Histoire - Circulation linguistique
Photo : Jacques Grenier
Sherry Simon devant le Collège français, construit à même une ancienne synagogue de Montréal.
Francophone, anglophone, Montréal? Italien? Dans son essai Traverser Montréal, qui vient d'être traduit de l'anglais chez Fides, Sherry Simon, professeure d'études françaises à l'université Concordia, évoque la possibilité que le nom de Montréal soit un héritage italien.
«Certains affirment que la première désignation européenne du mont Royal était à l'origine italienne et non française, écrit-elle, dans le chapitre consacré au mont Royal de ce formidable essai sur la polyphonie linguistique et littéraire de Montréal. Dans une note en bas de page, elle explique ensuite: «Comme le premier récit des voyages de Cartier a été publié par Giambatista Ramusio, l'éditeur florentin des récits d'expéditions dans le Nouveau Monde de l'époque, la première mention publiée de la montagne portait une désignation italienne: Monte real. Une autre explication suggère que Cartier aurait nommé originellement la montagne en l'honneur du cardinal Hippolyte de Medici, archevêque de Monreale, en Sicile, l'homme d'Église ayant joué un rôle important dans l'obtention de la sanction papale de l'expédition.»
L'essai de Sherry Simon offre donc différents parcours de ce Montréal polyglotte à l'histoire marquée par l'évolution de ses langues. Évoquant différentes oeuvres littéraires, Simon mesure la remarquable évolution qu'a connue la langue française à Montréal de 1960 jusqu'à nos jours. À partir d'ouvrages comme Le Cassé, premier ouvrage en joual écrit par Jacques Renaud, ou encore le Mur de Berlin, P.Q, de Jean Forest, elle refait la lente marche des francophones de l'est vers l'ouest de leur ville. «C'est l'histoire d'une blessure liée à la langue et ça se passe sur le divan d'un psychanalyste», explique Simon en entrevue, au sujet du livre Le Mur de Berlin, P.Q, publié en 1983. Pour Forest, la traversée de Montréal de l'est francophone et ouvrier vers l'ouest anglophone et mieux nanti est douloureuse, et il s'irrite de l'«indécidabilité» qui pousse les Montréalais à continuer de dire Vurdunn, pour Verdun, ou UpperLachine, pour désigner la rue d'un quartier de Montréal.
Dans l'autre sens, en 1966, l'anglophone Malcom Reid parcourait le chemin inverse en consacrant un essai aux membres du mouvement entourant la revue Parti pris, intitulé The Shouting Signpainters. «L'orientation est cruciale, écrit Simon au sujet de cet essai. Pendant l'été chaud de 1966, choisir l'Est, c'est se tourner en direction de l'avenir.»
Un avenir prometteur
L'avenir en promettait d'ailleurs de belles à la langue française, qui allait, en quelques décennies et entre autres grâce à la loi 101, passer de langue d'une majorité opprimée à la langue officielle d'une ville.
«Le nouveau Montréal, caractérisé par des interactions sociales de plus en plus détendues, malgré les poussées intermittentes de tensions politique, a commencé d'émerger au moment où la "reconquête" des francophones, sur les plans économique, politique et linguistique, semble près de s'achever», écrit Simon.
Les anglophones, qui autrefois reconnaissaient à peine le caractère majoritairement francophone de leur ville, cherchent désormais à s'insérer dans cette réalité francophone. Et la traduction, anciennement perçue comme une menace par les francophones, est aujourd'hui assumée. C'est ainsi que des oeuvres comme celles de la littérature yiddish montréalaise trouvent désormais leur place en français, notamment grâce aux bons soins d'un traducteur, l'anthropologue Pierre Anctil. Ces traductions font revivre un héritage yiddish montréalais autrement disparu, puisque, selon Simon, cette langue n'est pratiquement plus parlée aujourd'hui que par la communauté hassidique. Les traductions d'Anctil permettent aussi aux francophones de se réapproprier un pan important de l'histoire montréalaise.
