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Le Canadien nous rend-il dévots?

Louis Cornellier   17 janvier 2009  Livres
Le travail en équipe, la nécessité de se surpasser, une sélection impitoyable, une rétribution selon le mérite, la soumission aux lois du marché et la légitimation de la violence sont des valeurs véhiculées par le Canadien dont certains se serv
Photo : Agence Reuters
Le travail en équipe, la nécessité de se surpasser, une sélection impitoyable, une rétribution selon le mérite, la soumission aux lois du marché et la légitimation de la violence sont des valeurs véhiculées par le Canadien dont certains se serv
Un soir de décembre dernier, regardant L'Antichambre à RDS après avoir lu, le matin, les pages sportives des journaux, je me suis fait la réflexion que tout cela était plutôt délirant. J'ai beau être un fan du Canadien, n'y a-t-il pas une limite? Tant d'heures consacrées à cela, au lieu de traiter d'enjeux sociaux, de politique, de philosophie, de littérature ou de religion? Parmi tous ceux qui vouent un culte au CH en lui consacrant des heures de leur vie, combien accepteraient d'en faire autant pour d'autres réalités?

Aussi, je n'ai pas été surpris d'apprendre, quelques jours plus tard, que deux théologiens, par ailleurs grands sportifs devant l'Éternel, préparaient un livre dans lequel ils allaient se demander si le Canadien de Montréal n'est pas devenu une religion. Quand un phénomène suscite un tel engouement soutenu, la question, en effet, se pose, même si elle peut sembler déplacée au premier abord.

Codirecteur de La Religion du Canadien de Montréal, le théologien Olivier Bauer est un des premiers à se mouiller, non sans un certain humour. Même s'il lui manque, écrit-il, «une référence explicite et assumée à une Transcendance, à un Dieu», le Canadien «présente bien des aspects d'une religion, peut-être dans la valeur que certains lui attribuent, mais surtout dans les comportements qu'il génère».

Bauer sait bien que cette mise en relation du sport et de la religion en surprendra quelques-uns. C'est la raison pour laquelle il démontre d'abord que sa démarche s'inscrit dans une tradition. Saint Paul, rappelle-t-il, n'a pas hésité à faire une analogie entre les croyants et les sportifs. «Moi donc, écrivait-il, je cours ainsi: je ne vais pas à l'aveuglette; et je boxe ainsi: je ne frappe pas dans le vide.» De même, des historiens, des ethnologues et des théologiens ont aussi suggéré des liens, parfois pour finir par les réfuter, entre le baseball, le soccer, le hockey et la religion.

Qu'en est-il, alors, du Canadien? Tout dépend de la définition de la religion qu'on retient. Bauer en propose quelques-unes (instituée, populaire, implicite, civile et quasi-religion) et tente d'évaluer si elles s'appliquent au Canadien comme phénomène. Il obtient ses résultats les plus probants avec les notions de religion implicite et de quasi-religion. Définie par le Britannique Bailey, la première se caractérise par un engagement, son rôle de «foyer intégrateur» (elle unifie les dimensions de l'existence) et ses effets extensifs (elle affecte l'ensemble de l'existence). Pour certains fans finis, le Canadien joue en effet ce rôle. Par chance, pourrait-on ajouter, ces dévots sont tout de même rares.

Attribuable au théologien Paul Tillich, la notion de quasi-religion définit certaines idéologies politiques (libéralisme, communisme, fascisme) qui font office de «religions séculières, qui ne se réfèrent pas à un principe ou à un être transcendant, mais qui proposent une réponse à la question du sens de l'existence». Est-ce le cas du Canadien? Si la réponse était affirmative — le CH comme sens de la vie! — il faudrait s'inquiéter de l'état moral des Québécois.

Bauer ne va pas aussi loin, mais il suggère néanmoins que le club de hockey «promeut des valeurs dont certains se servent pour construire leur vie». Lesquelles? Le travail en équipe, la nécessité de se surpasser, une sélection impitoyable, une rétribution selon le mérite, la soumission aux lois du marché et la légitimation de la violence. Ce désolant darwinisme social, qui a bel et bien la cote dans certains milieux au Québec — mais que Bauer se garde bien d'entériner — mérite-t-il d'être considéré comme une religion? Ce serait là un bien triste culte.

