L'année des aigles et des femmes
L’écrivaine Benoîte Groulx
Je suis membre d'une minorité culturelle. Je n'ai pas la télé. Au bout du fil, le gars qui, minoritaire lui aussi, à en juger d'après son accent, essaie de me vendre un nouveau forfait formidable, le tout-au-câble, accueille cette information par un silence. Il ne doit pas y avoir de case «N'a pas la télé» dans le formulaire que notre conversation polie sert à remplir. J'ai envie de le rassurer: il m'arrive d'écouter la télé. Les dix premières minutes du Bye bye!, par exemple. Et dimanche dernier, en début d'après-midi, j'étais bien content d'avoir terminé le chapitre de roman sur lequel je bossais, pour pouvoir enfin m'intéresser sérieusement aux finales de division du ballon ovale. Mon truc à moi, ce n'est pas l'écran à cristaux liquides de 50 pouces qui pompe plus de jus qu'une buanderie automatique. Plutôt un café instantané à la Savoureuse, en écoutant les dernières histoires d'accident de ski-doo. Je parle de café, mais deux doigts de mauvais bourbon peuvent aussi faire l'affaire.
Une clientèle bruyante constituée d'hommes seuls marchant à l'abreuvoir, où ils ne le sont plus. Une flambée dans le poêle. La NFL passe dix pieds par-dessus la tête des habitués, mais la serveuse, à ma demande, zappe la télé à RDS. À une table derrière moi, ça se met aussitôt à gueuler comme des putois: imaginez-vous donc qu'ils écoutaient le film, eux! Pas de son, un dimanche après-midi, ce qui en dit long sur l'organisation des loisirs dans notre coin. Je me suis accroché à mon Jack Daniel's assez longtemps pour que les Eagles retournent au vestiaire avec deux petits points d'avance, en cherchant, sur ma carte mentale, le lac dont me parlait mon voisin de tabouret. Un autre client sort alors son portable, appelle un ami censé habiter au bord de ce lac dont il lui demande le nom. L'ami répond qu'il l'ignore. C'est le lac Bizoune, conclut le buveur en rempochant son portable. Et c'est dimanche après-midi dans les contreforts laurentiens et je laisse les gars à leur navet muet sur l'autre chaîne et remonte en voiture.
Je filais vers le sud en pensant à l'écran géant du Sterling à Joliette. Ce serait une idée. J'allume la radio et j'entends la voix de Benoîte Groulx. Solide, drôle, octogénaire. C'est comme si une lumière sonore envahissait l'habitacle de l'auto. Sacrée bonne femme!, me dis-je en ponctuant ma phrase d'un petit coup de poing sur le volant. On l'écoute deux minutes et on a le goût d'être intelligent. Elle fait bien paraître Radio-Canada. Et soudain, je ne roule plus vers un pub du pays lanaudois, je suis à des années en arrière, en compagnie de ma première blonde qui me flanque son édition de poche d'Ainsi soit-elle dans les mains: «Lis ça.» Ce n'était pas une suggestion de lecture. Plutôt un ordre. Josée-Anne avait du caractère et des jambes magnifiques. Quant à Benoîte Groulx, elle a été pour beaucoup dans le processus au terme duquel j'arriverais un jour à me convaincre que les filles n'étaient pas toutes ces chastes énigmes sur deux pattes, attendant le Prince charmant, que me peignait mon cerveau torturé. Ç'aurait été plus simple de penser avec ma queue.
Benoîte Groulx et le football américain
Le Sterling doit bien compter 12 000 écrans de télé, mais aucun qui ne montre de gros hommes en casque et épaulettes occupés à se rentrer dedans ce jour-là. Était-ce Josée-Anne qui, devant moi, de son petit ton provocant, avait observé à quel point les culottes des joueurs de football américain moulaient à ravir leurs fesses d'acier et leurs énormes cuisses? À l'époque, il m'apparaissait presque incongru qu'une si jeune femme puisse s'intéresser à des aspects aussi bassement triviaux de nos existences sexuées. Décidément, j'étais mûr pour Ainsi soit-elle. Merci, madame, de m'avoir ainsi déniaisé.