«Le yiddish a été la langue des immigrants juifs du début du vingtième siècle. L'anglais était la langue dominante de la ville — les Juifs et les Canadiens français avaient peu de relations véritables. Le français, certes, était la langue de la majorité à Montréal, mais il accusait une infériorité culturelle face à l'anglais et avait donc le statut d'une langue mineure. Pendant la majeure partie du vingtième siècle, un transfert latéral du yiddish vers le français était impensable. Or, ce qui apparaissait intraduisible, opaque, ou excessivement chargé sur le plan culturel, à un moment donné, peut-être apprécié autrement à une autre époque», explique Simon. Annonçant l'assurance que devait prendre le français au cours des dernières décennies, l'oeuvre Gens du silence, de Marco Micone, parue en 1982, met en scène des immigrants italiens montréalais qui parlent un mélange de joual, d'anglais montréalais et d'italien, dans une langue inventée par Micone où surgissent des jurons imaginaires comme Sacramento!
«La communauté italienne se francisera quand se feront sentir les effets de la loi 101, écrit Simon. Les traductions de Micone étaient une façon de hâter cette intégration, d'inscrire les immigrants italiens comme citoyens culturels à part entière du Québec.»
Langue et architecture
Pour Simon, la langue se compare à l'architecture, qui peut mélanger les genres et les influences, et dont Montréal offre quelques exemples assez bigarrés. Alors qu'elle a étudié différentes villes qui ont une histoire coloniale et linguistique semblable à celle de Montréal, dont Calcutta en Inde, Barcelone en Espagne, Prague en République tchèque, ou Trieste en Italie, elle dit n'avoir trouvé aucun exemple comparable à Montréal en matière de particularités linguistiques. À Calcutta par exemple, la cohabitation entre l'élite britannique et la majorité bengalie a ouvert la voie à un mouvement qu'on appelle la renaissance bengalie. À Prague et à Trieste, l'allemand a cohabité respectivement avec le tchèque et l'italien. En fait, c'est à Barcelone, où se côtoient le catalan et l'espagnol, et où l'on trouve une sorte de catalan métissé d'espagnol, que Sherry Simon trouve les similarités les plus vives avec la réalité linguistique de Montréal, marquée par la forte présence de deux langues parlées internationalement.
Aujourd'hui, selon l'essayiste, c'est au tour des anglophones de chercher leur place dans le paysage culturel, majoritairement francophone, montréalais. Une place qu'ils ne peuvent plus trouver sans la reconnaissance de cette majorité.
***
Traverser Montréal
Une histoire culturelle par la traduction
Sherry Simon
Traduit de l'anglais par Pierrot Lambert
Fides
Montréal, 2009, 354 pages
«Certains affirment que la première désignation européenne du mont Royal était à l'origine italienne et non française, écrit-elle, dans le chapitre consacré au mont Royal de ce formidable essai sur la polyphonie linguistique et littéraire de Montréal. Dans une note en bas de page, elle explique ensuite: «Comme le premier récit des voyages de Cartier a été publié par Giambatista Ramusio, l'éditeur florentin des récits d'expéditions dans le Nouveau Monde de l'époque, la première mention publiée de la montagne portait une désignation italienne: Monte real. Une autre explication suggère que Cartier aurait nommé originellement la montagne en l'honneur du cardinal Hippolyte de Medici, archevêque de Monreale, en Sicile, l'homme d'Église ayant joué un rôle important dans l'obtention de la sanction papale de l'expédition.»
L'essai de Sherry Simon offre donc différents parcours de ce Montréal polyglotte à l'histoire marquée par l'évolution de ses langues. Évoquant différentes oeuvres littéraires, Simon mesure la remarquable évolution qu'a connue la langue française à Montréal de 1960 jusqu'à nos jours. À partir d'ouvrages comme Le Cassé, premier ouvrage en joual écrit par Jacques Renaud, ou encore le Mur de Berlin, P.Q, de Jean Forest, elle refait la lente marche des francophones de l'est vers l'ouest de leur ville. «C'est l'histoire d'une blessure liée à la langue et ça se passe sur le divan d'un psychanalyste», explique Simon en entrevue, au sujet du livre Le Mur de Berlin, P.Q, publié en 1983. Pour Forest, la traversée de Montréal de l'est francophone et ouvrier vers l'ouest anglophone et mieux nanti est douloureuse, et il s'irrite de l'«indécidabilité» qui pousse les Montréalais à continuer de dire Vurdunn, pour Verdun, ou UpperLachine, pour désigner la rue d'un quartier de Montréal.
