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Les langues de Tintin

Manuel Meune - Professeur au Département de littératures et de langues modernes, Université de Montréal. Le 6 décembre 2008  10 décembre 2008  Livres
Cher M. Rioux, pour vous opposer au Tintin en français québécois, vous évoquez la traduction unique de Tintin en espagnol, mais vous oubliez qu'il existe une version de Tintin en portugais du Portugal et une en portugais du Brésil. Aucun linguiste ne prétend pourtant qu'il s'agit de deux langues distinctes. Ce sont deux variantes d'une même langue. Un Tintin en québécois ne signifierait pas qu'il existe une langue québécoise distincte, mais il serait un jeu avec la variante québécoise du français — et sans doute avec les variantes, du français «radio-canadien» au langage plus courant (sans qu'il s'agisse forcément de joual).

Le français d'Hergé est international, mais par son caractère ludique, il nourrit l'envie de l'adapter à diverses réalités linguistiques. En France même, il ne serait pas a priori absurde d'adapter Tintin en français régional. Ce serait une démarche différente des traductions en langues régionales: on peut imaginer un album en français du midi ou en français de Suisse romande, qu'il ne faudrait pas confondre avec les versions existantes en occitan ou en francoprovençal — ces langues qui, en s'effaçant, ont laissé des traces dans les français régionaux.

Les Québécois sont habitués à jongler avec les variantes du français. C'est parfois inconfortable, mais c'est le gage d'une créativité sans pareil. Chacun sait que la langue d'Hergé n'a jamais «aliéné» le lecteur québécois. Loin d'être un sacrilège, l'adaptation d'un Tintin en français québécois offre une façon originale de réfléchir à la coexistence des normes linguistiques au Québec. Et c'est précisément parce que de nombreux Québécois admirent le «vrai texte» d'Hergé que la démarche peut être un bel hommage rendu au créateur belge.

Si l'adaptateur fait dire «'stie d'câlice!» à Haddock, l'effet sera aussi manqué que si le bouillant capitaine lançait un «putain de bordel!» hexagonal, mais s'il joue avec les références québécoises pour proposer des tournures aussi riches — voire surréalistes — que dans l'original, le résultat peut être savoureux. Tant qu'elle n'est pas parue, cette adaptation mérite-t-elle qu'on «monte sur ses grands chevaux» ou — expression plus québécoise — que l'on «grimpe dans les rideaux»? M. Rioux, vous qui comparez sans cesse les univers mentaux québécois et européens, ne serez-vous pas le premier à vous délecter de cet album?

Réponse de Christian Rioux :

Cher lecteur,

Ma chronique ne mentionnait pas la traduction espagnole, mais plutôt la traduction anglaise reprise dans tous les pays anglophones. Quand à la traduction en portugais réalisée au Brésil, elle s'explique probablement par la grande disproportion des marchés brésilien et portugais de l'édition. Vous noterez qu'il ne s'agit pas d'une traduction en «brésilien», le «brésilien» n'ayant pas plus d'existence que le «québécois». Quant à «jouer» avec le texte de Tintin, il faudrait demander à... Hergé.

Christian Rioux
 
 
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