Les deux jeunes filles qui travaillent au Sterling, cet après-midi-là, ne vous ont probablement jamais lue, mais je suis sûr qu'elles pourraient situer le lac Bizoune sur une carte. Pour l'instant, je suis surtout préoccupé par leur apparente indifférence à l'endroit de la NFL, ses cuisses musculeuses et ses fesses d'acier. Premier détail qui cloche: il n'y a pas un chat. Et non seulement ne vois-je nulle part Eli Manning en train de lobber une merveille de petite passe dans la zone des buts, mais je me retrouve devant deux jouvencelles se faisant fort de m'expliquer que, même en s'y mettant à deux, elles sont incapables de maîtriser la technologie permettant de changer ne serait-ce qu'un seul des 12 000 écrans qui nous entourent de poste.
Prochain arrêt, le Saint-Bernard. Pendant que, de retour derrière le volant, je contourne la place Le Bourget déserte sous la neige, je songe à ce mariage improbable d'un dimanche après-midi: Benoîte Groulx et le football américain. Les bons moments que vient de me faire passer, à la radio, une grande dame incarnant l'esprit européen le plus raffiné n'enlèvent rien à la séduction de cette virile esthétisation de la brutalité yankee sur l'herbe d'un stade du New Jersey. Mais bon, si cette chronique est encore loin d'une dérive idéologique vers le féminisme radical, il m'est arrivé de penser, ces derniers mois, que j'avais un peu négligé les femmes... dans le cadre de mon travail de critique à tout le moins. C'est bien beau, l'école du Montana, mais les jupons y sont une rareté, pour ne rien dire des dessous coquins. Et c'est ma résolution secrète de la nouvelle année: me pencher davantage sur les écritures féminines, d'où qu'elles viennent. Ça tombe bien car, comme pour faire exprès, des titres avec des noms d'auteure à faire déjà un peu rêver, Paula Fox, Liza Ward, Mary Ellis..., s'empilent sur ma table plus rapidement que la neige dans ma cour en ce début d'année. Ce seront mes escapades des prochaines semaines.
Le Saint-Bernard me ramène brutalement au problème des verges à gagner ou perdre. La télé est au bon poste, les dimensions de l'écran sont idéales et quand Donovan McNabb décoche ses garnottes en forme de coups de ciseaux dans la défensive adverse, il le fait au son d'un orchestre de musique traditionnelle live appelé Le Beau, le Gros et le Gréement (ou l'agrément? J'ai peut-être mal entendu...). C'est un autre mariage auquel je n'avais pas pensé: musique trad et football à quatre essais. Ces gars-là, en tout cas, ont le bon vieux diable au corps. En regardant Manning se cogner le nez contre le mur là-haut, on se surprend à taper du pied, à se souhaiter des livres en trop et les Aigles au Super Bowl.
***
hamelinlo@sympatico.ca
Une clientèle bruyante constituée d'hommes seuls marchant à l'abreuvoir, où ils ne le sont plus. Une flambée dans le poêle. La NFL passe dix pieds par-dessus la tête des habitués, mais la serveuse, à ma demande, zappe la télé à RDS. À une table derrière moi, ça se met aussitôt à gueuler comme des putois: imaginez-vous donc qu'ils écoutaient le film, eux! Pas de son, un dimanche après-midi, ce qui en dit long sur l'organisation des loisirs dans notre coin. Je me suis accroché à mon Jack Daniel's assez longtemps pour que les Eagles retournent au vestiaire avec deux petits points d'avance, en cherchant, sur ma carte mentale, le lac dont me parlait mon voisin de tabouret. Un autre client sort alors son portable, appelle un ami censé habiter au bord de ce lac dont il lui demande le nom. L'ami répond qu'il l'ignore. C'est le lac Bizoune, conclut le buveur en rempochant son portable. Et c'est dimanche après-midi dans les contreforts laurentiens et je laisse les gars à leur navet muet sur l'autre chaîne et remonte en voiture.
