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    Photographie - La petite fumée de Sudbury

    Un entretien avec Mariana Lafrance

    13 décembre 2008 |Jean-François Nadeau | Livres
    Avant la construction de la grande cheminée de la mine, au début des années 1970, il y avait parfois à Sudbury des nuages de gaz qui collaient au sol tout le long du jour. Les gaz vont désormais retomber doucement plus loin, Dieu sait où, portés par les vents dominants. À l'ombre de la cheminée, la vie continue, bien que les arbres chétifs, accrochés tant bien que mal à la peau noire des pierres, donnent l'impression qu'ils ne pousseront jamais beaucoup plus.

    Photographe, Mariana Lafrance a grandi à l'île Manitoulin, à la frontière boréale du grand lac Huron. À Sudbury, là où ses parents vivent désormais, elle a photographié pendant dix-huit mois cette ville industrielle aux allures farouches.

    Chaque jour ou presque, Mariana Lafrance mettait en ligne, sur un blogue personnel, une image de Sudbury. «Ce sont des images sans personne, juste des lieux, des espaces. Beaucoup de photos ont été prises au centre-ville.»

    La photographe vit maintenant à Ottawa. Son regard a-t-il changé pour autant? «Pour un prochain projet, je voudrais qu'il y ait des gens sur mes photos... Mais à Sudbury, je ne voyais pas ça ainsi. Il ne me venait pas à l'idée qu'une présence humaine soit appropriée. C'est la ville même que je voulais montrer. Je voulais montrer Sudbury. Je voulais montrer ce que

    je vois.»

    Toutes ses photos de Sudbury, «la ville invisible», ont été prises selon un même mode intuitif, «parce que des fois c'était beau même quand ce n'était pas beau». Rien dans son travail sur l'immense cheminée, sur la pièce géante de cinq sous en nickel, sur le centre des sciences ou sur d'autres représentations archi-connues de Sudbury. Plutôt un regard sur les lieux cachés, les points de vue particuliers, les rapports intimes à l'espace.

    Nous sommes ici en plein dans l'esprit d'une certaine photographie contemporaine où le lieu, même dans ce qu'il peut avoir de plus banal, domine tout à fait. Bien sûr, on reconnaît tout de même fort bien Sudbury, avec ses couleurs locales. Les rares descriptions des photographies ne laissent d'ailleurs aucun doute sur les origines de la photographe, ni sur les espaces qui nourrissent son travail. Considérez seulement le Stationnement pour la game des Wolves deux semaines passées. Tout Sudbury est là.

    Dans ces photos du centre-ville, les constructions en brique sont omniprésentes. Rue Durham, on voit entre autres le café Black Cat, qu'on imagine encore avec ses montagnes de journaux du Canada et d'ailleurs. Mais on se trouve moins à Sudbury dans ce livre que plongé dans le regard même de Mariana Lafrance.

    Une part de tragique

    Il y a une certaine part de tragique dans ce regard que nous offre la photographe. Que peut-on imaginer de la vie lorsqu'on regarde Derrière le Beer Store de la rue Lorne? Devant une ligne électrique haute tension, paysage plutôt triste, Mariana Lafrance parle simplement, avec une certaine mélancolie, de «poésie linéaire, sur les roches et la neige». Le titre même du livre, La Ville invisible, se veut en quelque sorte un écho à la vie râpée du Nord, aux bilingues de naissance, à nos frères franco-anglos dont témoigne si bien toute l'oeuvre de Patrice Desbiens.

    «J'ai retouché la plupart des photos, évidemment. J'aime le jaune... Le vignettage, dans certaines photos, ajoute aussi quelque chose à l'univers qui m'intéressait. Avec l'ordinateur, je finis ainsi par voir encore mieux ce que je voyais déjà près de moi.»

    Comme la plupart des photographes, Mariana Lafrance avoue avoir plus de facilité à montrer qu'à dire. Aussi explique-t-elle avoir «beaucoup aimé que d'autres qu['elle] regardent ce travail pour [lui] faire voir autre chose». Mais les mots de la douzaine d'auteurs qui gravitent autour de son livre finissent le plus souvent par sonner un peu faux tant ses photographies apparaissent déjà bien complètes, vraies et solides.

    ***

    La ville invisible / Site Unseen

    Mariana Lafrance

    Éditions Prise de parole

    Sudbury, 2008, 134 pages












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