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    Littérature française - Blas de Roblès démonte magnifiquement le temps

    13 décembre 2008 |Guylaine Massoutre | Livres
    Jean-Marie Blas de Roblès, globe-trotter, roman-cier et nouvelliste, peut être fier de ses trois prix.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Jean-Marie Blas de Roblès, globe-trotter, roman-cier et nouvelliste, peut être fier de ses trois prix.
    Dix ans pour écrire ce gros roman d'humour et d'ironie. Dix ans pour lui trouver un éditeur. Mais quelle reconnaissance! Jean-Marie Blas de Roblès, globe-trotter, romancier et nouvelliste, peut être fier de brandir ses trois prix — Médicis, Jean-Giono et FNAC (prix de libraires et de lecteurs) — et sa sélection au Goncourt. Lecteurs voraces, amateurs de fictions, il est à vous.

    Ce livre époustouflant, Là où les tigres sont chez eux, est celui d'un philosophe de 54 ans, professeur érudit, né en Algérie, qui a dirigé la Maison de la culture française à l'Université de Fortaleza, au Brésil. Sur son site Internet (www.blasderobles.com), qui donne ses déplacements dans le monde, on trouve réunies les oeuvres d'art et les illustrations citées dans son roman.

    D'où vient ce beau titre? De Goethe, grand lecteur du personnage clé. Et ces tigres, sont-ils importants? Pas vraiment avant la page 272. Quand se situe l'action? Aujourd'hui et au XVIIe siècle. Où se promène-t-on? Au Brésil et en Italie. Quels sont les personnages? Ils gravitent autour d'Éléazard, dont la femme cherche des fossiles et la fille, son identité. Il y a aussi le gouverneur de l'État, un potentat qui exploite les ressources et les personnes.

    Tel le dernier Pierre Senges, Fragments de Lichtenberg, situé au XVIIIe siècle, Blas de Roblès affectionne le baroque. Il a commencé à écrire Là où les tigres sont chez eux à Taïwan et courait encore le monde avant de le finir. La culture, la structure du livre et le grand angle de la vision s'en ressentent.

    Scénario d'un grand remue-méninges

    Polyphonique, il a pour centre une figure oubliée, celle d'un jésuite encensé de son vivant, Athanase Kircher. Celui-ci a vécu au XVIIe siècle et a été le polygraphe de 40 volumes, mais aussi un inventeur de machines de guerre, d'orgues et de pianos à chats vivants, dont il donna des concerts miaulants. «Kircher écrit une encyclopédie involontaire de tout ce qui va disparaître ou s'infirmer après lui. En ce sens, il est conservateur d'un savoir déjà momifié de son vivant, bien plus que du premier muséum digne de ce nom. La révolution copernicienne, puis galiléenne en astronomie, l'amplification soudaine de la chronologie terrestre bouleversent les idées reçues avec la violence d'un raz-de-marée. Kircher choisit de ne pas embrasser cette nouvelle conception du monde, mais de sauvegarder l'ancienne coûte que coûte. C'est le Noé de son temps.»

    Fort de ce prétexte, l'écrivain reprend l'idée de ce «Don Quichotte du savoir», qui égalisait toutes choses dans son créationnisme. Éléazard, expert du domaine, proteste contre cette saisie de l'Église, qui réduisait le monde à quelques mythes, croyances et faux savoirs. À son contact dans les manuels scolaires, les philosophies rationalistes modernes se sont pourtant développées: elles ont envoyé ces fixités aux oubliettes.

    Au fil d'une formidable dispersion, le roman se concentre et se ramasse. Nelson l'allégé, infirme brésilien, Elaine, ex-femme d'Éléazard, Moéma, leur fille, forment une famille éclatée dont les aventures fuguent en écho aux thèmes du XVIIe siècle. En dépit de leurs univers générationnels distincts, ces personnages actuels partagent un rêve: chercher l'origine de ce qui leur arrive. Ils protestent contre leur déréliction et se mettent en quête du bonheur.

    Les avatars du créationnisme

    Blas de Roblès prend le temps de camper chaque vie. Entre les chapitres narratifs, les carnets d'Éléazard mettent en perspective sa vie intérieure et ses pensées à propos de Kircher. Il brasse la curiosité et l'excentricité exemplaires du jésuite, qu'il qualifie d'escroc, de manipulateur,

    de fasciste.

    Il raconte donc les voyages de Kircher dans l'Italie de la Contre-Réforme, ses délires pharaoniques en matière de savoir, ses mensonges aussi: ne prétendit-il pas avoir déchiffré les hiéroglyphes égyptiens, contre toute évidence? Ses preuves expérimentales des lois d'Archimède sont des morceaux de bravoure. Le savoir faramineux, échu à Rome, passait entre les mains de cet expert universel, créationniste heureux de l'être, et rebondissait en livre de vulgarisation ou de spécialiste, en dictionnaire copte ou chinois, en expériences et musées.

    Il croit aux géants pour ne pas contredire saint Augustin, comme il faudrait croire au terrorisme pour ne pas gâcher la beauté des théories pures. Sa liberté exubérante lui fait emprunter l'esprit de l'escalier, qu'il arpente avec panache. «L'idée que la métaphysique fût une branche de la littérature fantastique ne lui est jamais venue», conclut Eléazard.

    Voir dans ces envolées une inspiration biscornue, ridicule et inquiétante revient à critiquer vertement la tradition ecclésiastique occidentale. «S'entourer de singes, de perroquets, dans un pays où ils font figure de curiosité, c'est s'empêcher d'apercevoir nos véritables compatriotes, ces arbres familiers, ces animaux ou ces personnes qui ont fait de nous ce que nous sommes.» Sommes-nous sortis de cette ère où nous tenons pour réel un conte flamboyant? Non, selon Blas de Roblès.

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    Collaboratrice du Devoir

    ***

    Là où les tigres sont chez eux

    Jean-Marie Blas de Roblès

    Zulma

    Paris, 2008, 775 pages












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