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L'intruse

Danielle Laurin   7 mars 2009  Livres
C'est un livre à deux voix. Celle d'une mère et celle de sa fille. Une mère écrivaine, aujourd'hui tombée dans l'oubli, Monique Larouche-Thibault. Et sa fille journaliste, chef d'antenne à TVA, Sophie Thibault.

Entre les deux: la maladie. La maladie dont a souffert pendant plus de 50 ans Monique Larouche-Thibault. «À vingt ans je trébuchais, à trente je claudiquais, à quarante j'ankylosais et, à cinquante ans, seul un fauteuil roulant me procurait une sensation — bien illusoire — d'équilibre.»

Le diagnostic est tombé quand la petite Sophie, aînée d'une famille de deux enfants, avait 10 ou 11 ans: sclérose en plaques. «Implacable saloperie», commente celle qui a grandi dans la culpabilité mais aussi dans la colère, l'exaspération d'avoir à ses côtés cette mère souffrante: «Tu me semblais bien gauche, maman, lasse et mélancolique.» C'est un livre-témoignage, un livre-thérapie. Où chacune de son côté se vide le coeur, règle ses comptes, raconte sa vie. Pas un chef-d'oeuvre littéraire, d'accord. Des longueurs, des redites, des détails qu'on pourrait juger inutiles.

Ce qui n'exclut pas un vrai talent des deux côtés. Même s'il est difficile, dans le cas de Monique Larouche-Thibault, de savoir ce qui est vraiment de son cru dans Telle mère, quelle fille?. Si elle a signé dans le passé trois romans et de nombreuses chroniques d'humeur dans les médias en tapant avec un doigt sur le clavier, sa santé déclinante l'a contrainte ici à faire appel à un rédacteur.

Quant à Sophie Thibault, elle assume complètement ses écrits. Et confie avoir pris un plaisir immense à jongler avec les mots: «Je suis depuis longtemps habitée par l'attrait d'aller au-delà des formules toutes faites de la femme-tronc qui se présente au petit écran tous les soirs.» Ça lui réussit. De belles envolées, des images fortes. Des passages cruels, déchirants. De l'humour, par moments. De la vivacité, tout plein. Et une sensibilité à fleur de peau.

Rien à voir avec le style journalistique, le masque impassible de la neutralité présenté chaque soir à la télé. C'est peut-être ce qui étonne le plus: à quel point une figure publique telle que Sophie Thibault accepte de se dévoiler, de dire sans fard ce qu'elle a dans les tripes. Dans l'ensemble: un ouvrage extrêmement touchant. Où les auteures ont pris d'abord et avant tout le pari de la franchise, de l'honnêteté. Au risque de provoquer un malaise chez les lecteurs et d'attiser leur côté voyeur.

L'histoire de la mère, comme telle, a de quoi fasciner. Et de quoi faire pleurer. Enfant malaimée, terrorisée par sa mère froide, autoritaire, «adepte des taloches», Monique a lutté toute sa vie pour savoir qui elle était, pour exister aux yeux des autres. On pense, par moments, en lisant ses confidences, à la biographie de Janette Bertrand parue il y a quelques années. Même manque d'amour. Même époque aussi, où les femmes vivaient dans la peur du péché, n'existaient socialement qu'à travers le statut de leur mari.

Quand Monique Larouche épouse Marc Thibault, elle voit en lui son sauveur, son héros. Elle, petite chose qui n'a aucune confiance en elle, qui se trouve nulle, qui se déprécie constamment, aimée par un homme comme lui?

Elle ne s'est pas trompée: une fois la maladie installée, il devient son chevalier servant. Et c'est lui, directeur de l'information à Radio-Canada, qui toute sa vie assumera les tâches du ménage. Lui, l'ex-jésuite, le «saint-parfait».

Elle lui en voudra, à son homme, pourtant. Lui reprochera d'être «contrôlant». L'accusera de lui avoir volé son rôle à elle, d'avoir accaparé ses enfants. Elle se montrera jalouse, difficile, impossible.

Sa seule porte de sortie, tandis que la maladie, «cette bouffeuse de terminaisons nerveuses», gagne du terrain et lui empoisonne de plus en plus la vie: l'écriture. Aussi, quand est arrivé le projet d'écriture à deux voix avec sa fille, Monique Larouche-Thibault, qui n'avait rien écrit depuis 20 ans, a sauté sur l'occasion.

Elle n'a pas vu le résultat final: elle est morte l'automne dernier, deux ans après son mari. Mais elle a eu le temps de donner son imprimatur à l'ouvrage. Même si les propos qu'y tient sa fille l'ont parfois fait réagir violemment.

Car elle n'y va pas de main morte, Sophie Thibault, quand elle parle de sa mère. Une mère pas comme les autres, «avec ou sans sclérose», dit-elle. Une mère séductrice, manipulatrice. Une mère-enfant, avide d'amour, égocentrique. À propos de l'étrange dynamique entre ses parents, la journaliste demeure perplexe. «D'un côté, le père qui ne se plaint jamais, qui semble sacrifier sa vie pour sa femme, qui lui pardonne tout. De l'autre, la mère qui multiplie les griefs.»