L'analyse de Bauer, au fond, vaut surtout à titre de solide introduction aux sciences religieuses appliquées. Ce qu'elle dit du Canadien, dans ce contexte, intéresse et divertit, mais ne convainc pas. Elle ne parvient jamais à donner tort au cinéaste Bernard Émond — résumé et cité par Bauer dans ces pages — qui notait, en 1973, «qu'utiliser un discours religieux pour en parler, c'est arracher le hockey à sa dimension sociale, à son statut réel d'industrie, pour en faire un produit symbolique, un "merveilleux monde du sport", anhistorique, innocent, lieu d'utopies humanistes». Émond a ajouté, au sujet de la fonction idéologique du hockey comme religion, qu'«en reportant les racines de la signification hors du social, [il] sanctionne un monde dépolitisé, anhistorique».

Quand le théologien Alain Pronkin affirme que la Fondation des Canadiens de Montréal, en répondant à l'appel des grandes religions par son aide aux plus démunis, permet à ses bénévoles «d'atteindre le divin» et de devenir «de meilleures personnes», il se laisse aller à une hallucinante enflure verbale. On veut bien que cette Fondation, comme à peu près toutes les autres, ait son mérite, mais en traiter sur ce ton emphatique, en négligeant l'arrière-fond sauvagement commercial de cette entreprise et le mépris de la justice que cache trop souvent cette industrie de la charité, relève de l'aveuglement.

L'autre codirecteur de cet ouvrage, le prêtre et éducateur physique Jean-Marc Barreau, blague-t-il quand, dans un essai extravagant dont on peine à suivre la logique, il fait appel au leadership prophétique de Bob Gainey afin d'humaniser la religion sportive? On le souhaite.

Denise Couture, en «commentaire d'après-match», regrette que les femmes n'aient pas assez part à l'univers du hockey, qui devrait leur appartenir à elles aussi. André-A. Lafrance, en évoquant avec une belle nostalgie le lien affectif que le Canadien lui a permis d'établir avec son père et, aujourd'hui, avec son fils, fait dans une saine mesure.

Ce thème de la nostalgie est probablement la véritable clé de compréhension de tout ce phénomène. En sacralisant Maurice Richard au moment de sa mort en 2000, les fidèles, comme l'explique Benoît Melançon, ne communiaient pas tant à la religion du CH qu'ils disaient qu'«il fut un temps heureux où l'on pouvait croire en plus grand que soi. Dorénavant, les idoles sont bien trop souvent terrestres. On paraît le regretter.» Voilà. Tout simplement.

***

louisco@sympatico.ca

***

La Religion du Canadien de Montréal

Sous la direction d'Olivier Bauer et Jean-Marc Barreau

Fides

Montréal, 2009, 192 pages
 
 
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  • Brun Bernard
    Inscrit
    samedi 17 janvier 2009 08h00
    Purée de curés.
    "(...) en négligeant l'arrière-fond sauvagement commercial de cette entreprise et le mépris de la justice que cache trop souvent cette industrie de la charité, relève de l'aveuglement." Comme pour Lourdes en France ou ailleurs avec le catholicisme ou les nationalismes avec ces petits drapeaux horribles d'appartenance à des idées folles et meurtrières. Quelle farce, les curés n'ont plus de religion, ils sont jaloux en finissant par étudier les lieux où la transcendance religieuse existerait par hasard. Pour le sport, c'est plus le lieu de la virilité que celui de la divinité. Étude digne d'adolescents mal dégrossis ou de psychanalyse style Home Dépôt. Très américain dans le fond tout ça.

  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 17 janvier 2009 09h01
    Mais le but d'Alain Coté....
    était bon. Le but le plus célèbre de toute l'histoire du hockey au Québec n'a pas été compté par le Rocket, Flower ou le Gros Bill (Ah les Flying Frenchmen!) mais par un modeste plombier du N sacré. Mets ça dans ta pipe, mon Ron.

  • Jean-G. Lengellé
    Inscrit
    samedi 17 janvier 2009 10h30
    Que voilà donc une bonne idée
    Et souhaitons que cet ouvrage soit suivi d'un autre qui s'intitulerait " La religion du Péquisme", ses grands-prêtres, ses sectes dissidentes, ses querelles intestines, ses excommunications etc etc

  • Yvon Roy
    Abonnée
    samedi 17 janvier 2009 18h24
    sectes
    Probablement une secte beaucoup plus qu'une religion, et à ce compte là, tous les clubs en seraient aussi. Ce qui mine un peu le propos de ses auteurs.

  • Nestor TURCOTTE
    Inscrit
    dimanche 18 janvier 2009 18h41
    A monsieur Lengellé
    Je pourrais vous fournir des noms et les méthodes utilisées dans la religion péquiste. Je goûte encore à mon excommunication qui date de plusieurs années. Mais je suis fier d'avoir quitté cette église aux sbires plus ou moins orthodoxes.

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