Je filais vers le sud en pensant à l'écran géant du Sterling à Joliette. Ce serait une idée. J'allume la radio et j'entends la voix de Benoîte Groulx. Solide, drôle, octogénaire. C'est comme si une lumière sonore envahissait l'habitacle de l'auto. Sacrée bonne femme!, me dis-je en ponctuant ma phrase d'un petit coup de poing sur le volant. On l'écoute deux minutes et on a le goût d'être intelligent. Elle fait bien paraître Radio-Canada. Et soudain, je ne roule plus vers un pub du pays lanaudois, je suis à des années en arrière, en compagnie de ma première blonde qui me flanque son édition de poche d'Ainsi soit-elle dans les mains: «Lis ça.» Ce n'était pas une suggestion de lecture. Plutôt un ordre. Josée-Anne avait du caractère et des jambes magnifiques. Quant à Benoîte Groulx, elle a été pour beaucoup dans le processus au terme duquel j'arriverais un jour à me convaincre que les filles n'étaient pas toutes ces chastes énigmes sur deux pattes, attendant le Prince charmant, que me peignait mon cerveau torturé. Ç'aurait été plus simple de penser avec ma queue.
Benoîte Groulx et le football américain
Le Sterling doit bien compter 12 000 écrans de télé, mais aucun qui ne montre de gros hommes en casque et épaulettes occupés à se rentrer dedans ce jour-là. Était-ce Josée-Anne qui, devant moi, de son petit ton provocant, avait observé à quel point les culottes des joueurs de football américain moulaient à ravir leurs fesses d'acier et leurs énormes cuisses? À l'époque, il m'apparaissait presque incongru qu'une si jeune femme puisse s'intéresser à des aspects aussi bassement triviaux de nos existences sexuées. Décidément, j'étais mûr pour Ainsi soit-elle. Merci, madame, de m'avoir ainsi déniaisé.
Les deux jeunes filles qui travaillent au Sterling, cet après-midi-là, ne vous ont probablement jamais lue, mais je suis sûr qu'elles pourraient situer le lac Bizoune sur une carte. Pour l'instant, je suis surtout préoccupé par leur apparente indifférence à l'endroit de la NFL, ses cuisses musculeuses et ses fesses d'acier. Premier détail qui cloche: il n'y a pas un chat. Et non seulement ne vois-je nulle part Eli Manning en train de lobber une merveille de petite passe dans la zone des buts, mais je me retrouve devant deux jouvencelles se faisant fort de m'expliquer que, même en s'y mettant à deux, elles sont incapables de maîtriser la technologie permettant de changer ne serait-ce qu'un seul des 12 000 écrans qui nous entourent de poste.
Prochain arrêt, le Saint-Bernard. Pendant que, de retour derrière le volant, je contourne la place Le Bourget déserte sous la neige, je songe à ce mariage improbable d'un dimanche après-midi: Benoîte Groulx et le football américain. Les bons moments que vient de me faire passer, à la radio, une grande dame incarnant l'esprit européen le plus raffiné n'enlèvent rien à la séduction de cette virile esthétisation de la brutalité yankee sur l'herbe d'un stade du New Jersey. Mais bon, si cette chronique est encore loin d'une dérive idéologique vers le féminisme radical, il m'est arrivé de penser, ces derniers mois, que j'avais un peu négligé les femmes... dans le cadre de mon travail de critique à tout le moins. C'est bien beau, l'école du Montana, mais les jupons y sont une rareté, pour ne rien dire des dessous coquins. Et c'est ma résolution secrète de la nouvelle année: me pencher davantage sur les écritures féminines, d'où qu'elles viennent. Ça tombe bien car, comme pour faire exprès, des titres avec des noms d'auteure à faire déjà un peu rêver, Paula Fox, Liza Ward, Mary Ellis..., s'empilent sur ma table plus rapidement que la neige dans ma cour en ce début d'année. Ce seront mes escapades des prochaines semaines.
Le Saint-Bernard me ramène brutalement au problème des verges à gagner ou perdre. La télé est au bon poste, les dimensions de l'écran sont idéales et quand Donovan McNabb décoche ses garnottes en forme de coups de ciseaux dans la défensive adverse, il le fait au son d'un orchestre de musique traditionnelle live appelé Le Beau, le Gros et le Gréement (ou l'agrément? J'ai peut-être mal entendu...). C'est un autre mariage auquel je n'avais pas pensé: musique trad et football à quatre essais. Ces gars-là, en tout cas, ont le bon vieux diable au corps. En regardant Manning se cogner le nez contre le mur là-haut, on se surprend à taper du pied, à se souhaiter des livres en trop et les Aigles au Super Bowl.
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hamelinlo@sympatico.ca
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