vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 22h58
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Essais québécois - L'homme moderne sans référence

Louis Cornellier   21 février 2009  Livres
Auteur, en 2007, du savant et lumineux État de la nation (Liber), le politologue Jean-François Lessard poursuit son exploration du procès moderne dans un très solide essai intitulé La Question du politique dans la modernité. Comprendre le malaise contemporain.

«Si nous ne vivons pas dans des régimes idéaux, écrit-il, les sociétés démocratiques occidentales vivent tout de même de nos jours dans des régimes pour lesquels les acteurs les plus engagés se sont longtemps battus. [...] Le sentiment dominant n'en est pourtant pas un de satisfaction. La tendance est beaucoup plus à décrier les manquements du régime démocratique qu'à saluer ses réussites.» Comment, donc, expliquer ce malaise, qui s'accompagne d'une «dépolitisation de la société»?

Dans une démarche d'interprétation qui se situe à mi-chemin de la philosophie et des sciences humaines, Lessard propose une brillante relecture des grands moments de la modernité (révolutions américaine et française), de ses grands thèmes (démocratie, politique, nation, progrès, idéologie) et des discours contemporains qui remettent ces derniers en cause (postmodernisme, multiculturalisme, néomodernisme). Ce parcours l'amène à constater que, aujourd'hui, «le récit national n'arrive plus à s'imposer», même si le cadre national perdure et «que la société moderne connaît une fragmentation».

Les messianismes modernes, incarnés dans des idéologies qui ont parfois mené à des dictatures, ont échoué, entraînant ainsi un désinvestissement à l'égard du politique et une mise à distance du souci de l'égalitarisme économique. L'individualisme moderne qui caractérise notre époque s'investit dans un égalitarisme social (démocratisation vestimentaire, fin de l'autorité, revendications spécifiques des femmes, des étudiants, des handicapés, des homosexuels, etc.) qui prend souvent la forme de communautarismes mous.

S'ils peuvent sembler incompatibles au premier abord, l'individualisme et les nouvelles formes de communautarisme, pour Lessard, ont partie liée. «Les choix de vie deviennent des choix plus individuels que jamais auparavant. Les liens sociaux se déclinent sur le mode de l'élection.» Les communautarismes, perçus par certains comme un retour à des identités figées, n'échappent pas à cette logique individualiste. «Les liens communautaires étant maintenant électifs, précise l'essayiste, ils sont devenus multiples et fragiles. La multiplication des identités [chez une même personne] vient relativiser leur importance spécifique.» En ce sens, ces communautarismes — Lessard parle d'un multiculturalisme «de boutique» — ne menacent pas vraiment «l'édifice politique moderne» et demeurent, par leur caractère individualiste, dans la logique de la modernité.

Cette fragmentation sociale soulève néanmoins le problème du vivre ensemble. Le relativisme, et les valeurs de tolérance et de pluralisme qui l'accompagnent, suffit-il pour faire société? «Jusqu'où, demande Lessard, ira le déracinement de l'homme moderne»? Comment les hommes parviendront-ils à poursuivre le dialogue, malgré cet individualisme qui n'a pas que des défauts? C'est là, conclut le brillant et exigeant essayiste, le grand défi de l'époque actuelle.

L'ère de la déréliction

«Qu'est-ce qui reste quand les humains en société ne "croient" plus?», demande à son tour Marc Angenot dans En quoi sommes-nous encore pieux?, un troublant mais fort essai «sur l'état présent des croyances en Occident». Les hommes des Lumières, écrit-il, appelaient de leurs voeux un rejet de la religion qui ferait place à l'émancipation de la raison. Or, constate Angenot, ce désenchantement a bel et bien eu lieu, mais il nous laisse plutôt dans «une sorte de stase avec un étiage bas de résidus de dogmes, un bariolage de croyances et de "crédulité", des cultes-entre-guillemets».

La sécularisation — séparation de l'Église et de l'État et régression massive des pratiques religieuses — est, pour Angenot, un fait avéré. Elle s'applique autant aux confessions religieuses comme telles qu'aux «religions séculières», c'est-à-dire ces philosophies modernes de l'histoire (socialisme, fascisme et même un certain libéralisme) qui, tout en affirmant le rejeter, recyclaient l'esprit religieux. Parce que l'hétéronomie — qu'elle soit divine, révolutionnaire, progressiste ou nationaliste — est totalement dévaluée comme principe directeur, Angenot n'hésite pas à parler «d'une ultime étape désormais atteinte de la sécularisation et du désenchantement du monde occidental».

Selon lui, la thèse d'un «retour du religieux» ne tient pas la route. Ailleurs qu'en Occident, où le concept de sécularisation ne s'applique pas (les pays de l'Islam, par exemple), le religieux ne «revient» pas puisqu'il n'est jamais parti. Mais «en Europe et, en fait quoi qu'on en dise, dans la plus grande partie de l'Amérique du Nord, l'homme et Dieu sont séparés comme ils ne l'ont jamais été».

Or cet état de déréliction — ni Dieu ni les Grands Récits politiques ne nous sauveront — n'entraîne pas le triomphe de la raison, mais une anomie ou, pour parler comme Weber, un «polythéisme des valeurs» dans lequel des «résidus» religieux et des «survivances» militantes sont privatisés, éclatés, et relèvent plus, pour reprendre les mots de Jean-Claude Guillebaud, de la crédulité que de la croyance. Le relais divin, par exemple, est remplacé par les tendances au primitivisme, à l'orientalisme et à l'occultisme, alors que la politique, la gauche et la démocratie sont en crise et concurrencées par l'individualisme marchand et les communautarismes.

