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Hommage à la vie

Danielle Laurin   13 décembre 2008  Livres
Mélikah Abdelmoumen
Photo : Mata Hari
Mélikah Abdelmoumen
Pas de «je». Pas d'autoflagellation. Pas de famille-je-vous-hais, de dégoût des autres et de soi-même. Radical comme changement, pour qui a lu les livres précédents de cette auteure de 36 ans.

Mélikah Abdelmoumen l'avait dit, pourtant. Quand son roman Alia a paru, il y a deux ans. Qu'elle en avait assez de se morfondre dans l'autofiction. Qu'il lui fallait trouver un autre ton, une autre voie.

Alors là! Un roman, un vrai, Victoria et le vagabond. Avec des personnages incarnés, attachants. Qui se débattent avec leur passé, leur présent. Qui passent à travers toute la gamme des émotions, vibrent intensément.

Le genre de roman pour qui aime se faire raconter des histoires. Avec des jeux dans le temps, toutes sortes de chassés-croisés, de rebondissements. Et beaucoup, beaucoup de sensibilité, d'humanité.

Trois personnages vont se rencontrer. Une vieille dame de 93 ans, marquée par la guerre, le deuil. Un acteur dans la fleur de l'âge, au faîte de sa gloire. Et une jeune femme rêveuse, qui débarque à peine dans le monde du cinéma.

L'action se passe à Lyon. Où vit depuis toujours la vieille. Son nouveau voisin, l'acteur en question, l'a prise sous son aile. Lui, détaché du monde,

méfiant, pour qui la célébrité est synonyme

d'isolement.

Ensemble, ils passent des heures à se faire du bien. Et à parler de cinéma. De Charlie Chaplin, en particulier. Que la dame a connu autrefois. Et qui a, en quelque sorte, changé sa vie.

C'est par bribes qu'on découvrira la jeune femme qu'elle a été. Et la veuve qu'elle est devenue, à cause de la guerre, de la Shoah. De Klaus Barbie, en particulier, ex-chef de la Gestapo lyonnaise.

Par bribes, aussi, qu'elle dévoilera comment son fils adoré est mort d'une sale maladie. Et comment sa meilleure amie l'a trahie. Tout ça sans vouloir s'apitoyer, s'appesantir.

Tandis qu'on l'écoute se confier à son voisin, qu'ils deviennent amis, une autre figure entre en scène. La jeune femme rêveuse, qui débarque à peine dans le monde du cinéma.

Il va se passer quoi, vous croyez? Une histoire d'amour, oui. Une grande et belle histoire d'amour, passionnée, intense. Qui donnera lieu à des pages d'une sensualité coulante.

Mais il y aura des complications. Bien sûr. Des malentendus, des portes qui claquent. De l'entêtement, de la culpabilité. Des blessures, des morsures. De la peine, beaucoup. Jusqu'à ce que...

Inutile d'en dire plus là-dessus. Mais ça pourrait faire penser à un roman d'Anna Gavalda. À Ensemble, c'est tout, tiens. Pas seulement pour l'histoire d'amour.

Pour l'histoire de la vieille dame, solitaire. Pour l'entraide, le mélange des générations, aussi. Pour l'empathie. Pour les bons sentiments, diront certains. Tant pis.

Aussi bien, il y a du Chaplin là-dessous. Beaucoup. Pas seulement parce qu'on voit ses films défiler, son génie porté aux nues. Mais parce que son approche même du cinéma, sa philosophie de la vie sont mises en avant.

«La vie est tragique lorsqu'elle est vue en gros plan, mais elle devient parfois comique quand on la montre en plan large», disait le cinéaste. Justement. Les gros plans alternent avec les plans larges, dans Victoria et le vagabond.

Il y a de bien belles choses dans ce roman. Il y a un souffle, une vision. Une profondeur. Et des sourires en coin, des fous rires, de la légèreté, aussi. Il y a cette façon qu'a l'auteure d'entremêler la vie de chacun, de nous aspirer dans leur histoire, comme au cinéma.

Malgré quelques longueurs, quelques détails en trop dans la description, on ne s'égare pas. Elle sait où elle va, cette romancière québécoise installée à Lyon.

Elle s'attaque à plusieurs sujets de front, elle en mène large, d'accord. La solitude des vieux, leur détresse. La maladie, la mort. La Shoah, la ségrégation raciale... Tout y passe.

Mais tout se tient. On est là devant des êtres humains contraints de replacer les choses à leur place. De relativiser leur petit moi, leurs grands tracas. Pour regarder la vie, les autres et soi-même en face.

Elle nous ébranle, Mélikah Abdelmoumen. Et nous fait rêver, nous émeut. Un vrai roman, Victoria et le vagabond. Oui, un vrai, un grand roman.

***

Collaboratrice du Devoir

***

Victoria et le vagabond

Mélikah Abdelmoumen

Marchand de feuilles

Montréal, 2008, 282 pages
 
 
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