Littérature québécoise - La vie à bras-le-corps
Éric Simard
Il y a quatre ans, les Éditions du Septentrion créaient une collection consacrée à la fiction sous le joli nom de Hamac, laquelle propose à ses lecteurs, le temps d'un livre, de se balancer au rythme de ses pages. Éric Simard, qui compte une quinzaine d'années d'expérience en librairie, codirige cette collection où paraît son recueil intitulé Être.
Encadrées par ces mots de Sartre: «la nausée», les quinze nouvelles que compte le recueil mettent en scène des personnages qui se débattent pour exister pleinement. Un garçon, rejeté par sa mère et ses camarades à l'école, fugue dans la forêt. «Les bras tendus de chaque côté de son corps, il imite le vol d'un avion. Il fait peur aux oiseaux et aux écureuils. Ça le fait rire. Il fait l'avion jusqu'à s'étourdir [...] il s'écrase dans les hautes herbes d'un champ de blé. Étendu dans l'herbe sur le dos, le corps en croix, il regarde le ciel.» Volupté et apaisement. (Vivre)
Sur les êtres radieux planent aussi des ombres. Une fillette de quatre ans débordante de vie est tyrannisée par sa mère (Apprendre). Un orphelin placé dans un établissement pour déficients se révolte. Des sentiments inconnus explosent et disparaissent en lui comme des feux d'artifice (Souffrir). Sur un terrain de jeux, une petite fille mitraille son père avec une seule phrase bien découpée et impeccablement articulée: «Papa lance-moi la balle.» Ce dernier reste sourd à ses cris stridents. Déferlement émotionnel dont elle ressort épuisée et tremblante (Communiquer).
Après l'évocation de personnages blessés dans l'enfance, d'étreintes qui ne serrent pas, l'auteur déplace le projecteur vers le monde des adultes. Une mère de famille n'en peut plus du mensonge, de la comédie de femme et de mère heureuse qu'elle se joue à elle-même. Rumination, crispation, libération. Nouvelle sur la déroute des apparences (Aimer).
«Il a mille ans. Mille ans de silence.» Dans le repli de ses souvenirs, il en est un qui continue de frapper un homme de plein fouet: la mort accidentelle de sa femme et de ses enfants. C'était il y a quinze ans; à l'époque, il prenait la vie à bras-le-corps. Depuis, une pulsion dévorante et dérangeante le conduit tous les jours à l'église. À chacun sa traversée du vide (Croire).
Comment blesser un fantôme? Son chien, sa BMW, son gazon constituent son univers. Sa femme, un bibelot. Une légère angoisse le surprend quand elle lui annonce qu'elle le quitte. À chacun son âge d'homme; ce personnage n'a pas encore trouvé le sien (Penser).
C'est vrai que l'amour existe, là, sans phrases, dans l'inquiétude absolue. Une femme handicapée attend chaque jour le passage du facteur, le seul être qui fait battre son coeur. Confidence à peine frôlée rapportée avec douceur et tendresse (Juger).
Ces faillibles hommes forts. À la suite d'une désillusion amoureuse, le coeur désaxé, un homme se perd dans la laideur du monde, flirte avec le sexe et la mort. L'auteur n'en finit pas de faire des passes avec les mots, de faire tourner les phrases autour de l'obscur objet du désir de son personnage. Une nouvelle sur le désastre après le choc d'un séisme sentimental. Une narration trempée dans un style coloré, brutal (Haïr).
Le très prenant Mourir en hommage à Pauline Julien ferme le recueil. La chanteuse, aphasique, n'en peut plus «d'inexister». Elle a choisi d'en finir avec les mots. Avec ses maux. C'est l'automne. Elle s'en va, emportant avec elle «la mélancolie de cette saison». La phrase s'écourte, le style s'épure, rien ne pèse dans cette nouvelle. Une dernière phrase retombe sur ses pattes sans bruit.
Mélange de rythme, d'expressivité, de prose vigoureuse et lyrique, carrousel d'images poétiques («les doigts tachés du coloris jaune des pissenlits»), une réalité saisie abruptement, sans artifice, Éric Simard reste fidèle au style qui le caractérise. En quelques traits, il inscrit ses personnages dans un décor, embrasse un ensemble et suggère une atmosphère. Après deux romans, l'auteur signe un recueil de nouvelles à la fois léger, dur et tendre sur la fragilité et la solidité de la condition humaine.
