aladino? Cette selve dissolvante, c'est là où Sepulveda élève ses hôtels de cinquième catégorie, ses cabarets de la dernière chance à lui, parfois des cathédrales. De cette immense étendue de végétation putride et foisonnante qui donne aux nations des deux tiers de l'Amérique latine leur propre version du mythe de la frontière sont sortis le Macondo de García Marquès et la Casa Verde, inoubliable lupanar qui est aussi le titre d'un roman de Mario Vargas Llosa. Et puis, c'est là qu'un certain vieux dévorait des romans d'amour à deux sous, entre deux claques pour écraser un moustique et deux expéditions dans la jungle pour traquer le jaguar.
Dans la nouvelle qui ouvre ce court recueil, comme pour renouer avec la veine amazonienne qui a propulsé cet écrivain, chilien à l'origine, puis nomade, sur la scène littéraire du monde, on retrouve la paire formée par un dentiste itinérant de tendance anarchiste et un chasseur de la forêt tropicale, ami des indiens Shuars. Dans un morceau de prose plutôt réjouissant, Sepulveda profite du retour de son sympathique tandem pour régler une fois pour toutes leur cas aux nationalités. Un minuscule village de pionniers de la jungle, dont le nom, El Idilio, se passe de commentaires, a été rasé par des soldats. Mais obéissant aux ordres de quel gouvernement? Péruvien ou équatorien? «Peu importe, remarque le dentiste, c'est du pareil au même, de la merde chiée par le même cul.» Le maire, alliant patriotisme et saine prudence, ne court quant à lui aucun risque et tient les deux drapeaux prêts. Mais le narrateur semble nous inviter à adopter le point de vue des Shuars, Ashuars, Aguarunas, Machiguengas et Kogapakoris, noms de peuplades que je reproduis ici par pur amour de leurs sonorités et qui me donnent envie d'inventer des oiseaux colorés dont ces syllabes seraient le chant. Le point de vue de l'autochtone, donc, sur ces fragiles coups de crayon de l'homme blanc sur la carte...
Sepulveda est un écrivain du territoire physique. Les lieux qu'il recrée, avec ce mélange de gravité, de drôlerie et de sensualité qui lui appartient, ne semblent pas reconnaître les tracés artificiels hérités de la balkanisation de la grande république rêvée par Simon Bolivar. Son cosmopolitisme s'accompagne paradoxalement d'une incarnation dans la réalité la plus régionale. Les pays sans drapeau que sa plume affectionne se nomment Amazone, Patagonie, Hambourg, désert d'Atacama. Son existence d'exilé (il était de la garde rapprochée d'Allende en 1973) a fait de lui un homme sensible aux mouvements de population et on devine que Sepulveda serait du genre à adhérer aux conceptions d'un Édouard Glissant, qui prophétise le déclin progressif de l'État-nation, remplacé par des nations-relations. Ainsi le dédale d'îles et de canaux qui s'avance dans le détroit de Magellan, tel que décrit dans la nouvelle éponyme du recueil, offre-t-il, comme notre Abitibi des années 30, l'image d'un microcosme de la Société des nations où se rencontrent, au contact des Kawésqars et des Alacalufes locaux, des Croates, des Anglais, des Chiliens, des Gallois, des Galiciens, des Basques et des Polonais, sans oublier celui qu'on appelle le Turc parce qu'il en a la tête mais qui dans les faits est Palestinien, «et autres individus venus d'on ne sait où pour être guidés jusqu'aux criques où les phoques femelles venaient mettre bas car les peaux si blanches des nouveaux-nés les attiraient...»
J'étais au courant pour le massacre des baleines, d'ailleurs évoqué dans Le Monde du bout du monde, du même auteur, mais ignorais qu'ils avaient aussi eu des blanchons. Les lecteurs nordiques de Sepulveda font régulièrement l'expérience de ce phénomène, où le monde austral, par la seule magie des mots et de la mémoire qu'ils rallument, nous devient soudain presque familier, comme si l'écriture jetait alors une passerelle tissée d'affinités vers l'autre extrême territorial de ce continent et que le Sud de Sepulveda nous tendait un instant la glace où notre image s'inverse et où le nous devient l'Autre.
Lire cet auteur, pour quelqu'un comme moi, habitué aux bombardements routiniers de gros, voire d'obèses romans étasuniens, c'est m'octroyer un genre de plaisir que je serais bien fou de me refuser. J'ai l'impression de partager mon café de l'aube avec un vieux copain qui me raconte ses histoires entre deux bouchées d'ananas. Et en le relisant, je suis aussi forcé de me souvenir avec lui de Pinochet, du stade de Santiago, des camarades tombés là-bas et de ceux qui sont venus se réfugier ici, al Norte. Je repense à cet ami bolivien, Oscar, de l'Uqam et de l'époque où je dérivais tranquillement des études environnementales vers la littérature. Bien loin du marxiste fini, et pourtant, il m'avait très subtilement laissé entendre que, pour un Sud-Américain engagé comme lui, écrire des romans était un passe-temps de bourgeois. J'espère qu'il est en train de sauver la planète. Ça commence à presser.
