La petite chronique - Ces vauriens d'écrivains
7 mars 2009
Livres
Dans une époque, la nôtre, où la littérature ne donne vraiment pas le ton, les écrivains passent généralement pour des esthètes dont il est bon de se réclamer. Les politiciens ne manquent jamais d'évoquer la poésie et les poètes quand par inadvertance ils veulent célébrer l'importance de l'art dans nos vies. La vérité est toute autre: les écrivains sont féroces.
Une histoire des haines d'écrivains d'Anne Boquel et Étienne Kern nous rappelle qu'une carrière dans les lettres se bâtit à coup de travail, de renoncement, mais aussi de rancoeurs, de déceptions et d'attaques venimeuses dirigées vers des confrères (ou con-soeurs) en écriture.
En sous-titre, De Chateaubriand à Proust, inutile donc de chercher des piques envers Bernard-Henri Lévy ou Sollers. Le XIXe siècle est de toute manière un terreau invitant pour quiconque chérit les invectives. Pendant la période romantique, on s'insultait ferme, on ironisait à l'envi. Sainte-Beuve, Hugo, Lamartine, Vigny, Musset. Un peu plus tard, Flaubert, Maupassant. Tout un assemblage d'envieux, de candidats reçus ou non à l'académie de la réussite. Cette brève histoire des moeurs littéraires se lit aisément. À peu près comme on parcourt un article de magazine. Des surprises, on en trouvera peu. À moins d'être un néophyte.
Ramon de Dominique Fernandez est une biographie et une tentative de réhabilitation: le père de l'auteur, Ramon Fernandez, a été une figure importante de la vie littéraire parisienne pendant la première moitié du XXe siècle. Homme d'une grande culture, critique recherché, essayiste de talent, il se mêle aussi de politique. Il finit par passer de la gauche — le communisme était plus que dans l'air du temps dans les années 1930 — à la droite militante, s'alliant même au PPF. Séduit par le fascisme, fortement compromis pendant l'Occupation, il meurt en 1944, à la veille d'être inculpé pour trahison.
Le travail du fils consiste à réhabiliter, autant que faire se peut, un intellectuel brillant, homme du monde, et du meilleur, qu'une erreur d'aiguillage avait conduit à des errances politiques. Il fait usage à satiété du journal légué par sa mère et consacre de nombreuses pages à une tentative d'explication de l'échec du couple parental. Ramon Fernandez était-il homosexuel? L'auteur n'est pas loin de le croire.
Que reste-t-il de la lecture de cette biographie rédigée tellement soigneusement qu'on souhaiterait parfois des raccourcis? Une peinture de la vie intellectuelle parisienne dans les années 20 et 30 à la fois vive et documentée. Il n'est pas indifférent de renouer avec une période aussi foisonnante d'activité.
Quant à la tentative de réhabilitation de Ramon Fernandez, elle peut paraître concluante ou ratée selon le point de vue qu'on adopte. Peut-on être plus ou moins collabo? Je crois quant à moi que souvent les âmes vertueuses n'ont souvent de courage qu'après coup.
Je serais donc porté à fuir les haines qui durent, les appétits de vengeance. Louis Cornelier a parlé dans ces pages du Voyage d'automne de François Dufay. Il s'est rendu compte dans cet essai repris en poche des voyages que firent en Allemagne des écrivains français en 1941 et 1942. L'auteur y porte un verdict sans appel sur ceux qui se rendirent à l'invitation de l'occupant. Pour le moins, une erreur de jugement de la part de ces écrivains. Une seule chose me gêne dans un travail d'enquête remarquable, le mépris que l'on sent au sujet d'oeuvres littéraires. Un écrivain peut se tromper, être naïf ou bassement calculateur, nous reste à juger l'oeuvre. Avant tout. Il y a les haines d'écrivains, mais aussi les haines d'historiens littéraires.