Dans l'autre sens, en 1966, l'anglophone Malcom Reid parcourait le chemin inverse en consacrant un essai aux membres du mouvement entourant la revue Parti pris, intitulé The Shouting Signpainters. «L'orientation est cruciale, écrit Simon au sujet de cet essai. Pendant l'été chaud de 1966, choisir l'Est, c'est se tourner en direction de l'avenir.»
Un avenir prometteur
L'avenir en promettait d'ailleurs de belles à la langue française, qui allait, en quelques décennies et entre autres grâce à la loi 101, passer de langue d'une majorité opprimée à la langue officielle d'une ville.
«Le nouveau Montréal, caractérisé par des interactions sociales de plus en plus détendues, malgré les poussées intermittentes de tensions politique, a commencé d'émerger au moment où la "reconquête" des francophones, sur les plans économique, politique et linguistique, semble près de s'achever», écrit Simon.
Les anglophones, qui autrefois reconnaissaient à peine le caractère majoritairement francophone de leur ville, cherchent désormais à s'insérer dans cette réalité francophone. Et la traduction, anciennement perçue comme une menace par les francophones, est aujourd'hui assumée. C'est ainsi que des oeuvres comme celles de la littérature yiddish montréalaise trouvent désormais leur place en français, notamment grâce aux bons soins d'un traducteur, l'anthropologue Pierre Anctil. Ces traductions font revivre un héritage yiddish montréalais autrement disparu, puisque, selon Simon, cette langue n'est pratiquement plus parlée aujourd'hui que par la communauté hassidique. Les traductions d'Anctil permettent aussi aux francophones de se réapproprier un pan important de l'histoire montréalaise.
«Le yiddish a été la langue des immigrants juifs du début du vingtième siècle. L'anglais était la langue dominante de la ville — les Juifs et les Canadiens français avaient peu de relations véritables. Le français, certes, était la langue de la majorité à Montréal, mais il accusait une infériorité culturelle face à l'anglais et avait donc le statut d'une langue mineure. Pendant la majeure partie du vingtième siècle, un transfert latéral du yiddish vers le français était impensable. Or, ce qui apparaissait intraduisible, opaque, ou excessivement chargé sur le plan culturel, à un moment donné, peut-être apprécié autrement à une autre époque», explique Simon. Annonçant l'assurance que devait prendre le français au cours des dernières décennies, l'oeuvre Gens du silence, de Marco Micone, parue en 1982, met en scène des immigrants italiens montréalais qui parlent un mélange de joual, d'anglais montréalais et d'italien, dans une langue inventée par Micone où surgissent des jurons imaginaires comme Sacramento!
«La communauté italienne se francisera quand se feront sentir les effets de la loi 101, écrit Simon. Les traductions de Micone étaient une façon de hâter cette intégration, d'inscrire les immigrants italiens comme citoyens culturels à part entière du Québec.»
Langue et architecture
Pour Simon, la langue se compare à l'architecture, qui peut mélanger les genres et les influences, et dont Montréal offre quelques exemples assez bigarrés. Alors qu'elle a étudié différentes villes qui ont une histoire coloniale et linguistique semblable à celle de Montréal, dont Calcutta en Inde, Barcelone en Espagne, Prague en République tchèque, ou Trieste en Italie, elle dit n'avoir trouvé aucun exemple comparable à Montréal en matière de particularités linguistiques. À Calcutta par exemple, la cohabitation entre l'élite britannique et la majorité bengalie a ouvert la voie à un mouvement qu'on appelle la renaissance bengalie. À Prague et à Trieste, l'allemand a cohabité respectivement avec le tchèque et l'italien. En fait, c'est à Barcelone, où se côtoient le catalan et l'espagnol, et où l'on trouve une sorte de catalan métissé d'espagnol, que Sherry Simon trouve les similarités les plus vives avec la réalité linguistique de Montréal, marquée par la forte présence de deux langues parlées internationalement.
Aujourd'hui, selon l'essayiste, c'est au tour des anglophones de chercher leur place dans le paysage culturel, majoritairement francophone, montréalais. Une place qu'ils ne peuvent plus trouver sans la reconnaissance de cette majorité.
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Traverser Montréal
Une histoire culturelle par la traduction
Sherry Simon
Traduit de l'anglais par Pierrot Lambert
Fides
Montréal, 2009, 354 pages
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