Le philosophe antimoderne Leo Strauss se demandait comment «la multitude non philosophique» pourrait affronter ce trouble désenchantement. La tranchante réponse de Marc Angenot prend des accents tragiques. «L'homme (post-)moderne, conclut-il, se trouve pris à jamais entre l'impossibilité d'un retour à l'enchantement de la transcendance et l'impossibilité de regarder en face l'immanence inerte des choses et d'assumer l'absurdité de ce monde. Il lui reste à continuer à chercher des manières résiduelles de s'illusionner.»

***

louisco@sympatico.ca

***

La question du politique dans la modernité

Comprendre le malaise contemporain

Jean-François Lessard

Liber

Montréal, 2008, 222 pages

***

En quoi sommes-nous encore pieux ?

Sur l'état présent des croyances en Occident

Suivi de la réplique de l'avocat du diable par Georges A. Lebel

Marc Angenot

PUL

Québec, 2009, 136 pages
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Brun Bernard
    Inscrit
    samedi 21 février 2009 08h25
    Oui...
    ...M Angenot est un intellectuel brillant dont on regrette qu'il ne participe pas assez à la scène politique ou, plutôt, dont les médias ne pensent jamais à ses travaux très importants. Il faut dire qu'il est nécessaire d'être à la hauteur d'un tel bonhomme si passionnant. Là encore comme pour la recherche sur le ribosome dans l'article sur le Chainon manquant d'aujourd'hui, le Québec a tout intérêt à garder ces chercheurs là car ils sont d'une très gande importance même si ce sont des immigrants.

  • Dominic Pageau
    Abonné
    samedi 21 février 2009 11h52
    Tiens monsieur Brun qui vient faire la promotion de l'immigration.
    L'homme moderne sans référence, en effet, l'homme moderne individualisé jusqu'à l'atomisation.

    Rien de mieux pour ceux qui sont au pouvoir et qui veulent d'y maintenir, c'est du diviser pour régner au carré.

  • Brun Bernard
    Inscrit
    samedi 21 février 2009 14h57
    Hola M Pageau...
    ...Je suis profondément pour l'immigration. C'est un mot a gommer du dictionnaire. La terre appartient a tout le monde et a personne. Vous lisez mal. Il est vrai toutefois que mes "ironies" sont prises au premier degré. Je suis allergique aux racismes, aux nationalismes, aux visions extrême-droite...Ce sont des pathologies du 20ieme siècle dont nous avons du mal a échapper.

  • Dominic Pageau
    Abonné
    samedi 21 février 2009 18h12
    Pas obliger de spécifier.
    Ça fait longtemps que je vous ai compris, vous voulez remplacer le sentiment d'appartenance à une nation ou à un peuple pour le remplacer par la notion vague de citoyen du monde.

    Vous êtes un universaliste utopique de la pire espèce.

  • Brun Bernard
    Inscrit
    dimanche 22 février 2009 06h48
    M Pageau...
    Oui, ce qui est stupide c'est d'être nés vous et moi et les autres sur une planète perdue dans un espace infini. Je ne vais pas créer de la mort ni de la haine pour une question de folklore ou d'ancêtres venus ici en prenant un espace de vie a des amérindiens qui ne leur ont rien demande. Une connerie. Le nationalisme est une maladie infantile du colonialisme même en Europe mais ici, c'est un cancer horrifique, voire un mensonge ou une mise au musée d'une culture morte, remplacée par du folklore. Nous sommes au 3ieme millénaire avec des paradigmes différentes non ceux du 19ieme. Il serait temps que nous acceptions le réel non les phantasmes. Le nationalisme est une pensée réactionnaire empoisonnée. De toutes façons, on s'en fout et c'est tant mieux.

  • Dominic Pageau
    Abonné
    dimanche 22 février 2009 22h46
    Et vive les sophismes
    Premièrement, le nationalisme ne tue pas, par contre, il est vrai qu'il peut être un très bon outil pour manipuler les masses.

    Deuxièment, c'est pas parce qu'on est petit face à l'immensité de l'univers que le principe de nation ne fait aucun sens.

    Et votre vision qui se veut moderne, c'est la vieille vision impérialiste qui vise à unifier le monde, c'est la version soft de l'impérialisme.

    Ça n'empêche pas que pour accomplir votre idéal, il faut une dictature totalitaire mondiale, car sinon, des hommes vont se regrouper entre eux pour créer une nation à leur image, c'est un réflèxe humain, le sentiment d'appartenance à la terre, c'est beaucoup trop vague, ne vous en déplaise.

  • Brun Bernard
    Inscrit
    lundi 23 février 2009 08h48
    M Pageau.
    Vous me donnez l'impression d'être arrêté en chemin. Votre reéflexion semble manquer de beaucoup de vitamines, bonnes pour l,imagination politique. À L'heure où on demande plusde pourvoir au FMI et à l'ONU; où on pense une Europe à monnaie unique; où la mondialisation culturelle/consomatrice/ est un fait...vous parlez de capitlaisme impérialiste. Cher monsieur, je ne désire pas un gouvernemet mondial comme les amalgameurs à petites visées font, non, mais il nous faut penser le 3ième millénaire avec ds termes nouveaux non anciens. la réussite de Slumdog le prouve au regard de mes propos. Je ne suis pas le seul vous savez à être contre toutes les exclusions...Il y a une communauté dans le monde. Vous parlez come si nous étions avec les réactionnaires des années 30...depuis le mouvement DADA etle surréalisme, l'art dans son ensemble, disent tous l'existence d,uneplanète où nousa vons tous à partager...Le monde de l'art est celui de notre monde de demain. Pas de barrières ni frontières horribles avec passeports qui eux n'ont pas toujours existés.

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
7 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012