***
hamelinlo@sympatico.ca
***
La lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli
Luis Sepulveda
Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Métailié
Paris, 2009, 134 pages
À moins bien sûr de s'éveiller d'un rêve paludéen quelque part entre le Pérou et l'Équateur, comment savoir quand on a été avalé par la plus grande forêt du monde, pris pour avancer dans son ventre d'anaconda en s'éclairant à la lampe de Don Luis Aladino? Cette selve dissolvante, c'est là où Sepulveda élève ses hôtels de cinquième catégorie, ses cabarets de la dernière chance à lui, parfois des cathédrales. De cette immense étendue de végétation putride et foisonnante qui donne aux nations des deux tiers de l'Amérique latine leur propre version du mythe de la frontière sont sortis le Macondo de García Marquès et la Casa Verde, inoubliable lupanar qui est aussi le titre d'un roman de Mario Vargas Llosa. Et puis, c'est là qu'un certain vieux dévorait des romans d'amour à deux sous, entre deux claques pour écraser un moustique et deux expéditions dans la jungle pour traquer le jaguar.
Dans la nouvelle qui ouvre ce court recueil, comme pour renouer avec la veine amazonienne qui a propulsé cet écrivain, chilien à l'origine, puis nomade, sur la scène littéraire du monde, on retrouve la paire formée par un dentiste itinérant de tendance anarchiste et un chasseur de la forêt tropicale, ami des indiens Shuars. Dans un morceau de prose plutôt réjouissant, Sepulveda profite du retour de son sympathique tandem pour régler une fois pour toutes leur cas aux nationalités. Un minuscule village de pionniers de la jungle, dont le nom, El Idilio, se passe de commentaires, a été rasé par des soldats. Mais obéissant aux ordres de quel gouvernement? Péruvien ou équatorien? «Peu importe, remarque le dentiste, c'est du pareil au même, de la merde chiée par le même cul.» Le maire, alliant patriotisme et saine prudence, ne court quant à lui aucun risque et tient les deux drapeaux prêts. Mais le narrateur semble nous inviter à adopter le point de vue des Shuars, Ashuars, Aguarunas, Machiguengas et Kogapakoris, noms de peuplades que je reproduis ici par pur amour de leurs sonorités et qui me donnent envie d'inventer des oiseaux colorés dont ces syllabes seraient le chant. Le point de vue de l'autochtone, donc, sur ces fragiles coups de crayon de l'homme blanc sur la carte...
Sepulveda est un écrivain du territoire physique. Les lieux qu'il recrée, avec ce mélange de gravité, de drôlerie et de sensualité qui lui appartient, ne semblent pas reconnaître les tracés artificiels hérités de la balkanisation de la grande république rêvée par Simon Bolivar. Son cosmopolitisme s'accompagne paradoxalement d'une incarnation dans la réalité la plus régionale. Les pays sans drapeau que sa plume affectionne se nomment Amazone, Patagonie, Hambourg, désert d'Atacama. Son existence d'exilé (il était de la garde rapprochée d'Allende en 1973) a fait de lui un homme sensible aux mouvements de population et on devine que Sepulveda serait du genre à adhérer aux conceptions d'un Édouard Glissant, qui prophétise le déclin progressif de l'État-nation, remplacé par des nations-relations. Ainsi le dédale d'îles et de canaux qui s'avance dans le détroit de Magellan, tel que décrit dans la nouvelle éponyme du recueil, offre-t-il, comme notre Abitibi des années 30, l'image d'un microcosme de la Société des nations où se rencontrent, au contact des Kawésqars et des Alacalufes locaux, des Croates, des Anglais, des Chiliens, des Gallois, des Galiciens, des Basques et des Polonais, sans oublier celui qu'on appelle le Turc parce qu'il en a la tête mais qui dans les faits est Palestinien, «et autres individus venus d'on ne sait où pour être guidés jusqu'aux criques où les phoques femelles venaient mettre bas car les peaux si blanches des nouveaux-nés les attiraient...»
J'étais au courant pour le massacre des baleines, d'ailleurs évoqué dans Le Monde du bout du monde, du même auteur, mais ignorais qu'ils avaient aussi eu des blanchons. Les lecteurs nordiques de Sepulveda font régulièrement l'expérience de ce phénomène, où le monde austral, par la seule magie des mots et de la mémoire qu'ils rallument, nous devient soudain presque familier, comme si l'écriture jetait alors une passerelle tissée d'affinités vers l'autre extrême territorial de ce continent et que le Sud de Sepulveda nous tendait un instant la glace où notre image s'inverse et où le nous devient l'Autre.
Lire cet auteur, pour quelqu'un comme moi, habitué aux bombardements routiniers de gros, voire d'obèses romans étasuniens, c'est m'octroyer un genre de plaisir que je serais bien fou de me refuser. J'ai l'impression de partager mon café de l'aube avec un vieux copain qui me raconte ses histoires entre deux bouchées d'ananas. Et en le relisant, je suis aussi forcé de me souvenir avec lui de Pinochet, du stade de Santiago, des camarades tombés là-bas et de ceux qui sont venus se réfugier ici, al Norte. Je repense à cet ami bolivien, Oscar, de l'Uqam et de l'époque où je dérivais tranquillement des études environnementales vers la littérature. Bien loin du marxiste fini, et pourtant, il m'avait très subtilement laissé entendre que, pour un Sud-Américain engagé comme lui, écrire des romans était un passe-temps de bourgeois. J'espère qu'il est en train de sauver la planète. Ça commence à presser.
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hamelinlo@sympatico.ca
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La lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli
Luis Sepulveda
Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Métailié
Paris, 2009, 134 pages
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