Pendant longtemps, la jeune fille s'est cherchée. Angoissée par la mort, habitée d'un profond sentiment de culpabilité, elle a multiplié les thérapies, les errements de toutes sortes. Elle a même connu une phase ésotérique. Elle en a mis du temps, après un bac en psycho, à suivre les traces de son héros, son modèle, et à se lancer dans le journalisme.

Puis, après la mort de son «père-mère», devant sa mère dépendante, exigeante: «Vais-je devenir son mari en jupe, sa tutrice, sa protectrice?»

La fille vide son sac. «C'est cette satanée sclérose qui a pris toute la place. Je suis fatiguée d'être ta mère, ta secouriste, ta soignante.» Elle reproche à sa mère d'avoir utilisé la maladie comme refuge, d'avoir été centrée uniquement sur ses propres besoins, sans aucune considération pour sa souffrance à elle, pour la peine immense, le vide qu'elle ressent depuis que son père n'est plus là.

Elle reproche aussi à cette femme clouée dans son fauteuil roulant de ne tolérer aucune critique. Et elle se reproche à elle-même d'être peut-être allée trop loin: «Qui oserait parler franc à une mère handicapée?»

Elle va loin, en effet, Sophie Thibault, dans ce livre. Très loin dans le ressentiment, la révolte. Mais aussi dans la tendresse, l'attachement, l'amour qu'elle ressent pour sa mère.

Contradictoire au possible, Telle mère, quelle fille? Puissant, unique, comme document.

***

Collaboratrice du Devoir

***

Telle mère, quelle fille ?

Sophie Thibault,

Monique Larouche-Thibault

Éditions de l'Homme

Montréal, 2009, 288 pages
 
 
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  • Fernand Bélair - Inscrit
    7 mars 2009 17 h 13
    Extrêmement émouvant!
    Une histoire ou plusieurs histoires de femmes remplies de colère et de rage face au manque d'amour, à l'injustice, aux trop pleins de toutes sortes! Une écriture vive, directe, riche! Et une garantie d'émotions du début à la fin! Bravo et merci à ces auteures pour m'avoir fait partager la vie sous des formes inédites!
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  •  
  • Denis Beaulé - Abonné
    8 mars 2009 21 h 47
    On serait donc trois...
    Oui, « contradictoire au possible ». Abondant en filleries et femmeries de toutes sortes. Intéressante cette nouvelle à propos de l'écriture à un doigt de Monique. C'est ainsi qu'écri[vai]t Claude Jasmin. Et c'est aussi ainsi que j'écris moi-même. Mes écrits seront à l'index. Ah, ils le sont déjà !
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  • Denis Beaulé - Abonné
    8 mars 2009 22 h 18
    Si si
    J'ai fait parvenir ce texte au Devoir -

    Pour savoir comment une Sophie Thibault aura pu devenir la première femme chef d'antenne en soirée, en Amérique du nord, il n'est que de lire le récit de sa relation avec sa mère, couché dans Telle mère, quelle fille ?

    On y aperçoit en effet une mère fulgurante, littéraire et entière. Plutôt qu'en tiers (incidemment extrêmement habile en riches jeux de mots).

    Un tel voyage nous amène à comprendre comment on devient. Sophie Thibault... Par la génétique, certes, en partie. De mère en fille. Mais aussi, et peut-être davantage, pour avoir dû composer avec d'innombrables et interminables tribulations liées à une maladie chronique inexorable. Laquelle aura, à l'évidence, contribué à faire une Sophie plus forte d'une part ; plus proche et profondément humaine, d'autre part. Apportant, chaque soir, la/une Bonne Nouvelle... Ou, sinon, présentant les nouvelles, même les plus mauvaises, de manière remarquablement non violente, non agressante.

    Ce voyage réconcilie avec le 'couple' lecture-écriture, s'il en était besoin. Et confirme, par les révélations intimes y apparaissant, que, comme le disait Anne Hébert, on n'est nulle part ailleurs ni autrement plus véritablement soi, tout soi, que lorsqu'écrivant en silence dans la solitude.

    Cela ne devrait-il pas alors convier Sophie Thibault à délaisser ce qu'elle fait présentement pour se consacrer à l'écriture? Non. L'écrivain, c'était la mère. La fille, elle, est porteuse de Bonne Nouvelle. 'Live'. Sinon par la teneur même de celle-ci (laquelle s'avère trop souvent troublante ou effrayante), du moins par la façon dont Mme Thibault en fait part. Qui en tempère l'horreur ou la dureté et, ainsi, la rend plus accessible ou moins indigeste...
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  •  
  • Michel Sauvé - Inscrit
    10 mars 2009 05 h 24
    OUffff!!!...
    ...comme dirait Bombardier ! J'ai très hâte de lire...peut-être même de souffrir en lisant ce ''bébé'' né de deux femmes aux solitudes si différentes et en même temps, si semblables.
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