***
Collaboratrice du Devoir
***
Être (nouvelles)
Éric Simard
Septentrion, coll. «Hamac»
Québec, 2009, 162 pages
Encadrées par ces mots de Sartre: «la nausée», les quinze nouvelles que compte le recueil mettent en scène des personnages qui se débattent pour exister pleinement. Un garçon, rejeté par sa mère et ses camarades à l'école, fugue dans la forêt. «Les bras tendus de chaque côté de son corps, il imite le vol d'un avion. Il fait peur aux oiseaux et aux écureuils. Ça le fait rire. Il fait l'avion jusqu'à s'étourdir [...] il s'écrase dans les hautes herbes d'un champ de blé. Étendu dans l'herbe sur le dos, le corps en croix, il regarde le ciel.» Volupté et apaisement. (Vivre)
Sur les êtres radieux planent aussi des ombres. Une fillette de quatre ans débordante de vie est tyrannisée par sa mère (Apprendre). Un orphelin placé dans un établissement pour déficients se révolte. Des sentiments inconnus explosent et disparaissent en lui comme des feux d'artifice (Souffrir). Sur un terrain de jeux, une petite fille mitraille son père avec une seule phrase bien découpée et impeccablement articulée: «Papa lance-moi la balle.» Ce dernier reste sourd à ses cris stridents. Déferlement émotionnel dont elle ressort épuisée et tremblante (Communiquer).
Après l'évocation de personnages blessés dans l'enfance, d'étreintes qui ne serrent pas, l'auteur déplace le projecteur vers le monde des adultes. Une mère de famille n'en peut plus du mensonge, de la comédie de femme et de mère heureuse qu'elle se joue à elle-même. Rumination, crispation, libération. Nouvelle sur la déroute des apparences (Aimer).
«Il a mille ans. Mille ans de silence.» Dans le repli de ses souvenirs, il en est un qui continue de frapper un homme de plein fouet: la mort accidentelle de sa femme et de ses enfants. C'était il y a quinze ans; à l'époque, il prenait la vie à bras-le-corps. Depuis, une pulsion dévorante et dérangeante le conduit tous les jours à l'église. À chacun sa traversée du vide (Croire).
Comment blesser un fantôme? Son chien, sa BMW, son gazon constituent son univers. Sa femme, un bibelot. Une légère angoisse le surprend quand elle lui annonce qu'elle le quitte. À chacun son âge d'homme; ce personnage n'a pas encore trouvé le sien (Penser).
C'est vrai que l'amour existe, là, sans phrases, dans l'inquiétude absolue. Une femme handicapée attend chaque jour le passage du facteur, le seul être qui fait battre son coeur. Confidence à peine frôlée rapportée avec douceur et tendresse (Juger).
Ces faillibles hommes forts. À la suite d'une désillusion amoureuse, le coeur désaxé, un homme se perd dans la laideur du monde, flirte avec le sexe et la mort. L'auteur n'en finit pas de faire des passes avec les mots, de faire tourner les phrases autour de l'obscur objet du désir de son personnage. Une nouvelle sur le désastre après le choc d'un séisme sentimental. Une narration trempée dans un style coloré, brutal (Haïr).
Le très prenant Mourir en hommage à Pauline Julien ferme le recueil. La chanteuse, aphasique, n'en peut plus «d'inexister». Elle a choisi d'en finir avec les mots. Avec ses maux. C'est l'automne. Elle s'en va, emportant avec elle «la mélancolie de cette saison». La phrase s'écourte, le style s'épure, rien ne pèse dans cette nouvelle. Une dernière phrase retombe sur ses pattes sans bruit.
Mélange de rythme, d'expressivité, de prose vigoureuse et lyrique, carrousel d'images poétiques («les doigts tachés du coloris jaune des pissenlits»), une réalité saisie abruptement, sans artifice, Éric Simard reste fidèle au style qui le caractérise. En quelques traits, il inscrit ses personnages dans un décor, embrasse un ensemble et suggère une atmosphère. Après deux romans, l'auteur signe un recueil de nouvelles à la fois léger, dur et tendre sur la fragilité et la solidité de la condition humaine.
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Collaboratrice du Devoir
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Être (nouvelles)
Éric Simard
Septentrion, coll. «Hamac»
Québec, 2009, 162 pages
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