***
Collaborateur du Devoir
***
Une histoire des haines d'écrivains
De Chateaubriand à Proust
Anne Boquel et Étienne Kern
Flammarion,
Paris, 2009, 327 pages
***
Ramon
Dominique Fernandez
Grasset, Paris, 2008, 809 pages
***
Le Voyage d'automne
François Dufay
Perrin, Paris, 2008, 202 pages
Une histoire des haines d'écrivains d'Anne Boquel et Étienne Kern nous rappelle qu'une carrière dans les lettres se bâtit à coup de travail, de renoncement, mais aussi de rancoeurs, de déceptions et d'attaques venimeuses dirigées vers des confrères (ou con-soeurs) en écriture.
En sous-titre, De Chateaubriand à Proust, inutile donc de chercher des piques envers Bernard-Henri Lévy ou Sollers. Le XIXe siècle est de toute manière un terreau invitant pour quiconque chérit les invectives. Pendant la période romantique, on s'insultait ferme, on ironisait à l'envi. Sainte-Beuve, Hugo, Lamartine, Vigny, Musset. Un peu plus tard, Flaubert, Maupassant. Tout un assemblage d'envieux, de candidats reçus ou non à l'académie de la réussite. Cette brève histoire des moeurs littéraires se lit aisément. À peu près comme on parcourt un article de magazine. Des surprises, on en trouvera peu. À moins d'être un néophyte.
Ramon de Dominique Fernandez est une biographie et une tentative de réhabilitation: le père de l'auteur, Ramon Fernandez, a été une figure importante de la vie littéraire parisienne pendant la première moitié du XXe siècle. Homme d'une grande culture, critique recherché, essayiste de talent, il se mêle aussi de politique. Il finit par passer de la gauche — le communisme était plus que dans l'air du temps dans les années 1930 — à la droite militante, s'alliant même au PPF. Séduit par le fascisme, fortement compromis pendant l'Occupation, il meurt en 1944, à la veille d'être inculpé pour trahison.
Le travail du fils consiste à réhabiliter, autant que faire se peut, un intellectuel brillant, homme du monde, et du meilleur, qu'une erreur d'aiguillage avait conduit à des errances politiques. Il fait usage à satiété du journal légué par sa mère et consacre de nombreuses pages à une tentative d'explication de l'échec du couple parental. Ramon Fernandez était-il homosexuel? L'auteur n'est pas loin de le croire.
Que reste-t-il de la lecture de cette biographie rédigée tellement soigneusement qu'on souhaiterait parfois des raccourcis? Une peinture de la vie intellectuelle parisienne dans les années 20 et 30 à la fois vive et documentée. Il n'est pas indifférent de renouer avec une période aussi foisonnante d'activité.
Quant à la tentative de réhabilitation de Ramon Fernandez, elle peut paraître concluante ou ratée selon le point de vue qu'on adopte. Peut-on être plus ou moins collabo? Je crois quant à moi que souvent les âmes vertueuses n'ont souvent de courage qu'après coup.
Je serais donc porté à fuir les haines qui durent, les appétits de vengeance. Louis Cornelier a parlé dans ces pages du Voyage d'automne de François Dufay. Il s'est rendu compte dans cet essai repris en poche des voyages que firent en Allemagne des écrivains français en 1941 et 1942. L'auteur y porte un verdict sans appel sur ceux qui se rendirent à l'invitation de l'occupant. Pour le moins, une erreur de jugement de la part de ces écrivains. Une seule chose me gêne dans un travail d'enquête remarquable, le mépris que l'on sent au sujet d'oeuvres littéraires. Un écrivain peut se tromper, être naïf ou bassement calculateur, nous reste à juger l'oeuvre. Avant tout. Il y a les haines d'écrivains, mais aussi les haines d'historiens littéraires.
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Collaborateur du Devoir
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Une histoire des haines d'écrivains
De Chateaubriand à Proust
Anne Boquel et Étienne Kern
Flammarion,
Paris, 2009, 327 pages
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Ramon
Dominique Fernandez
Grasset, Paris, 2008, 809 pages
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Le Voyage d'automne
François Dufay
Perrin, Paris, 2008, 202 pages
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